Retranscription complète d'une interview à la radio Khemara Vityu, Marne-la-Vallée, mars 2004.

Publié le par Sacha Sher

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Entretien avec Sacha SHER

20 mars 2004

 

Nous recevons Sacha SHER pour aborder une question qui n’est pas facile, la période khmère rouge. Beaucoup se sont penchés sur cette question sans apporter de véritable réponse, passant souvent du pays du sourire au pays de l’horreur.

 

Le régime khmer véhicule des clichés d’atrocités. Tout le monde condamne ce régime mais cela n’est pas suffisant. Avec vous aujourd’hui Sacha, nous allons essayer de répondre à un besoin de comprendre pourquoi ces gens ont agi ainsi et pourquoi d’autres les ont laissé agir ainsi, surtout pour éviter la manipulation historique. Tout le monde sait qu’un tribunal sera mis en place avec le soutien onusien. Un film de Rithy PANH est sorti et a été publié un ouvrage de KHIEU Samphan.

 

D’où la nécessité de revenir sur les repères historiques, de comprendre ce qui s’est passé. Vous avez consacré pendant cinq ans un travail sur le parcours politique des Khmers rouges à l’université de Nanterre Paris X et avez soutenu votre thèse de sociologie politique il y a un an.

 

 

Le sujet de votre thèse est « le parcours politique des “ Khmers rouges ” : formation, édification, projet et pratique : 1945-1978 ». Qu’est-ce qui vous a conduit à choisir ce sujet ?

 

Le but était d’abord de reconstituer le passage de ces dirigeants cambodgiens en France (L’appellation « Khmers rouges » vient du prince Sihanouk). J’avais appris que certains d’entre eux avaient fait des thèses en sciences économiques et en droit. C’était une piste de recherche pour commencer une maîtrise d’histoire. Au départ, mon point de vue était très simple. Ces gens-là avaient amené une catastrophe humanitaire et tué énormément de personnes. Je me demandais s’il y avait une origine idéologique à cette tragédie. Est-ce que la formation qu’ils avaient reçue en France auprès du parti communiste pourrait expliquer un certain nombre de choses ? C’était une modeste tentative de compréhension de départ et cela s’écartait de ce que l’on trouvait dans la presse sur le fait que ces gens-là étaient des cas pathologiques. Je me suis dit qu’ils avaient un mode de pensée que l’on retrouvait par la suite. Ils avaient une idéologie qu’ils voulaient appliquer et donc j’essayais de reconstituer les racines de cette idéologie.

 

 

Vous vous êtes orienté en sociologie politique.

 

J’avais fait d’abord une maîtrise d’histoire sur leur parcours politique en France et je me suis aperçu que je n’avais pas épuisé toutes les pistes de compréhension comme la formation auprès des Vietnamiens, l’influence de l’idéologie maoïste venue de Chine. J’ai donc commencé une thèse de sociologie politique et commencé à apprendre le Cambodgien pendant trois ans à l’INALCO.

 

 

Quelles étaient les sources de votre thèse ?

 

Ici en France, on trouve beaucoup de textes en français et en anglais. Je suis également allé au Cambodge pour aller voir ce qu’on trouvait à la bibliothèque nationale, aux archives nationales, au centre de documentation du Cambodge dirigé par YOUK Chhang. J’ai rencontré plusieurs personnes là-bas aussi.

 

De retour de ce voyage, je me suis posé des questions sur ce qu’était la réalité du régime. Une personne m’avait expliqué que la situation n’avait pas été la même d’un village à un autre. J’ai relu des témoignages, relu Cambodge Année zéro du père PONCHAUD. J’ai essayé de recouper toutes les sources pour essayer de reconstituer les faits de la manière la plus précise possible.

 

Après ces cinq ans, je me suis rendu six mois aux Etats-Unis où j’ai pu trouver des documents et des articles de revues que l’on ne trouvait pas en France.

 

 

Votre thèse est une lecture historique du parcours de ces dirigeants. Qui sont-ils ?

 

Il y avait à la tête du régime du Kampuchea Démocratique, du Cambodge révolutionnaire, un comité permanent du comité central. Dans ce comité, il y avait POL Pot de son vrai nom SALOTH Sâr, NUON Chea, IENG Sary, Vorn Vet, Koy Thuonn, SON Sen, TA Mok. Un certain nombre de ces personnes sont des intellectuels d’origine bourgeoise - le père de POL Pot avait une ferme de 9 ha. Elles connaissaient des personnes du régime démocrate qui leur ont permis de trouver des bourses et de partir en France. SALOTH Sar a passé environ trois ans en France et étudié la radio-électricité. On est alors dans les années 1949-52. IENG Sary est resté plus longtemps, pendant six ans. SON Sen était en France environ cinq ans et a fait des études de lettres à l’école normale d’instituteurs à Melun puis fut inscrit en philosophie à la Sorbonne sans venir aux examens.

 

A l’époque, le parti communiste était très peu représenté à l’université française. Il y avait quelques professeurs de tendance marxiste en sciences politiques. IENG Sary qui se vante d’avoir fait sciences politiques s’est en fait inscrit une année en année préparatoire à l’IEP de Paris. Cet Institut permettait aux étudiants de suivre quelques cours en auditeurs libres. Il est possible qu’il ait assisté là à des cours marxistes.

 

L’essentiel des discussions politiques se déroulait au cercle d’études marxistes au sujet d’un certain nombre d’auteurs marxistes léninistes, Lénine, Marx, Staline, Thorez, chef du parti communiste français mais aussi Mao qui commençait à être traduit à partir des années 1950, LIU Shao Shi également. Mao avait développé la stratégie du front uni face à l’impérialisme que l’on retrouvera plus tard chez les « Khmers rouges » quand ceux-ci s’allièrent à Sihanouk contre la république de LON Nol. On retrouve comme cela des racines dans leur comportement.

 

 

Ils se sont formés en France. Par quelles autres idées ont-ils pu être influencés ?

 

Il y a l’influence de la Révolution française. Pour eux le régime monarchique cambodgien était miné par le népotisme, bafouait des droits et était coupé du peuple. Ils avaient suivi des cours de l’université nouvelle du PCF sur la Révolution par Albert SOBOUL, qui parle par exemple des difficultés pour les révolutionnaires de contrôler les villes.

 

POL Pot aurait lu, a-t-il confié au journaliste Nate THAYER, un livre intitulé « la grande révolution française » et je l’ai relié à un ouvrage de Pierre Kropotkine, un prince anarchiste russe. Il n’était pas diffusé par le PCF. Il est donc possible que POL Pot l’ai trouvé sur les bords de la Seine parmi les bouquinistes où il achetait quelques livres. Ce livre aborde également la question du contrôle des villes pour une révolution, notamment des villes essentiellement animées par des industries de luxe, et de la difficulté pour le régime révolutionnaire français de contrôler la monnaie. Malgré le changement de monnaie, il y avait toujours eu des spéculateurs et donc la révolution n’allait pas bien.

 

Il peut y avoir des parallèles intéressants entre la révolution française et la révolution cambodgienne, et pas forcément dans ce qu’ils ont lu mais dans ce qui s’est produit par la suite, cette espèce de radicalisation, l’apparition d’une grande terreur après que la direction ait cherché à éliminer des débordements révolutionnaires en province.

 

 

Ces dirigeants ont digéré un certain nombre d’idées et se sont forgées des convictions. De retour au Cambodge, ils souhaiteraient faire passer des idées car ils perçoivent autrement leur pays.

 

Ils aimeraient certainement des changements, ils étaient contre la misère, les injustices, le contrôle économique et pour l’amélioration de la vie des paysans.

 

 

Mais ils prennent le maquis.

 

Les premiers prennent le maquis en 1963, c’est-à-dire POL Pot, SON Sen. NUON Chea reste en ville de manière clandestine sous l’étiquette de marchand et y recrutera notamment des travailleurs des villes.

 

Ils partent recruter à la campagne car ils ont du mal à recruter parmi les ouvriers, de Phnom Penh. Il y avait des problèmes de surveillance de la police, les ouvriers étaient plus attirés par le mode de vie urbain et  n’avaient sans doute pas suffisamment d’énergie à consacrer à cette cause. Ces désillusions concernant l’engagement des ouvriers peuvent expliquer le fait qu’ils ont évacué les villes dans leur ensemble et demandé par la suite à quelques ouvriers de revenir travailler.

 

 

C’est une organisation clandestine hétérogène.

 

Il y avait une sorte de clivage. Des éléments venaient de Paris et des éléments locaux, des anciens guérilléros, avaient lutté pour l’indépendance jusqu’en 1954. Les cadres vétérans voyaient d’un mauvais œil ces intellectuels peu formés à l’encadrement et à l’organisation prendre un peu le dessus dans le parti.

 

POL Pot avait suivi une formation assez réduite en 1954 auprès des Vietnamiens, mais IENG Sary pas du tout, pourtant il a fini par évoluer vers la tête du parti, à la suite d’un certain nombre de purges puisque le pouvoir en place avait sabré une partie des bases se trouvant à la campagne.

 

 

Entre 1963 et 1975, le mouvement se développe surtout dans les campagnes.

 

C’était la base de leur révolution. Et plus tard, ils allaient prendre l’agriculture comme base économique afin de développer l’industrie légère.

 

Ils se sont déplacés au nord-est du pays en 1966-1967 et étaient sans doute à l’époque moins sous l’influence des révolutionnaires vietnamiens. Peut-être ont-ils pu développer leurs idées de manière plus autonome.

 

 

Le mouvement ne prend véritablement de l’ampleur qu’à l’épreuve des bombardements américains en 1970.

 

La plupart des analystes expliquent que l’influence des bombardements US a été déterminante. Ils ont uni la population paysanne derrière ce front dit de libération, surtout à partir de 1973. A cette époque-là, le mouvement rebelle cambodgien refusa la ligne de compromis des Vietnamiens adoptée face aux Américains. Ceux-ci se sont donc concentrés sur le Cambodge et ont massivement bombardé le pays pendant six mois. Le programme des révolutionnaires cambodgien s’est radicalisé sous l’effet des bombes. Ils ont pu fidéliser un peu plus la population, la contrôler, développer des coopératives plus importantes en mettant en commun les moyens de production, les outils, les bêtes. C’est en 1973 que s’instaure une coupure idéologique définitive avec les Nord-Vietnamiens socialistes, même si ceux-ci ont laissé derrière eux quelques brigades jusqu’en 1975.

 

 

On est aussi dans le contexte de la guerre civile, après le coup du 18 mars 1970.

 

Il est intéressant de voir comment cela a démarré. Ce coup d’Etat soutenu ou non par les Etats-Unis a précipité et étendu la guerre du Viêt-Nam au Cambodge. C’est à ce moment là que les Américains ont mis la pression sur les Nord-Vietnamiens, qui sont allés s’abriter au Cambodge, avec la bénédiction du prince Sihanouk, à l’Ouest de Kratié. A ce moment-là l’escalade est venue.

 

 

Ce que vous appelez escalade est la radicalisation du régime et puis des réactions de cette direction devant les dysfonctionnements du régime en place. C’est ce qui s’est passé en 1975 et 1979 ?

 

Il y avait déjà eu un début de radicalisation en 1973. Mais il semble que les dirigeants n’avaient pas été au courant. Dans un journal du parti de 1977, ils expliquent ne pas s’être rendus compte, jusqu’en 1977, des problèmes d’approvisionnement pendant la guerre car ils n’avaient pas été sur le terrain pour vérifier les rapports. Pourtant dans certaines zones proches du pouvoir rebelle, des témoignages indiquent que l’on avait manqué de nourriture après qu’on eût développé des coopératives supérieures et que l’on était parfois revenu à des coopératives plus petites.

 

Mais effectivement, la principale radicalisation a débuté en 1976 lorsque fut généralisée l’alimentation en commun, un point important du programme des « Khmers rouges », sur lequel ils ne sont pas revenus en 1978 car c’était pour eux un acquis de la révolution. Il fallait que les gens mangent en commun et non plus en privé dans leur maison. C’était une façon d’égaliser leurs conditions de vie. Et ce n’est pas venu de nulle part, : chez certains penseurs communistes le communisme ne s’arrête pas à la collectivisation des moyens de production mais s’étend aussi à la collectivisation des moyens de consommation. Marx lui-même n’était pas pour le retour à la propriété individuelle du fruit du travail. Si bien que les révolutionnaires critiquaient la Chine et la Corée du Nord pour être restées à la nourriture familiale. Les témoignages montrent que c’était très mal vécu par un certain nombre de Cambodgiens même si cela avait son côté organisé. Souvent, ils avaient pu vérifier un proverbe qui dit que la nourriture venant d’une grosse marmite n’est jamais savoureuse.

 

 

L’Angkar commet des atrocités que l’on connaît, les purges, les emprisonnements et les tortures. Ce que vous essayez de montrer dans votre thèse est que cela ne correspond pas seulement à une mise en pratique d’une idéologie et que la réalité n’était pas si simple.

 

Il y a plusieurs phases à distinguer. Ces révolutionnaires se sont montrés particulièrement cruels dès qu’ils ont pris le pouvoir. Dès le début ils ont décidé de tuer les hauts fonctionnaires et les officiers de l’armée. C’est ce qui les sépare des révolutionnaires vietnamiens qui enfermaient ces catégories-là.

 

Par la suite, le but était de rassembler la population même si les gens venant des villes n’avaient pas la même position politique que les autres. Il y avait trois catégories dans les coopératives : les plein droits qui étaient des paysans contrôlés depuis la guerre, les candidats qui étaient les populations paysannes pas encore contrôlées, et les confiés, les citadins, qui étaient les derniers sur les listes d’approvisionnement. Un certain nombre de cadres les ont humiliés et livrés à la police, même si le but était de rassembler l’ensemble de la population avec cette différence que les populations des villes étaient secondaires et faisaient partie des forces tactiques et non pas stratégiques.

 

Une seconde vague très importante de purges eut lieu à la fin de l’année 1978 avec les premiers incidents avec les forces du Viêt-Nam qui avaient enfoncé la frontière. Le pouvoir était venu enquêter, purger, il y eut des résistances, et cela a dégénéré avec près de 100 000 morts.

 

S’ajoute un phénomène de paranoïa progressive à mesure qu’apparaissaient toutes sortes de problèmes à partir de 1976-1977. Les dirigeants ont demandé aux cadres d’être plus vigilants vis-à-vis des infiltrations ennemies qui pouvaient être téléguidées de l’extérieur. La moindre infraction, la moindre chose bizarre pouvait être interprétée comme une manipulation venant de l’étranger.

 

 

Le pays était en plus coupé de l’extérieur.

 

On avait très peu de témoignages au départ, essentiellement des réfugiés partis en Thaïlande. Ce n’est qu’en 1978 que ce succédèrent les visites – guidées – d’étrangers.

 

Il y a beaucoup à chercher pour arriver à connaître la réalité du terrain. Il faut être curieux, recouper un maximum de renseignements. Les premiers livres n’apportaient pas forcément les clés pour comprendre ce qui se passait dans tout le pays. La plupart des réfugiés venait de la région nord-ouest. Mais maintenant, on a un certain nombre de travaux qui permettent un peu de mieux comprendre.

 

 

L’étude sur les Khmers rouges a été entreprise pour l’essentiel par des Occidentaux et en particulier des Américains, pas par les Cambodgiens. C’est un travail souvent fait par des personnes favorables aux Khmers rouges jusqu’en 1975 puis sont ensuite revenues sur leur position en 1979-1980 et parfois prônant des thèses sans une véritable démarche historique digne de ce nom. Il faut séparer ce qui est véhiculé par les médias et le travail des vrais chercheurs.

 

En 1979-1980, il y avait beaucoup de débats sur la nature du régime khmer rouge et en quoi il était vraiment différent du régime qui l’a suivi. Il y avait beaucoup de discussions politiques entre chercheurs puisqu’un nouveau régime était venu, en se disant marxiste plus orthodoxe. Effectivement, l’historien n’est pas à l’abri d’un certain nombre d’interprétations politiques, surtout par l’influence de la presse. Cette influence oriente les pistes de recherche mais c’est quelque chose qu’on a du mal à voir tout de suite. On se rend compte que certaines personnes dont on dit qu’elles avaient soutenu les « Khmers rouges », et dont on reproche les travaux de compréhension, ne les avaient pas tant soutenu que ça. Je pense notamment à Noam CHOMSKY, ce linguiste américain qui est à la tête des mouvements anti-impérialistes. Il fut longtemps décrit dans la presse comme un apologiste des Khmers rouges, pourtant il n’a jamais émis de jugement politique favorable à leur égard. A la différence du père François PONCHAUD qui à un moment avait écrit en 1978 que l’évacuation des villes était conforme à la mentalité cambodgienne. Jean LACOUTURE, dans « Survive le peuple cambodgien ! », expliquait qu’il avait, au départ, soutenu les Khmers rouges et qu’il fallait absolument tourner cette page. Mais il ne les avait pas tant soutenu que çà. Il avait juste écrit en 1975 que l’évacuation des villes répondait à une bonne analyse du rapport de forces. Serge THION est généralement mal vu mais il avait fait un travail historique sans être dupe de la propagande révolutionnaire. Il a écrit un « Journal de maquis » en 1972 où il entend parler un cadre et son commentaire est « ça y est j’ai compris il me ressort la propagande ». ;

 

On le voit, c’est plutôt une question de méthode que de point de vue politique. Des gens qui ont pu avoir des points de vue politiques différents ont pu faire un travail assez méthodique. Parmi les travaux les plus intéressants réalisés pour reconstituer les faits je compte celui de Marie-Alexandrine MARTIN « Le mal cambodgien » (1989). Elle a écrit également une série d’articles dans Etudes rurales entre 1981 et 1986. Beaucoup de témoignages y sont recoupés. En anglais, Michael VICKERY a fait un travail d’enquête en 1984 après avoir interrogé des réfugiés en 1979. Récemment, j’ai été intéressé par les travaux de Fabienne LUCO qui est allée dans les campagnes cambodgiennes étudier la question de la résolution des conflits depuis un certain nombre de décennies. Ses parties sur la guerre et la révolution sont très instructifs.

 

 

Sur quels travaux vous êtes-vous appuyé également ?

 

Les travaux les plus connus sont ceux de David CHANDLER qui a fait une biographie de POL Pot et un ouvrage en anglais qui n’a pas été traduit The Tragedy of Cambodian History. Il s’intéresse à l’histoire du Cambodge de la deuxième moitié du XXè siècle. Il a également écrit un ouvrage récent sur le centre S21.

 

Parmi les chercheurs qui m’ont beaucoup aidé, il y a Steve HEDER, de Londres. Il connaît le Cambodge depuis la fin des années 1960 et a interrogé beaucoup de réfugiés en 1979-1980. Il a ensuite exploré toutes les archives disponibles en cambodgien et a traduit des confessions de prisonniers, des journaux du parti dont Tung Padevat (la bannière révolutionnaire) distribué aux cadres.

 

J’ai lu les recherches de Ben KIERNAN qui a écrit depuis bientôt trente ans sur le sujet. Il a interrogé énormément de personnes. Dernièrement, il a publié « Le génocide au Cambodge » en 1997, qui est une bonne base d’étude même si je diverge sur un certain nombre d’interprétations.

 

 

Quels autres ouvrages recommanderiez-vous pour aborder cette période de l’histoire du Cambodge ?

 

Pour cerner le côté humain de ce qui a été vécu, on peut commencer par « Le Cambodge des Khmers rouges, chronique de la vie quotidienne » de Yi Tam Kim Po, co-écrit avec une ethnologue, chez L’Harmattan. C’est un travail très précis sur la région Nord-Ouest du Cambodge. Il y a également le témoignage de PIN Yathay publié depuis 1980, « L’utopie meurtrière ». Récemment, dans « J’ai cru aux Khmers rouges », ONG Thong Hoeung, montre les nuances psychologiques qui traversent ce genre de vie ponctuée de souffrances. Ce n’est pas toujours blanc et noir, il faut s’adapter, il y a des gens qui trichent. Lui-même avait été interné dans un centre de rééducation.

 

Parmi les travaux récents de chercheurs, on peut dire que Steve HEDER a écrit une étude sur les preuves qui pourraient être apportées contre sept dirigeants de ce régime, Seven Candidates for Prosecution : Accountability for the Crimes of the Khmer Rouge.

 

Mon livre publié chez L’Harmattan traite de la nature idéologique du régime, de la réalité de la vie quotidienne, sous le titre « Le Kampuchea des “ Khmers rouges ” : essai de compréhension d’une tentative de révolution ».

 

 

Quelles sont les pistes les plus sérieuses pour comprendre ce qui s’est passé ?

 

Encore une fois ce sont les reconstitutions des faits tout d’abord et surtout pas un certain nombre d’articles de presse, même s’il y en avait de bons à la fin des années soixante-dix.

 

A ma connaissance, il n’y a pas d’autres thèses sur ce régime vu dans son ensemble. Henri LOCARD avait fait une enquête sur le réseau des prisons et un chercheur britannique, Philip SHORT, sortira une biographie de POL Pot.

 

 

Au fond, est-ce qu’il n’y a pas un problème dans l’approche occidentale de la question des Khmers rouges ? Les Khmers eux-mêmes n’utilisent pas les termes de génocide mais de « période Pol Pot » et la notion de responsabilité n’est pas systématiquement renvoyée à des individus mais à un groupe. Qu’en pensez-vous ?

 

Les concepts de génocide et auto-génocide ne tiennent pas tant à un clivage entre Occidentaux et Cambodgiens, qu’entre une élite politisée et le peuple. En fait autogénocide est une notion popularisée par le prince Sihanouk, proposée par Jean Lacouture, et critiquée car le génocide correspond à une volonté intentionnelle de détruire en tout ou en partie une catégorie ou une population en raison de son origine ethnique ou de sa religion. Mais en effet, c’est surtout sous l’influence de journalistes occidentaux que les Cambodgiens utilisent la notion d’autogénocide.

 

 

La société cambodgienne est basée dans son mode de fonctionnement sur la famille et le clan élargi. La pagode est un espace identitaire qui participe à l’ordre social. On a détruit ces deux éléments sous le régime khmer rouge. Est-ce qu’il n’y a pas aussi un phénomène de suicide collectif ?

 

Je pense que les « Khmers rouges » voulaient inventer d’autres structures que celles qui existaient, familiales et religieuses. Ils n’ont pas complètement démembré les familles qui vivaient encore ensemble dans des maisons pour la plupart. Simplement on mangeait en commun.

 

Dans leur mode de pensée, la religion était un vestige du passé et un instrument d’exploitation. Il fallait passer à autre chose, éveiller les consciences et concentrer l’attention des gens sur le travail et une rééducation idéologique opposée à l’individualisme.

 

Je ne pense pas qu’il s’agissait d’un suicide culturel. Ils essayaient de construire un Cambodge nouveau à tous les égards. C’était leur programme.

 

 

La question demeure complexe. Les Khmers ont du mal avec cette période de leur pays. Bombardé entre 1970 et 1975…

 

C’était trois fois et demi plus de bombes que sur le Japon. [ou 15 à 25 fois, précisément 2 750 000 tonnes de bombes en huit ans selon les dernières données, encore incomplètes, soit plus que toutes les bombes lâchées par les Alliés durant la Seconde Guerre Mondiale, à lire Zmag, et à entendre Chomsky, note du 16 mai 2007 ]

 

 

Les gens ont été poussés à rejoindre les Khmers rouges. 1979-1991, l’étranger a réarmé les Khmers rouges et poussé une autre partie à collaborer avec les Khmers rouges. En 1991, les Khmers rouges étaient signataires des accords de paix de Paris. Depuis 1991, le ralliement des Khmers rouges et Pailin est le fief des Khmers rouges. La situation est complexe.

 

La population connaît ces gens qui ont dirigé un moment. Ils savent que des gens à côté de chez eux se sont montrés autoritaires. C’est pour cela qu’ils parlent de la « période Pol Pot ». Ils ne se focalisent pas forcément sur la responsabilité de tel ou tel à la tête du régime. Ils connaissent la réalité du terrain.

 

 

Que pensez-vous de la mise en place d’un tribunal mixte pour juger les anciens dirigeants du Kampuchea Démocratique ? Cette approche occidentale renvoie à des notions de devoir de mémoire, de responsabilité alors que le pays n’a pas encore fait le deuil culturel de ce régime.

 

Un procès pourrait être un bon moyen de renseigner correctement la population surtout les jeunes générations sur ce qui s’est passé, dans certaines conditions. Pour le moment, il est à prévoir que ce procès sera détourné par des objectifs politiques, notamment occidentaux. Ce procès est soutenu par les Etats-Unis. Or pendant longtemps, ils ont soutenu la faction révolutionnaire cambodgienne contre les Vietnamiens. Jusqu’à la chute du Mur de Berlin. C’est seulement après qu’on a parlé de tribunal. C’est un moyen pour les Etats-Unis de redorer leur blason. Eux-mêmes ont été les premiers à interrompre, en 1979, le rapport qui devait être fait à l’ONU sur la violation des droits de l’homme au Kampuchéa. Ils veulent un peu cacher cela.

 

La question de l’utilité d’un tel procès est complexe. Il n’est pas certain que cela résolve ou apporte une solution à tout ce que désirent les Cambodgiens. Ce qui les a perturbés c’était effectivement la perte de proches et la décision d’un tribunal n’est pas forcément adaptée à une résolution du travail de deuil. Ils n’ont pas pu honorer leurs morts de la façon qu’il fallait. Ils ne pouvaient faire de crémation, la plupart des gens disparaissaient, on ne savait où, et étaient enterrés à la va-vite. C’est quelque chose qui hante les Cambodgiens. La proposition du Roi d’organiser une grande crémation pourrait aider à panser les plaies morales. Une décision d’un tribunal est basée sur le désir de vengeance, ce qui est totalement différent du travail de deuil.

 

 

Il faut les deux.

 

Oui. Tout de même, la plupart des psychologues insistent sur la résolution du travail de deuil et sur l’origine culturelle des troubles psychologiques. Or il est difficile de ressouder ces cassures.

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