L'influence de Rousseau... (5, suite des notes)
[44] « Learning in Abbreviated Form From the History of Kampuchean Revolutionary Movement », p. 13. S.W.B., Far East, BBC, 12 juin 1975. Dans ses Considérations sur le gouvernement de Pologne, J.-J. Rousseau, formulait de rares prescriptions économiques : « Favorisez l’agriculture et les arts utiles, non pas en enrichissant les cultivateurs, ce qui ne serait que les exciter à quitter leur état, mais en leur rendant honorable et agréable. Etablissez les manufactures de première nécessité; multipliez sans cesse vos blés et vos hommes, sans vous mettre en souci du reste. Le superflu du produit de vos terres qui, par les monopoles multipliés va manquer au reste de l’Europe, vous apportera nécessairement plus d’argent que vous n’en aurez besoin [...]. Voilà l’esprit que je voudrais faire régner dans votre système économique: peu songer à l’étranger, peu vous soucier du commerce, mais multiplier chez vous autant qu’il est possible et la denrée et les consommateurs » (Œuvres complètes, t. III, Seuil, 1971, p. 552).
[45] « Pendant la deuxième guerre mondiale, au moment de l’autarcie forcée [qui] rédui[si]t la concurrence étrangère, quelques entreprises artisanales ont pu prendre naissance ». Néanmoins, la rupture avec l’intégration économique internationale n’avait vocation qu’à être provisoire et à permettre au pays de reprendre des forces. L’isolement n’avait pas lieu d’être si l’on voulait acheminer des biens industriels, et « profiter de l’accumulation d’un siècle de découverte technique dans les pays développés ». Le pays devait au contraire « coordonner ses efforts d’industrialisation » avec d’autres pays afin de combler l’étroitesse du marché intérieur et permettre une « spécialisation industrielle » [souligné par lui] internationale équilibrée sans qu’aucun pays n’ait à s’occuper soit d’industrie lourde soit d’industrie légère. L’Etat était censé « accélér[er] le développement en utilisant les avantages incontestables de l’échange extérieur et en permettant ainsi à l’industrie nationale de se procurer rapidement le matériel qui facilite son équipement rapide » (Khieu Samphan, L’économie du Cambodge et ses problèmes d’industrialisation, 1959, p. 127-128).
[46]Pascale Pellerin, « Babeuf » dans L’Aminot et Vargas, éd., Dictionnaire de la réception de J.-J. Rousseau (http://rousseaustudies.free.fr/Dictionnairereception.html, 2007), citant Babeuf à son procès : « Avant que ces mots affreux de tien et de mien fussent inventés ; […] avant qu’il y eut des hommes assez abominables pour oser avoir du superflu, pendant que d’autres meurent de faim ; […] je voudrais bien qu’on m’expliquât en quoi pouvait consister leurs vices, leurs crimes …».
[47] Morelly , Code de la Nature, Ed. sociales, 1970, p. 75 : « Posez le tien et le mien, qui devaient être un sujet infaillible de discorde... ». Denis Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, Garnier-Flammarion, 1972 , p. 148. Lahontan Dialogues de M. le baron de Lahontan et d’un Sauvage dans l’Amérique, Ed. Desjoncquères, 1993, p. 51, 76, 78, 79 (éditions sociales 1973, p. 101, 124 sq).
[48] Laurence Picq, Au-delà du ciel, cinq ans chez les Khmers rouges, Barrault, 1984, p. 42.
[49] Communication personnelle de Suong Sikœun, 28 janvier 2000. Apsara, « Les enfants du Kampuchéa Démocratique », Cambodge I, ASEMI, vol. XIII, 1982, p. 189. Ong Thong Hoeung, Illusions perdues, 2001, p. 10 : « Cela fait partie de la discipline pour lutter contre l’individualisme ».
[50] Communication personnelles d’Alain Daniel et Hong Makara, professeurs. Jacques Népote, Parenté et organisation sociale dans le Cambodge moderne et contemporain, 1992, p. 13. Dans un chant révolutionnaire, « Nous les enfants de la révolution » était rendu par « yœung-khniom koma... ».
[51] Laurence Picq, « De la réforme linguistique et de l’usage des mots chez les Khmers rouges », A.S.E.M.I., XV, 1984, Cambodge II, p. 353, 355.
[52] Entretien avec Jean-Luc Domenach, 11 avril 2001. John Gaffney, revue du livre de Françoise Thom, La langue de bois, Julliard, 1985, The Journal of Communist Studies, vol.4, June 1988, n°2, p. 235-236.
[53] Communication personnelle de Pierre Brocheux, 19 mars 2000.
[54] Solange Bernard-Thierry dans René de Berval, Présence du bouddhisme, Saïgon, France-Asie, 1959, p. 578.
[55] Jean-Jacques Rousseau. Discours sur l’origine de l’inégalité...op. cit., p. 75, 80-81.
[56] David Chandler, The Tragedy of Cambodian History, 1991, p. 275, témoignage de Kol Touch, ancien ministre de l’agriculture, déporté près Kompong Cham.
[57] Voir citation des nouvelles du peuple lao, 4 mai 1978, sur le déplacement des porcheries hors des maisons de 3100 familles, au nom de la propreté (M.-N. et D. Sicard, Au nom de Marx et de Bouddha, p. 158).
[58] Pin Yathay témoignait avoir bien souvent entendu des cadres de Leach donner en exemple le comportement docile des bœufs, parce qu’ils ne regimbaient jamais à la tâche et ne pensaient pas à leur femme et à leurs enfants. Lors de réunions, ces mêmes cadres allaient jusqu’à humaniser les bœufs en les appelant « camarade bœuf » (Pin Yathay, L’utopie meurtrière, un rescapé du génocide cambodgien témoigne, Coédition Robert Laffont – Opera Mundi, 1980, écrit avec la collaboration de Lucien Maillard, p.305. Réédition, Complexe, 1989, même pagination.). Un cadre aurait dit à un « nouveau » que si sa mère mourrait suite à sa maladie, ce ne serait pas aussi grave que si c’était une vache, les vaches étant d’une plus grande aide tout en ne mangeant pas autant de riz (Nancy Moyer, Escape from the Killing Fields, 1991, p. 123, cité par A. L. Hinton, « A head for an eye », American Ethnologist, vol. 25, n°3, 1998, p. 366.)
[59] Yves Vargas, « Jean-Jacques Rousseau, la vertu », avril 1998, http://rousseaustudies.free.fr/ArticleVargasvertu.html.
[60] Pour ce paragraphe, voir les archives du SHAT à Vincennes, 10 H 5588, Relations franco-khmères, « Bulletin d’études et de renseignements du Commandement en Chef des Forces terrestres et navales en Indochine (1954-1955) ». Archives Nationales du Cambodge, Min. Interior, Telegr. Corres. 1953-1958, 1959. Vickery, « Looking Back at Cambodia, 1942-1976 », in Kiernan & Boua, Peasants and politics, p. 97, 103 ou Chandler, The Tragedy of Cambodian History, p. 83.
[61] Thion et Kiernan, Khmers rouges !, Matériaux pour l’histoire du communisme au Cambodge, Hallier-Albin Michel, 1981, p. 357 (voir document 2 en annexe).
[62] « Khmer Rouge Biographical Questionnaire », www.yale.edu/cgp/questionnaire.html.
[63] Voir ce passage des Considérations sur le gouvernement de Pologne plein d’appréhension à l’égard d’un vain peuple, à la fin du chapitre VI : « Ce que je crains n'est pas seulement l'intérêt mal entendu, l'amour-propre et les préjugés des maîtres. Cet obstacle vaincu, je craindrois les vices et la lâcheté des serfs. La liberté est un aliment de bon suc mais de forte digestion; il faut des estomacs bien sains pour le supporter. Je ris de ces peuples avilis qui, se laissant ameuter par des ligueurs, osent parler de liberté sans même en avoir l'idée, et, le coeur plein de tous les vices des esclaves, s'imaginent que pour être libre il suffit d'être des mutins. Fière et sainte liberté ! si ces pauvres gens pouvoient te connoitre, s'ils savoient à quel prix on t'aquiert et te conserve, s'ils sentoient combien tes loix sont plus austères que n'est dur le joug des tirans; leurs foibles ames, esclaves de passions qu'il faudroit étouffer, te craindroient plus cent fois que la servitude; ils te fuiraient avec effroi comme un fardeau prêt à les écraser. Affranchir les peuples de Pologne est une grande et belle opération, mis hardie, perilleuse, et qu'il ne faut pas tenter inconsidérément. Parmi les précautions à prendre, il en est une indispensable et qui demande du tems. C'est, avant toute chose, de rendre dignes de la liberté et capables de la supporter les serfs que l'on veut affranchir (...) songez que vos serfs sont des hommes vous, qu'ils ont en eux l'étoffe pour devenir tout ce que vous êtes : travaillez d'abord à la mettre en oeuvre, et n'affranchissez leurs corps qu'après avoir affranchi leurs ames ».
[64] Voir ce qu’en disait Mao à Edgar Snow, http://rousseaustudies.free.fr/Dictionnairereception.html.
[65] Chandler, Kiernan, Boua, Pol Pot Plans The Future, pp.188, 206, 207. (Heder, Documentary... secteur 5, 21 mai 1977).
[66] Pin Yathay, op. cit., p.243. Jean-Louis Margolin, Cambodge: au pays du crime déconcertant in Livre noir du communisme, Robert Laffont, 1997, p.665.
[67] Communication personnelle de S. Heder, 30 novembre 2000. Chandler, Voices from S-21, Terror and History in Pol Pot’s Secret Prison, Berkeley, CA, University of California Press, 1999, Silkworm Books, Thailand, 2000, pp.116-117. Stephen Heder & Brian D. Tittemore, Seven Candidates for Prosecution : Accountability for the Crimes of the Khmer Rouge, War Crimes Research Office, Washington College of Law, American University and Coalition for International Justice, June 2001, p.28, n.198, 56. Searching for the Truth, N°6, June 2000, p.29, N°5, May 2000, p.19. Pour krom kdao, Searching for the Truth, N°2, February 2000, p.48.
[68] Christophe Peschoux, Les « nouveaux » Khmers rouges, l’Harmattan, p.140.
[69] C. Peschoux, op. cit., pp.135-137.
[70] A l’examiner depuis ses plus lointaines origines, la doctrine socialiste émet le vœu de réorganiser la société en préconisant, au nom du bien-être et de la volonté du peuple et par la force des lois ou d’autres moyens, l’établissement de la communauté des biens, c’est-à-dire, au minimum, le transfert, par rachat ou par expropriation, de la gestion de la production et de la propriété des moyens de production et d’échanges à la collectivité. Les utopistes et philosophes influents au sein du courant socialiste attribuent l’origine de tous les maux à la possession privée des biens : Platon dans Phédon, Morelly, Mably, Rousseau. Dans le Manifeste du Parti Communiste, Marx et Engels estimaient que les communistes pouvaient « résumer leur théorie dans cette formule unique: abolition de la propriété privée ». Ils se gardaient, dans ce passage, de préciser s’il s’agissait ou non de propriété bourgeoise, et assuraient ailleurs ne vouloir en aucun cas abolir « l’appropriation personnelle des produits du travail », pour la raison qu’elle ne laissait aucun profit net conférant à la personne qui en jouissait un pouvoir sur le travail d’autrui. Néanmoins, ils supposaient dans le même temps que le mouvement communiste devait aller dans le sens d’une transformation du capital – considéré comme étant déjà une propriété sociale et non personnelle – en « propriété commune » (et non individuelle). Ils n’avaient non plus guère de considération pour « la propriété personnelle, fruit du travail et du mérite », celle du petit bourgeois et du petit paysan, laquelle avait déjà été abolie et continuait à être abolie par le « progrès de l’industrie ». Ils affirmaient donc par une pirouette n’avoir que faire de l’abolir. Marx, dans le chapitre XXXII du premier livre du Capital, indiquait que l’histoire ne rétablirait pas la propriété privée morcelée du travailleur (« fondée sur le travail personnel ») « mais [plutôt] sa propriété individuelle [c’est-à-dire sans doute le fait d’être, comme il est écrit plus haut, « propriétaire libre des conditions de travail qu’il met lui-même en œuvre »] fondée sur les acquêts de l’ère capitaliste, sur la coopération et la possession commune de tous les moyens de production y compris le sol » ainsi que sur un « mode de production collectif » (Traduction J. Roy, édition Garnier Flammarion, 1969, p.565-7). Les communistes ont le plus souvent préféré employer les termes de « socialisme » ou de « socialisation » pour ne pas effrayer les gens par le spectre de l’abolition de la famille et de la communauté des femmes et des biens personnels. Les socialistes français du début du siècle rappelaient que la différence entre communisme et socialisme résidait en ce que le premier mettait en commun jusqu’aux moyens de consommation (Le Populaire, éditorial du 3 février 1921). Mais certains communistes proposent non seulement la communauté des biens mais aussi l’abolition de la famille et la mise en place de la communauté des femmes, ce qui effraie les gens qui pensent qu’ils ne pourront plus se grouper par affinités.
[71] Chandler, Kiernan, et Boua, Pol Pot Plans The Future: Confidential Leadership Documents from Democratic Kampuchea, 1976-1977, Monograph Series 33, Yale University Southeast Asia Studies, New Haven, 1988, p.202.
[72] Mao, La nouvelle Démocratie, Editions Sociales, 1951, p.61. « Speech by Pol Pot », S.W.B., BBC, 5 octobre 1977. D. Chandler, « A Revolution In Full Spate » dans Albin & Hood, The Cambodian Agony, p.169.
[73] Voir La Fable des abeilles de Mandeville sous-titrée les vices privés font le bien public (1714).
[74] Morelly, Code de la nature, Ed. Clavreuil, 1950, introduction de G. Chinard, p.40.
[75] Buonarotti, op. cit., 1957, p.203. (voir aussi Pierre Rigoulot et Joël Kotek, Le siècle des camps, JC Lattès, 2000, p.24).
[76] Pierre Brocheux, Hô Chi Minh, Presses de Sciences Po, 2000, p.199, 202.
[77] On peut se rendre compte de ce problème du caractère totalisant ou non de l’action révolutionnaire, dans une toute récente confrontation entre Michel Winock et Jean-Clément Martin au sujet de la terreur sous la Révolution Française, confrontation qui mériterait un digne prolongement (voir revue L’Histoire, décembre 2007, p.30). La mise en place de la répression dans la capitale pouvait être à l’opposé de ce qu’elle était dans les provinces, sans relation avec des décisions prises par la direction, décisions dites des lois de prairial d’ailleurs contrastées et dont on ne sait si elles étaient réellement officialisées et opérantes.