Serge Thion sur les Khmers rouges, en 1977

Publié le par Sacha Sher

Ceci est un article écrit par le sociologue Serge Thion le 20 février 1977. Le journal Libération l’avait publié le 7 mars 1977 avec quelques ajouts, signalés entre crochets, et une coupure, signalée entre doubles crochets. Libé avait aussi écrit FLN là où l’auteur écrivait FNL.

[Le Cambodge,] l’Organisation et la barbarie

par Serge Thion (1)

Y a-t-il une révolution cambodgienne ? Oui, une organisation sociale en remplace une autre.

Doit-on juger cette révolution ? Sans doute, comme tout phénomène politique.

Qu’en sait-on ? que le pays est aux mains d’une organisation révolutionnaire anonyme (Angkar), que l’économie semble y être fondée sur un collectivisme total, qu’une bonne moitié de la population a été chassée des villes et est traitée comme une masse servile, corvéable à merci, affamée et terrorisée, que l’organisation liquide systématiquement tous ceux qui, de près ou de loin, ont trempé dans le régime précédent.

[APRES HITLER, STALINE, NIXON ET SUHARTO]

Peut-on juger ce régime ? sûrement, même de loin, même sans bien connaître le pays, même si tous les témoignages ne sont pas également recevables. Les autorités n’ont pas permis que l’on aille voir sur place. Sans parler des humanismes divers, aucune morale révolutionnaire connue à ce jour ne peut approuver ce genre de massacre aveugle où, coupables et innocentes, les victimes tombent par dizaines, sinon centaines, de milliers. Le doute n’est malheureusement pas permis. Après Hitler, Staline, Suharto, Nixon, l’Organisation révolutionnaire du Cambodge est en train de réaliser un des meilleurs " scores " de notre barbarie moderne.

[DEUX LIVRES-DOCUMENTS]

La plus élémentaire solidarité doit nous mettre aux côtés des victimes de cette étrange bureaucratie sylvestre, même si on se trouve en bizarre compagnie. Toute la droite pleure sur un Cambodge qu’elle considérait d’un œil plus sec lorsqu’il se débattait sous les 500 000 tonnes de bombes que déversaient les avions américains. De bonnes âmes qui se promenaient à Phnom Penh, quand y régnait un débile paranoïaque nommé Lon Nol, se réveillent aujourd’hui pour nous expliquer une révolution qu’elles ignoraient et qu’elles ne voyaient que de très loin. On peut néanmoins faire ressortir du lot deux livres, ceux de François Debré, Cambodge, la révolution dans la forêt (Flammarion, 261 p., 38 F) et de François Ponchaud, Cambodge, année zéro (Julliard, 250 p., 42 F), parce qu’ils apportent des documents, des témoignages et des analyses qui ne sont pas sans intérêt. On trouvera, en particulier, chez Debré, un récit d’un ancien guerillero compagnon du Viêtminh et des documents montrant la dernière tentative de Sihanouk de se rétablir à Phnom Penh par un compromis franco-sino-américain, et chez Ponchaud d’intéressantes analyses du nouveau vocabulaire employé par les autorités. Ponchaud, en sa qualité de missionnaire, connaît bien, semble-t-il, la langue khmère. Ces livres, en dépit de nombreuses inexactitudes de détail (Debré confond Séoul et Pyongyang, p.252), sont à lire car ils sont instructifs. Mais il faut faire une réserve de taille : ils ne comprennent pas grand chose à la politique et surtout à celle des révolutionnaires indochinois. Il ne suffit pas de condamner une politique pour s’épargner de l’expliquer. C’est même sans doute ce qu’il y a de plus utile.

[LA PRESSE D’UNE PENSEE FATALISTE]

" La révolution cambodgienne était inéluctable ", écrit Debré (p.36), et Ponchaud semble le penser aussi. C’est là une de ces erreurs profondes provoquées par la paresse d’une pensée fataliste. La réalité est tout autre : jusqu’au renversement de Sihanouk en 1970, les révolutionnaires cambodgiens n’ont qu’une influence à peu près négligeable au sein de la société khmère. Ils sont maintenant quelques centaines, pour la plupart réfugiés dans la forêt, comme les hors-la-loi qui, de tous temps, ont vécu en marge des terroirs rizicoles.

Les villages sont pauvres, soumis aux exactions des usuriers et des agents du pouvoir central. Mais c’est la tradition ; elle permet aussi d’aller vivre ailleurs, car la terre n’est pas rare. Malgré quelques jacqueries, qui n’ont rien de novateur, rien n’indique que la société est en crise. C’est dans les villes que le pouvoir central est aux prises avec la bourgeoisie d’affaires. On le voit bien quand, en mars 1970, Sihanouk appelle à l’insurrection contre la république instituée à Phnom Penh ; la masse paysanne bascule d’un coup. Elle ne prend pas le maquis, elle le devient en demeurant dans la légitimité. Ce sont les villes qui sont le théâtre d’une révolution bourgeoise. C’est alors que, protégés par les troupes du F.N.L. viêtnamien, les cadres communistes khmers sortent de la clandestinité et prennent en main l’organisation de la résistance.

[RADICALISME ET CHOUANNERIE]

Jusque là les communistes, même pourchassés, ont soutenu Sihanouk, tout " féodal " et corrompu qu’ait été son régime, parce que son neutralisme offrait un immense avantage tactique pour la lutte au Viêt-Nam, où se jouait de façon décisive la présence de l’impérialisme en Indochine. Si les communistes continuent après 1970 à faire leur propagande au nom de Sihanouk, s’ils cessent de le faire vers 1973-1974 dans la crainte de voir s’instaurer une paix de compromis, s’ils évacuent les villes dès leur victoire militaire, c’est justement parce que Sihanouk et tout ce qu’il représente de conservatisme dispose encore d’une influence énorme à Phnom Penh comme dans les villages. Ni les paysans ni les habitants des faubourgs n’ont éprouvé par eux-mêmes le besoin d’exercer une poussée révolutionnaire. A voir le maquis en 1972, avec ses bonzes et ses cadres villageois, on avait plutôt l’impression d’assister à une chouannerie.

Le radicalisme n’est dû qu’à une poignée d’idéologues, issus sans doute de la campagne mais passés par les écoles des pagodes ou de l’Etat. Leur pouvoir réside dans le contrôle qu’ils exercent sur la machine militaire ; ils se rendent acceptables par un nationalisme intransigeant qui rencontre certainement une profonde aspiration populaire. Il n’en reste pas moins que le régime est d’une extrême faiblesse politique : c’est elle qui explique l’emploi des méthodes concentrationnaires. Contrairement aux apparences, c’est une révolution menée par le haut.

[RETOUR AVANT L’EMERGENCE DES CLASSES]

Lorsque l’ambassadeur suédois Kaj Bjork, l’un des seuls visiteurs occidentaux du Kampuchea nouveau, déclare que " la révolution khmère est beaucoup plus radicale que les révolutions chinoise et russe ", il fait un raisonnement implicite qu’il convient de renverser. En Russie et en Chine, les luttes de classes ont mené la révolution, mais ces luttes persistent sous une forme différente. Si au Cambodge, il n’y a plus de lutte de classes, c’est qu’on liquide physiquement l’ancienne classe dirigeante. On revient ainsi " radicalement " à la situation qui précède l’émergence des classes. Comme le disent les autorités, le pays est dirigé par " les ouvriers, les paysans pauvres, les paysans moyens de couche inférieure et les autres couches de travailleurs de la campagne et des villes, qui constituent plus de 95% de la nation du Kampuchea tout entière ", qui désirent une " société sans riche ni pauvre, sans classe exploiteuse ni classe exploitée ". N’est-ce pas là l’image d’un passé radicalement révolu ?

[ [ A l’arriération fort ancienne de l’économie correspond maintenant une nouvelle organisation de la production, que l’on serait tenté de qualifier de primitive : abolition de toute forme de propriété et d’échange monétaire, gestion entièrement bureaucratisée, autarcie nationale et régionale, militarisation de la production (jusque dans les détails du vocabulaire), agrarisme absolu. Nous n’avons pas de mot pour qualifier l’ensemble de ces données. Mais si l’on croit à l’évolution de l’histoire, il faut remonter bien haut pour trouver de semblables rapports de production. Même le moyen-âge d’Angkor connaissait la propriété privée. On peut penser, par exemple, à la curieuse organisation " socialiste " des reducciones que les Jésuites avaient installés chez les Guaranis du Paraguay au XVIIème siècle. Au Cambodge, le socialisme, c’est l’Organisation anonyme plus le bambou ] ]

 

[L’ORGANISATION ANONYME PLUS LE BAMBOU " DES YEUX LES ANANAS "[NDWebmestre : ? !]]

Ponchaud, Debré, et beaucoup d’autres, s’imaginent dans leur vision naïve du progrès historique, que le Cambodge est le lieu d’une révolution moderne, " marxiste ", qui veut créer le cauchemar de l’Homme nouveau. Ils se livrent à de savantes spéculations sur la personnalité et les divergences des dirigeants. Debré va jusqu’à voir dans la division des tâches entre les militants, la preuve de ces divergences. En isolant le problème cambodgien de son contexte indochinois, ils se condamnent ainsi aux exercices stériles d’une nouvelle kremlinologie, destinée à s’embourber dans les rizières fertiles de leur imagination.

S’il fallait définir la couleur politique de ces dirigeants, c’est sans doute vers le bon vieux stalinisme qu’il faudrait se tourner. Formés à l’école du PCF des années 50 ou des vietnamiens chez qui la tentative stalinienne n’a pas toujours été contenue, ils utilisent les vieilles recettes : discipline absolue, omnipotence de l’organisation, entourée d’un véritable culte. Comme le dit un ancien soldat révolutionnaire, l’ " Angkar a des yeux comme les ananas et voit tout " (Ponchaud p.131).

On peut se demander qui sont les responsables de ce gâchis sanglant : les dirigeants révolutionnaires qui veulent forcer le cours des choses ? Les communistes vietnamiens qui savent et qui se taisent ? Les anciens chefs du régime de Lon Nol dont la cupidité imbécile et l’égoïsme sordide ont plongé le pays dans un atroce chaos ? Chacun y a sa part. Mais les principaux responsables, ceux qui, contre l’avis même de leur diplomatie et de leurs services de renseignements, ont jeté ce pays dans une guerre effroyable pour de minces profits électoraux, ceux-là se promènent aujourd’hui, libres et considérés, en attendant une très improbable pendaison pour crime de guerre, MM. Nixon et Kissinger. Ce dernier, parlant de l’intervention américaine, a benoîtement déclaré : " Je manque peut-être d’imagination, mais je ne vois pas où est le problème moral ".

Serge Thion

20. 2 .77

[(1) Auteur en collaboration avec JC Pomonti d’un ouvrage sur les origines de la guerre : Des courtisans aux partisans (Seuil).]

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