Passé prérévolutionnaire des Khmers rouges, chapitre 12
I. La mise en place de l’organisation
Le Cambodge, à la faveur d’infiltrations Vietcong de plus en plus fréquentes du côté de Prey Veng, Svay Rieng et Ratanakiri, fut peu à peu happé par la guerre du Vietnam. Il faut dire qu’en 1969, le Cambodge avait reconnu le Gouvernement Révolutionnaire Provisoire de la République du Sud-Vietnam, et avait reçu la visite de Huynh Tan Phat pour discuter d’un rétablissement des voies de ravitaillement traversant le Cambodge à destination du Vietcong. Quelques semaines plus tard, Sihanouk dut néanmoins reconnaître lors du 27e congrès de l’Assemblée Nationale cambodgienne du 31 juillet 1969, que l’évolution du Cambodge dépendrait « de l’attitude des communistes asiatiques, qui doivent décider s’ils veulent ou non pousser le Cambodge vers les Américains en continuant leurs infiltrations, leur subversion et leur appui aux Khmers Rouges » [1].
En 1970, l’armée révolutionnaire aurait compté 10 000 combattants selon la CIA et le régime sihanoukiste, contre 2400 en 1969, ou, d’après Pol Pot, 4 000 combattants réguliers, dont 70 au Nord-Est, et 50 000 réservistes, armés de fusils à silex, d’arcs et de flèches, de grenades, et de mines. Pol Pot en louait les qualités : connaissance des moindres recoins du terrain, aptitude à harceler l’ennemi selon l’objectif de « défendre en attaquant ». Jusqu’en mars 1970, les problèmes de communication demeuraient importants entre les différentes « bases d’appui » (Mulathan Bang Ek) regroupant au total 60 000 habitants au Nord-Est, au Sud-Ouest et à l’Est. Pol Pot distinguait encore les « bases de la guérilla » (Mulathan Chhlop, 300 000 personnes), dans lesquelles l’ennemi ne pouvait pénétrer, et les « secteurs de guérilla » ou zones de combats (Damban Chhlop) [2] .
Les forces royales finirent, tout comme les hélicoptères américains quelques mois plus tard, par abandonner le Nord-Est aux communistes vietnamiens et cambodgiens, afin de se concentrer sur d’autres zones, laissant les lieux aux soins des bombes américaines.
Le Prince, devenu de plus en plus impopulaire au sein de l’élite, fut destitué de ses fonctions de Chef de l’Etat à la quasi unanimité des deux chambres du Parlement réunies en congrès le 18 mars 1970 [3]. Son renversement avait été préparé par Lon Nol et Sisowath Sirik Matak. Ce dernier voulait le faire assassiner avec l’appui des forces armées américaines, ce que rejetait Lon Nol. Matak envoya des officiers se former en Indonésie en novembre 1969 et en janvier 1970. Des officiers de l’armée américaine en liaison avec les Khmers Blancs ont eu vent des préparatifs de renversement, et des troupes khmères spéciales financées par les Américains ont pris part au saccage des représentations communistes vietnamiennes le 16 mars. Toutefois, il n’apparaît pas encore que la C.I.A. ait été impliquée dans le renversement [4].
Peu de temps après son avènement, la République accumula les erreurs. Les vieux conservateurs qui continuaient à la tenir en main [5], dénièrent toute fonction à la figure princière dominante de la monarchie renversée, et confortèrent leur pouvoir par le feu des mitraillettes et des tanks dès le mois de mars. Ils furent immédiatement confrontés à une alliance de partisans du prince Sihanouk et de communistes cambodgiens (le Front Uni National du Kampuchéa, FUNK) déterminés à les renverser avec le soutien des combattants du Nord-Vietnam et du Front National de Libération Sud-vietnamien. Le Parti communiste a immédiatement instrumentalisé le mécontentement populaire. Il apparaît ainsi que les manifestations de paysans contre la destitution de Sihanouk eurent lieu précisément dans les zones d’influence de la gauche [6]. Il ressort d’ailleurs de plusieurs sources que le Parti avait pressenti le renversement de Sihanouk plusieurs mois à l’avance et avait envisagé des mesures pour rallier à lui la population. Le Livre Noir indique qu’il avait été prévu « d’accueillir les forces » qui résulteraient de ce coup d’Etat, en recourant à une stratégie de Front Uni et en réduisant au silence les critiques contre Sihanouk. Vorn Vet indique dans sa confession que ce changement de ligne lui fut présenté à son retour dans le maquis en novembre 1969. Dans une histoire du Parti distribuée en 1971, Ieng Sary indiquait qu’au Congrès de juillet 1969, le Parti avait décidé de reconstruire à nouveau la stratégie et la tactique du Parti : « à propos du plan d’attaque contre l’ennemi, nous ne penchions plus à ce moment-là pour résister à Sihanouk ». Cette tactique est confirmée par des témoignages. C’est pour en référer à ses camarades extérieurs que le P.C.K. dépêcha à Hanoi et à Pékin une délégation conduite par Pol Pot. Cette délégation se trouvait encore à Pékin au moment où Sihanouk fut destitué [7]. Sihanouk, arrivé à Pékin de Moscou, dénonça un complot américain contre l’indépendance du Cambodge et en appela au soulèvement. Chou Enlai et les Nord-Vietnamiens ont certainement favorisé le rapprochement de Sihanouk et des communistes cambodgiens, dont la présence à Pékin lui était inconnue. Mais l’idée de front uni avec un Sihanouk devenu un défenseur de la neutralité avait été envisagée depuis longtemps par une gauche qui s’était souciée de le ménager dans ses critiques, en vue même de réaliser à terme une union nationale, suivant en cela des enseignements de Mao retenus dès les années cinquante [8] .
En mars 1970, les appels répétés de Sihanouk à la radio donnèrent une indispensable bénédiction au processus insurrectionnel. Les paysans cambodgiens pensaient que le Prince était au Cambodge et qu’il fallait rapidement lui rendre son trône. Autrement, la fertilité du sol en pâtirait. Le « Roi » avait pour fonction ancestrale de faire pleuvoir et de tracer, au début de la saison des pluies, vers la mi-mai, le premier sillon ouvrant la saison des labours. Il n’est pas fortuit que, durant les deux premiers mois de la lutte, les combattants se soient précisément appelés les « maquisards de Sihanouk » [9] puis les Khmers Roumdoh (libérateurs, sauveteurs), avec leur médaillon rouge à l’effigie du Prince. La sociéte se scinda alors en deux. Dans les villes, l’enthousiasme était réel pour la toute jeune République. Un vent de liberté y soufflait. 486 prisonniers politiques furent libérés. Aussi les jeunes citadins s’enrôlaient-ils massivement dans l’armée pour défendre cette République contre les communistes Vietnamiens. Dans les provinces, et particulièrement dans les provinces les plus « rouges », les paysans et les ouvriers manifestaient pour Sihanouk. Ils tuaient, selon Koy Thuon, tout partisan du renversement de Sihanouk. A Kompong Cham, deux députés furent éliminés par la foule. La réponse du pouvoir s’exprima par la voie des fusils, des mitrailleuses et des tanks de l’armée de Lon Nol : des gens furent tués par centaines, au hasard [10]. Le fossé se creusa. L’indignation se transforma en rage. Le nouveau régime condamna Sihanouk à mort en juillet, trois mois avant la proclamation de la République, le 9 octobre 1970. Par la suite, la population fut victime, durant deux ans, des exactions et des pillages sans nombre commis par une armée sud-vietnamienne indisciplinée, pour se venger des massacres anti-vietnamiens commis par l’armée cambodgienne de la République. Quant aux Américains, ils s’adonnèrent, jusqu’en août 1973, à leur sport favori du bombardement aérien, avec plus de liberté encore qu’au Vietnam [11] .
Cette situation chaotique desservit considérablement la cause républicaine et permit aux révolutionnaires de se propulser au pouvoir. De 3 à 10 000 en 1970, le nombre de leurs combattants finit par atteindre un total d’environ 60 000 lors de la prise de Phnom Penh [12] après avoir atteint 125 000, selon une courbe de croissance identique à celle du F.N.L. vietnamien dans les années soixante [13]. L’appui local et faiblement organisé des sihanoukistes permit aux révolutionnaires de recruter énormément de paysans. Ils béneficièrent aussi de l’aide logistique de leurs camarades vietnamiens. Les communistes Vietnamiens s’étaient attendu à faire face à un coup d’Etat contre Sihanouk et à se retrouver pris en tenaille entre les forces américano-sud-vietnamienne et les troupes de Lon Nol. Ces dernières leur demandèrent de quitter leurs sanctuaires le 16 mars sous peine de représailles. Le 16, les Sud-Vietnamiens les attaquèrent. L’état-major du Front National de Libération partit donc le 19 mars se réfugier dans une base préparée à l’avance à proximité de Kratié, où il fut rejoint par le bureau central du Lao Dong pour le Sud Vietnam et la direction du F.N.L. et du Gouvernement Provisoire du Sud-Vietnam [14]. Le 24 avril 1970, à Canton, lors d’un sommet des dirigeants indochinois anti-américains réuni à l’initiative de Pham Van Dong et des Chinois, Sihanouk autorisa officiellement les Nord-Vietnamiens et le Gouvernement Révolutionnaire Provisoire Sud-vietnamien à utiliser le territoire cambodgien. Les Forces Armées Populaires de libération du Sud-Vietnam, ainsi que l’élite du G.R.P. purent s’abriter pendant deux ans aux environs de Kratié, dans des bases préparées à l’avance dans la jungle, puis à l’Ouest de la barrière naturelle que constituait le Mékong.
Dans cette région, le déluge de bombes américaines finit par être plus intense qu’au Sud-Vietnam. Les paysans accordèrent rapidement leur sympathie aux ennemis des Américains. Les communistes Vietnamiens étaient en outre beaucoup plus disciplinés que les Sud-Vietnamiens : ils ne volaient, ils achetaient ce dont ils avaient besoin, et, selon une source vietnamienne, ils n’hésitaient pas à exécuter publiquement le moindre de leurs hommes rendu coupable de vol ou d’une autre infraction. D’après un chef de district de la République confronté à la guerre psychologique menée par les « rouges », en 1970-1971, dans le district de Srei Snam près de Siem Reap, contrôlé par Leav Keo Moni, un ancien ministre de la justice du Gouvernement Central Issarak dans les années cinquante, la population considérait les rebelles comme des hommes très justes car lorsqu’ils leur prenaient des fruits, ils laissaient de l’argent au pied des arbres. De plus, ils relâchaient les soldats qu’ils capturaient en leur disant de déserter l’armée et de rentrer chez eux [15]. Les communistes vietnamiens apportèrent au Parti cambodgien une protection militaire et un supplément de cadres de plusieurs centaines de communistes cambodgiens exilés à Hanoi depuis 1954. Ces derniers furent, dans un premier temps, bien accueillis. Ils étaient assurément les combattants les mieux organisés des forces armées populaires de libération nationale du Kampuchéa (les forces du FUNK).
La coopération des partis communistes cambodgien et vietnamien dans le cadre d’une lutte dirigée contre un ennemi extérieur, et le combat frontiste intérieur, n’ont pourtant pas donné lieu au choix d’une ligne modérée, contrairement, par exemple, au Laos. Les contacts entre les différents membres du GRUNK étaient d’abord trop rares. La direction du P.C.K. s’illusionnait aussi sur les bienfaits d’une collectivisation rapide. Enfin, la volonté d’indépendance de la direction révolutionnaire cambodgienne était trop forte pour accepter des commandements conjoints.
Au début de la guerre, cette direction était encore éclatée. En mai 1970, Pol Pot et son épouse quittèrent le Nord-Est et parvinrent au bout de sept mois au nouveau camp de base du Comité Central, à Stœng Trâng, au Nord de la ville de Kompong Cham, entre Prêk Kak et Spoe Tbong, à l’Ouest du coude du Mékong non loin de la base du Comité Central du parti vietnamien qui était située par le Livre Noir au Nord de « Stung Trang » à la limite du district de Prek Prâsâp, à l’Ouest du Mékong (p.36). Les choses se consolidèrent à ce moment-là. En décembre 1970, Kae Pok, Sao Phim, Khieu Samphan, Ros Nhim et Hou Yuon étaient présents pour une réunion ayant pour objet de discuter du FUNK et de la tenue d’un séminaire du Parti durant un mois avec les représentants des régions et des zones. Le Livre Noir établit à ce moment-là la tenue d’une réunion qui se prononça en faveur de l’indépendance, de la souveraineté, et de l’impératif de compter sur ses propres forces dans le combat et les relations avec les Vietnamiens. Selon un témoin, Ta Mok (alias Chhit Chhoeurn) arriva du Sud-Ouest au début de l’année 1971. Ros Nhim vint du Nord-Ouest, Ta Sev (Kâng Chap alias Sae) de Kampot, Ta Si (Chou Chet) de l’Ouest, Ta Chiang de Kakol (Chong alias Prasith de Kah Kong ?), Ma Hang (Bou Phat) de Preah Vihear, et Ney Saran du Nord-Est. Ieng Sary fut alors désigné pour être l’envoyé spécial de la partie intérieure du FUNK et du GRUNK. Pendant la guerre, l’Office du Comité Central était basée en plusieurs endroits des environs de Stoeng Trâng, appelés B-21, T-3, T-4, ou T-5. Quant à Nuon Chea, il était basé à Samlaut [16] .
Le combat frontiste intérieur et la coopération des partis communistes cambodgien et vietnamien dans le cadre d’une lutte dirigée contre un ennemi extérieur, n’ont pourtant pas donné lieu au choix d’une ligne modérée, contrairement, par exemple, à ce qui prévalut au Laos. Les contacts entre les divers membres du GRUNK étaient d’abord trop rares, ensuite et la volonté d’indépendance de la direction révolutionnaire cambodgienne trop forte pour accepter des commandements conjoints, enfin, la direction du P.C.K. s’illusionnait sur les bienfaits d’une collectivisation rapide.
En avril 1975, au moment de l’arrivée des troupes du FUNK, de nombreux journalistes basés à Phnom Penh ont feint ou non l’étonnement de voir arriver de jeunes soldats. Au moment de la « libération », indiquent quelques témoins, dont un jeune de dix-huit ans, des fusils avaient été confiés à des jeunes de seize-dix-sept ans, voire moins, et la plupart des soldats avaient moins de vingt ans [17]. Une comparaison avec d’autres pays ayant connu plusieurs années de combats indiquerait sans doute qu’il n’y avait là rien de bien exceptionnel. Par exemple, un journaliste ayant assisté à l’entrée des Nord-Vietnamiens à Saïgon constatait aussi que les bo-doïs étaient « très jeunes » [18]. L’ignorance des recrues cambodgiennes, leur manque d’entraînement, et le fait qu’elles devaient se fier à leur mémoire [19], les rendaient sans doute quelque peu sauvages. Elles avaient connu la guerre assez jeunes et provenaient de zones où l’accès aux soins et à l’Education Nationale avait été très limité voir inexistant après 1970 [20].
Il est à remarquer que les troupes de Lon Nol comptaient souvent des adolescents, en principe mobilisés à dix-huit ans, mais âgés parfois de douze ans. Quant aux révolutionnaires, ils enrôlaient d’abord des jeunes de treize-quatorze ans pour les soumettre à un bref endoctrinement [21]. François Bizot témoigne que dès 1971, les gardiens de sa prison, âgés de douze à dix-sept ans, procédaient tous les soirs à leur confession collective, sauf quand la pluie ne le permettait pas. La radio, et des témoignages d’anciens cadres et de soldats révolutionnaires, semblent confirmer que l’assignation des jeunes se cantonnait, pendant la période de la guerre, à la surveillance des prisonniers, au transport des munitions ou des messages, tandis que les femmes transportaient la nourriture. Ils étaient aussi les oreilles indiscrètes du Parti. Marie-Alexandrine Martin a interrogé en 1980 un homme de 21 ans qui s’était enrôlé en septembre 1973 : il montait la garde la nuit et rapportait les mauvais propos tenus par la population de base. En mars 1978, Pol Pot confiait, sans guère de précisions, que pendant la période de guerre, lorsque l’Etat assurait l’approvisionnement des coopératives, « les gens, en retour, pouvaient mettre leurs fils et leurs filles au service de l’armée pour attaquer l’ennemi » [22].
Les informations sur l’organisation des zones rurales consistent essentiellement en témoignages. Les zones « libérées », « de base » ou encore les « bases d’appui » tenues par les maquisards furent soumises à un huis clos vis-à-vis du monde étranger tel qu’il n’existait pas au Vietnam. Pourtant, la plupart des cadres du FUNK avaient été en contact avec le Front National de Libération mis en place au Sud-Vietnam en 1960, ou avaient fait parti du contingent de Khmers exilés à Hanoi depuis 1954. Une des raisons de ce défaut d’informations est qu’à mesure que la guerre se prolongeait, les ressortissants étrangers disparaissaient. En 1970, lorsque les Vietnamiens contrôlaient encore largement la situation, certaines personnes furent relâchées au bout de quelques semaines et purent témoigner : le journaliste pro-révolutionnaire Richard Dudman retenu quarante jours après le 6 mai 1970 a décrit son expérience dans Forty Days with the Enemy [23]. Les français Claude Muller et Jean-Marie Vallet furent arrêtés dans l’Est le 26 avril [24]. Les journalistes Xavier Baron et Lydie Nicaise furent gardés par le FUNK près de sept semaines dans la région d’Angkor en juillet-août [25]. Le pasteur Jean Clavaud et son fils Olivier, arrêtés le 19 septembre 1970 au Sud de Phnom Penh sur la Route Nationale 2, furent placés en résidence surveillée entre le Bassak et le Mékong pendant 40 jours, et transférés dans un centre où étaient détenus des Khmers au kilomètre 56 de la RN 3. Ils furent dispensés d’éducation politique car ils en « savaient plus que l’instructeur », puis libérés le 3 janvier 1971 sans avoir subi de maltraitance, après que 8 des 10 membres du Comité révolutionnaire de la province se soient prononcés pour leur libération, et non pour la mort [26]. La libération du spécialiste du bouddhisme François Bizot, capturé en octobre 1971 donna lieu à des délibérations plus longues [27]. En 1971, 17 journalistes étrangers étaient portés disparus après s’être aventurés dans les bases du FUNK [28]. En avril 1972, leur nombre était porté à vingt. La mort de neuf autres était certifiée, tandis que dix avaient été relâchés après leur captivité. En septembre 1974, le gouvernement républicain fournissait la liste de trente deux journalistes disparus, essentiellement en 1970, dont 9 français. Au total, la trace de trente sept journalistes aurait été perdue [29]. Le seul étranger à avoir rapporté un témoignage direct en 1972 semble avoir été le chercheur Serge Thion [30].
Autrement, les informations à chaud émanaient des services gouvernementaux. Des documents datant d’avril 1970 et portés au public par les fonctionnaires de la République khmère attesteraient que les « comités de front » cambodgiens répondaient à des instructions provenant d’ « équipes d’action » vietnamiennes restées à l’arrière. Ils devaient accuser et punir les « personnes mauvaises », selon des procédures allant du simple avertissement à l’arrestation à domicile et à la peine de mort. Le soutien de la population n’était peut-être pas toujours acquis. Grossissant sans doute la réalité, le Ministère de l’Information de la République Khmère rapportait à la radio des cas de « massacres de villageois réticents à livrer leur riz aux communistes ou aux Khmers Roumdoh. Selon ces mêmes sources, les tactiques « terroristes » étaient autorisées comme au Vietnam pour « tuer les tyrans cruels et casser le contrôle oppressif de l’ennemi ». Si bien que même l’ambassadeur et le chargé d’affaires américains Emory Swank et Thomas Enders furent visés à Phnom Penh, par ce qui fut rapporté être des attentats à la bombe [31]. On peut toutefois se demander, sans forcément enquêter sur les circonstances dans lesquelles ces « informations » furent rapportées, à quelle échelle ces moyens furent employés, s’ils le furent à ce moment-là.
Une première tentative de recouper les témoignages de réfugiés sur la vie sous les révolutionnaires avant 1975 fut effectuée par Kenneth M. Quinn, un agent des renseignements de la Navy, qui était chargé de suivre les événements politiques au Vietnam depuis Can Tho, au Sud Vietnam. Ce qui le frappa d’abord était la disparition du marché noir avec le Cambodge voisin. Son enquête se limitait à des entretiens avec des réfugiés cambodgiens venus du Sud et de l’Est du Cambodge, et surtout de Kampot, effectués entre mars 1973 et janvier 1974. Selon son étude, l’autorité des révolutionnaires fut construite par étapes. Les Nord-Vietnamiens les incitèrent à organiser des élections à main levées pour que chaque hameau et chaque village élise son chef. Ces chefs étaient souvent populaires. Ils s’adjoignaient de secrétaires et de délégués à la culture, à l’économie, à la santé et aux affaires sociales. Mais le processus d’elligibilité n’était pas ouvert à tous. Un témoin rapportait qu’un chef de village qui n’avait pas déclaré sa fidélité à Sihanouk s’était vu dire par les Vietnamiens qu’il lui faudrait partir [32] . Les révolutionnaires, peu nombreux, laissaient souvent l’encadrement local aux sihanoukistes et occupaient les fonctions plus élevées de membres des Comités de District et de Secteur du Front, à la place des anciens Khmers Hanoi, dont certains furent déjà tués. Puis, à partir de 1971, de jeunes cadres révolutionnaires vinrent pour contrôler des villages dont ils n’étaient pas originaires. Les villageois réfugiés les décrivaient comme des fanatiques zélés. Comme l’ont témoigné des cadres Khmers Hanoi réfugiés, c’est en 1971, une fois que le contrôle avait été bien établi dans un secteur, que commença une propagande hostile envers Sihanouk. Des fêtes bouddhiques trop ostentatoires furent alors supprimées. L’agriculture fut partiellement collectivisée, et des coopératives se constituèrent avec des magasins communs. Ceux des paysans qui s’opposaient au nouvel ordre disparaissaient du jour au lendemain, ce qui faisait croire aux autres qu’ils étaient exécutés dans la jungle. Parmi ceux qui étaient envoyés en prison, rares étaient ceux qui en revenaient, ce qui n’était pas sans déclencher un climat de terreur. Ceux qui s’aventuraient à fuir risquaient la mort, et même parfois celle de leur famille, voire celle du chef de commune qui les avait laissés s’échapper. D’après un témoin interrogé par Donald Kirk et rapporté par Quinn, « les Khmers rouges préféraient tuer les vieilles personnes plutôt que les jeunes », ils espéraient « construire une nouvelle société avec les jeunes », et exprimaient « le désir d’une « nouvelle génération » entièrement différente d’apparence de l’ancienne à qui l’on avait inculqué les enseignements odieux d’une religion inconséquente, le bouddhisme, et d’un dirigeant corrompu, le prince Sihanouk » [33]. Sans doute la situation était-elle variable, car la milice villageoise répondait au comité de trois membres qui dirigeait le village et expédiait les affaires courantes [34] .
L’ensemble des témoignages montre qu’il fut d’abord mis en place des « groupes d’entraide mutuelle » (les krom pravas day). Cela était en accord avec les thèses universitaires de Khieu Samphan, vice-premier ministre du GRUNK, et de Hou Yuon , ministre de l’Intérieur des Coopératives et de la réforme communale du GRUNK, qui avaient probablement entendu parler de la création en 1952, en zone Vietminh des « groupements d’échange de travail » [35], un an après la Chine. Concrètement, on échangeait ou on empruntait des bœufs contre un autre service. Il n’y avait plus de taxes et de papiers pour les terres. L’Angkar constituait un fonds à partir d’emprunts à faible taux, pour que les paysans puissent consommer à faible coût [36]. L’« échange de main [d’œuvre] » (pravas’ day) existait déjà traditionnellement : des exploitants se regroupaient pour effectuer sur leurs terrains respectifs des travaux d’importance (labour, repiquage, moisson, battage, construction) [37] . Ce n’était là qu’une première étape. Ces groupes laissèrent place à des « équipes de solidarité » (krom samaki, une expression encore en vogue sur radio Phnom Penh en mai 1975) où le travail en commun devint progressivement permanent. Sihanouk lui-même avait, d’après un témoin, incité ses compatriotes à constituer ces groupes, si bien que « tout le monde suivait le roi » [38]. La radio expliquait que « La tradition de l’aide mutuelle a été développée [en force] de solidarité pour augmenter la production » [39]. L’histoire officielle du Parti situe la création des premières « coopératives [sâhâkâr] de niveau inférieur » au 20 mai 1973, sur le principe de la communauté des moyens de production. 1973 est aussi l’année où les plantations d’hévéas des terres rouges basaltiques furent nationalisées par le GRUNK. L’adhésion à ces formes de regroupement fut populaire tant que la généralisation de l’entraide augmentait la production. Mais lorsqu’il fut interdit, expérimentalement, en 1973, de garder son propre riz ou ses propres poules, que fut instituée l’alimentation en commun, et que les rations données s’appauvrirent, les cas de vol dans les entrepôts communs se multiplièrent [40].
Kenneth M. Quinn date du mois de juin 1973 l’infléchissement de l’économie vers une collectivisation massive. Il omettait d’en rappeler le contexte : les bombardements américains venaient d’atteindre leur summum en avril, les Vietnamiens avaient abandonné le terrain, et les révolutionnaires commençaient à lancer leurs premières offensives contre la capitale de juin à août 1973 [41]. La tactique américaine était-elle, comme l’avançait Noam Chomsky