Passé prérévolutionnaire des Khmers rouges, chapitre 13.

Publié le par Sacha Sher

CHAPITRE 13

 

 

I. Les masses étaient-elles suffisamment insoumises ?

Les circonstances exceptionnelles de la victoire communiste, la prise en main ultra-rapide et absolue de la population furent capitales dans le processus qui conduisit à assurer une stabilité politique au nouveau pouvoir. Mais qu’un pouvoir si absolu ait été érigé dans une société à dominante bouddhique, une société où l’éveil politique était à ses débuts, peut-il rendre les Cambodgiens suspects d’avoir laissé libre court à une inadmissible dérive du mode de gouvernement sans avoir provoqué de réaction thermidorienne, ou du moins de « NEP », la politique de retour à l’économie privée mise en place sous Lénine ? Ce n’est certes pas la première fois dans l’histoire qu’un contexte culturel de croyance en un univers invisible ait pu exercer un pouvoir rassurant ou anesthésiant chez des populations en butte aux interdictions et aux persécutions, mais il serait bon de se demander dans quelle proportion l’ensemble de la population considérait encore chaque vie comme le résultat de vies passées, ou croyait à une vie meilleure dans le futur [1], et était immunisée contre les grandes luttes. Les gardiens du nouveau pouvoir, s’ils étaient d’anciens bouddhistes avaient aussi pu noter que les autorités bouddhistes légitimaient la violence contre des ennemis afin de faire respecter l’ordre [2]. De plus, il n’est pas inutile de noter que l’épisode révolutionnaire ne s’étendit que sur un peu plus de trois ans et demi, que la direction, alertée par les dérives d’autorité, tenta de les résoudre, et que, à étudier les choses de près, les réactions de la population ont pu être très diverses comme ont été diverses les conditions de vie dans le temps et d’une région, d’un district ou d’un village à un autre.

Le Cambodge fut longtemps décrit par le régime sihanoukiste et par des visiteurs occasionnels comme un havre de douceur de vivre unique en Asie. Les dépliants touristiques plus ou moins volumineux faisaient grand cas du « sourire khmer », substitution moderne à la nonchalance attribuée par le colonisateur à la population indigène. Les sociologues ne partagent évidemment pas cet avis. Phouk Chhay caractérisait l’âme des paysans, en butte aux dures conditions de l’emprunt, comme « une âme simple mais sceptique », « gaie d’ordinaire, mais parfois assombrie par la dureté d’une vie souvent précaire et misérable ; une âme de rudes travailleurs de la terre, naturellement amoureux de la liberté et de la justice » [3]. Dans les années soixante, il suffisait de s’éloigner un peu des villes pour s’apercevoir de l’hostilité que portaient aux étrangers ou aux fonctionnaires certaines communautés paysannes autarciques [4]. Poussés à bout, les paysans quittaient rapidement leur attitude nonchalante. Quand l’armée vietnamienne arriva en 1979, la peau d’un « Khmer rouge » tombé dans les mains de la population ne valait pas cher [5]. Et du temps du « protectorat », les Français avaient pu constater des cas de violence destructrice [6]. En avril 1925, un incident avait également ébranlé l’image d’un peuple cambodgien réputé paisible. Sept cents paysans de Krang Laav avaient tenté de marcher vers Kompong Chhnang pour demander la remise de leurs taxes, après avoir battu à mort le résident Félix Louis Bardez, son interprète, et son garde du corps, venus arrêter des habitants qui n’avaient pas pu payer leurs impôts. Auparavant, d’autres officiers français avaient bien été assassinés, mais par des brigands ou par leurs propres serviteurs. Cet événement pris de l’ampleur dans la mémoire politique cambodgienne, bien qu’il n’eût duré qu’une journée, et que les villageois en faute fussent retournés honteux chez eux et « s’étaient longtemps livrés les uns les autres à la police ». En 1954, par exemple, un étudiant du Cercle d’Etudes Marxistes le transformait dans sa thèse en « révolte populaire de 1925-1926 à Krang-Léou (...) causant de sérieuses inquiétudes aux gouvernants » [7].

Cette anecdote nous conduit à nous demander quel degré de solidarité se manifestait dans l’adversité. Selon une cambodgienne, les bouddhistes sont pleins de compassion mais laissent faire les choses. L’ethnologue Jacques Népote indiquait que la notion de karma (la somme des actes d’une vie qui détermine la qualité de la nouvelle vie réincarnée) rendait les gens solidaires en période de paix lorsqu’il était question d’accumuler les mérites, mais indifférents les uns aux autres dans des périodes de crise [8]. Une loi morale (cpap) indique au contraire que, « une fois dans la forêt peuplée de bêtes féroces, on se recherche pour rester ensemble, mais lorsqu’on obtient du miel, chacun se retire chez soi pour en goûter » [9]. Peut-être cela variait-il avec le degré d’extrémité de la crise traversée et la tradition locale de solidarité.

Dans certains moments de crise, l’indifférence cédait à la révolte de la dignité humaine et de la solidarité de groupe. Il fut par exemple fait état d’une « grande solidarité » pendant l’année 1979 alors que tout était à reconstruire. Mais remontons plus avant. rappellerons l’important soulèvement anti-français de 1885-1886, mené par des mandarins proches du Roi contre l’introduction de la propriété privée, la réduction des entités administratives, et la fin du droit de collecter des taxes et de maintenir des esclaves. Les colons français, engagés dans le même temps contre l’empereur de Hué au Centre Viêt-Nam, avaient dû se résoudre à rendre au Roi Norodom un certain nombre de ses pouvoirs, comme celui de prélever des impôts [10]. Au début du XXe siècle, les paysans montrèrent suffisamment leur capacité à se mobiliser rapidement et avec détermination lorsque se répandit au niveau national en janvier 1916, depuis Kompong Cham, un mouvement national pour venir demander au Roi la réélection des chefs de villages ou des gouverneurs responsables d’abus, la suppression de la taxe sur les engins de pêche, et surtout le respect des taux de prestations prévus par la loi pour échapper à la corvée des travaux routiers [11]. La rébellion de Samlaut dans la région de Battambang, en mars-avril 1967, fut un autre mouvement inattendu aux répercussions nationales, qui surprit aussi la direction du P.C.K. Par la suite, les mouvements populaires furent plus organisés. Un nouveau sursaut survint en 1968, cette fois-ci à l’instigation du Parti. Il fit face à des manifestations anti-communistes encadrées en mars 1968 par l’appareil gouvernemental. En mars 1970, il semble que les soulèvements paysans, bien que se cristallisant derrière la figure déployée de Sihanouk, eurent lieu dans les régions les plus « rouges » du royaume (Kompong Cham, Takeo, Kampot, Svay Rieng), à la faveur du mouvement clandestin communiste actif, et non dans les zones qui étaient supposées avoir marqué leur soutien à Sihanouk en 1968 (Kompong Thom, Kratié, Kompong Speu, Kompong Chhnang, Battambang [12] – Kompong Cham est pourtant indiqué par une autre source [13]).

 L’autre question est de savoir si les populations étaient suffisamment préparées à contrôler et à impulser les changements révolutionnaires aux nouvelles instances locales du pouvoir. La révolution en marche avait tenté de les impliquer dans les processus de règlement des conflits ou dans les décisions locales. Les premières élections locales du Cambodge furent organisées qu’en 1970 dans les zones contrôlées par la résistance à l’impérialisme américain. Cependant, durant la période du Sangkum, les Cambodgiens ne se passionnaient guère pour la politique, et lorsque cela était le cas, leur marge de pensée et de manœuvre était distraite ou limitée par les illusions ou les menaces de son chef. Si le Parti Démocrate, appelé aussi Organisation du Mouvement du Peuple (Angkar Prachea cholna), fut majoritaire de 1947 à 1954, la raison ne semble toutefois pas être à chercher dans l’éducation politique de la population, mais dans le soutien dont ce Parti avait d’abord bénéficié de la part du Roi, puis de la part des bonzes. Et si le retour de bâton du Roi contre le Parti en 1952-1953 a amené la population des villes à réagir par des grèves de fonctionnaires et d’étudiants à Phnom Penh, au Collège Technique, à l’Ecole normale, au Lycée Sisowath, au Collège des Jeunes filles, et dans les principaux établissements scolaires de province en décembre 1952 , les mécontentements finirent par cesser une fois l’indépendance acquise, hormis de sérieuses manifestations étudiantes jusqu’en 1956 [14]. L’inamovibilité du Prince au poste de Chef d’Etat n’offusquait guère les paysans satisfaits de la sécurité et de la disparition des taxes à payer depuis l’indépendance [15], et occupés d’abord à subvenir aux besoins de leur foyer au moment des soudures, du moment que la pauvreté n’était pas trop mal vécue et que le Roi les distrayait suffisamment. La négligence des Cambodgiens pour le débat politique peut également s’expliquer, dans les campagnes, par l’emprise d’une religion privilégiant le statu quo dans l’organisation locale, par l’illettrisme (touchant environ 40 % de la population avant 1970 [16]), et par les moyens insuffisants de diffusion de l’information. Pin Yathay notait le dédain que nourrissait nombre de Cambodgiens pour la politique et les affaires de l’Etat, y compris parmi les « meilleurs éléments du pays », ce qui eut pour effet de laisser libre cours à l’incompétence d’un groupe restreint de politiciens et d’officiers sous la République [17]. Les mêmes incompétents eurent bien souvent le droit de faire la pluie et le beau temps après 1975.

 

 

II. Les individus étaient-ils suffisamment préparés à partager ?

 

Le projet communiste suppose de la part des individus qui veulent le réaliser, une part de sacrifice personnel au nom de l’harmonie du groupe. Certains traits sociaux auraient pu être considérés comme plus favorables qu’ailleurs à l’esprit de collectivité, même si cette vie en commun était moins développée que dans d’autres pays asiatiques : une sorte de désintérêt du paysan pour l’enrichissement personnel pouvant le mener à s’endetter à vie pour organiser un mariage [18], le sens de la responsabilité publique locale de certaines familles, l’entraide saisonnière entre voisins  l’entraide géographique plutôt que parentale (à l’exception des Chinois d’origine), ou la solidarité associative parmi les familles d’ascendance chinoises [19]. Mais dans son aboutissement ou sa dérive étatique, le communisme tend à dépasser ces liens de solidarité qui sont autant de prolongements de la sphère individuelle et familiale, pour instaurer l’obéissance à une collectivité plus large et mettre fin à toute solidarité compromettant l’égalité matérielle recherchée. Il bute encore sur le désir d’autonomie et la conscience que l’on se fait de l’autonomie. Or plusieurs sources se rejoignent pour laisser penser que les Cambodgiens ne risquaient pas de goûter à la mobilisation régionale ou étatique constante, pour la raison qu’ils sont, plus que d’autres, « rétifs à toute planification » (Haing Ngor), n’ont « pas de notion du bien commun » (Serge Thion), gardent leurs distances avec le pouvoir et s’en portent bien, sont indifférents « à tout ce qui ne relève pas de [leur] horizon immédiat », ne laissent pas de place « pour le bien commun, l’intérêt général, la communauté nationale » (Raoul Jennar), et préfèrent obéir à une hiérarchie clanique de patron à client derrière une adhésion d’apparence à la notion d’Etat qui cache une allergie à l’idée d’organisation administrative (Jacques Népote et S. Thion ) [20].

 

Certaines personnes ont du mal à percevoir que la solidarité peut constituer une force. Le Parti communiste aurait dû l’enseigner progressivement. Au lieu de cela, il bouscula le mode de vie des citadins, mais aussi de nombreux paysans. Toch Phoeun

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