Passé prérévolutionnaire des Khmers rouges, chapitre 9

Publié le par Sacha Sher

 

 

I. Les conditions de vie dans les campagnes.

     

Les principaux atouts du Cambodge étaient les plantations de caoutchouc situées sur les terres volcaniques de l’Est, ainsi que les immenses réserves d’eau douce qui, d’août à octobre, inondaient la plaine centrale, et en faisaient l’un des pays les plus poissonneux du monde. « Là où il y a de l’eau, il y a du poisson …» assurait le dicton [1] . Si le pays exportait, sous Sihanouk, de deux cents à cinq cents mille tonnes de riz chaque année, ses terres étaient peu propices à la riziculture et subissaient les irrégularités des précipitations. Le rendement moyen était un des plus bas au monde – entre huit cents  kilos ou une tonne de paddy par hectare et par an. Les raisons en étaient surtout que les paysans ne sélectionnaient pas convenablement leurs semences après la récolte, et que les autorités procédaient à des choix de variétés de riz peu judicieux [2]. Une heureuse exception, en matière de rendement, était constituée par les terres argilo-limoneuses de la province de Battambang, où les divisions sociales étaient aussi les plus grandes. Mais si la nature offrait aux paysans de quoi se nourrir, mais ils devaient faire face aux réquisitions de paddy par les militaires, et étaient imperceptiblement roulés par des négociants privés ou publics lorsqu’ils leur vendaient du riz, et devaient s’endetter périodiquement auprès d’usuriers pour subvenir aux dépenses religieuses où payer les taxes et autres rétributions qu’entraînait inévitablement tout service sollicité à un fonctionnaire. Pour toutes ces raisons, les paysans étaient peu incités à accroître la productivité et poussaient leurs enfants à envisager une carrière de fonctionnaires [3].

Dans son discours de septembre 1977, Pol Pot faisait beaucoup de cas de l’enrichissement des propriétaires fonciers et de la paupérisation générale (un mot qu’il définissait devant son auditoire juste après l’avoir prononcé). L’exemple qui servait d’appui à son raisonnement était la situation qui prévalait à Thmar Koul, dans la province de Battambang, où 90 % des terres étaient supposées appartenir à quatre ou cinq propriétaires. Ce cas, s’il est permis d’y accorder foi, était peu représentatif de la condition paysanne moyenne y compris au seul Nord-Ouest, où, comme l’indiquait Nguyen Thanh Son en 1950, des propriétaires fonciers pouvaient détenir cinquante hectares là où les plus riches propriétaires de Takeo et Kampot n’en possédaient que dix. Comme l’indiquait Jean Delvert dans Le Paysan Cambodgien (1961) au terme d’une étude des registres du Cadastre de 1956, la grande propriété n’avait d’importance que dans des régions peu peuplées, comme dans les srok (districts) de Kompong Trabek, Sangker, et Battambang. Pour Battambang, les propriétés de plus de 10 ha ne représentaient que 5,5 % de l’ensemble des terres de rizière, et les fermages étaient modérés. Les 1191 grandes propriétés du pays (de 20 à plus de 100 ha) étaient de création récente (1920), et la primauté de la richesse rurale était commerciale. Officiellement, et bien que certaines plantations aient été cédées à des étrangers, les terres du Royaume étaient à la disposition du peuple moyennant une taxe foncière, voire étaient tout simplement octroyées aux plus déshérités. Avec une densité de population dix fois inférieure à celle du Vietnam [4] , le Cambodge ne connaissait pas de problème agraire aigu. Dans les régions les plus peuplées, « 90 à 100 % des paysans » étaient propriétaires. 80 % des propriétaires disposaient de moins de deux hectares. Cela semble peu mais, dans les registres du cadastre, la propriété de l’époux et de l’épouse était parfois séparée. Dans un village cambodgien assez représentatif de la situation moyenne des paysans, décrit par May Ebihara, on pouvait observer qu’avec au moins deux hectares, les paysans vivaient suffisamment et pouvaient réaliser des surplus à vendre, sauf en cas de mauvaise saison. Les paysans qui ne cultivaient pas assez de riz pour l’échanger cultivaient aussi des légumes, possédaient des arbres fruitiers et des palmiers, pêchaient le poisson dans les champs inondés, et élevaient des cochons et des poulets. D’après Delvert, entre 35 et 65 % des coolies étaient propriétaires [5] .

En 1962, les paysans représentaient les trois-quarts de la population cambodgienne. Des statistiques ont alors indiqué que 53 % des familles agricoles possédaient jusqu’à deux hectares, et 30,7 % moins d’un hectare. En bénéficiant d’un à deux hectares (22,3 %), il était possible de se suffire à soi-même dans les années de bonnes récoltes [6]. En dehors de zones délimitées, la grande majorité des paysans possédaient leurs terres (plus de 80 % d’entre eux à la fin des années soixante [7] ), mais leur sort était bien éloigné de l’image avantageuse qu’en donnait Sihanouk. Nombre d’entre eux étaient assujettis à l’endettement pendant au moins une partie de l’année, et sortaient « lésés » des échanges avec les commerçants [8]. Il n’est cependant guère d’études permettant de savoir la façon dont ils percevaient leur sort. Une étude récente sur les conflits montre que les paysans ne manquaient pas de terres à défricher, mais évitaient les contacts avec les autorités administratives dont ils craignaient le zèle à prélever l’impôt sur les terres, les bœufs, les charrettes, les bicyclettes, la carte d’identité. Ces autorités interdisaient de pêcher le poisson, ou mobilisaient les gens pour des corvées qui n’étaient pas payées (construction de route, garde de frontière) [9]. Les déclarations et documents du Parti donnent eux-mêmes peu de renseignements valables sur les desiderata des paysans. Pol Pot mentionnait comment, vers la moitié des années cinquante ou le début des années soixante, au village de Krava, dans le district de Baray à un peu plus de 50 kilomètres de Kompong Cham, le Parti avait réussi à convaincre des femmes de manifester pacifiquement devant la maison du porte-parole du Parlement, afin de réclamer le retour de leurs maris arrêtés pour avoir protesté contre une expropriation de terre. Bien que ne connaissant rien des villes, des automobiles et du Parlement, ces femmes obtinrent gain de cause, ce qui prouvait pour Nuon Chea et Pol Pot l’invincibilité de cette force issue des campagnes [10] .

L’historien Milton Osborne s’était rendu compte de visu, en 1966, qu’en dehors des villages modèles de la banlieue de Phnom Penh, beaucoup de paysans vivaient dans la saleté, étaient atteints de maladies (malaria, trachomes, pian, tuberculose, maladies vénériennes) et semblaient vieillir prématurément à partir de la trentaine d’années. Leur espérance de vie n’était que de 45 ans. Les pluies n’étaient pas toujours suffisantes pour assurer une production de subsistance. Le travail était pénible et nombre de jeunes venaient en chercher en ville, acceptant même la tâche précaire et usante de conducteur de cyclo-pousse (un cyclo-pousse pouvant parfois être partagé par deux conducteurs l’un pédalant la nuit, l’autre le jour [11]). Bien des paysans espéraient que leurs enfants parviendraient au travail routinier de salariés de l’Etat. En fait, les conditions de vie semblaient varier considérablement d’une région à une autre [12]. Cela était fonction de la densité de population, de la pluviométrie et de l’endettement plutôt que de la quantité de terres possédée. Par exemple, à Pimuk près de Samlaut, le principal fief des révolutionnaires, un ancien combattant Issarak expliquait que « ce n’était pas la superficie de la rizière qui faisait la différence entre les paysans, c’étaient les dettes ». Ces dettes étaient parfois remboursées en journées de travail, aussi « certains étaient même devenus domestiques ou ouvriers agricoles à vie » [13].

Les paysans manquaient de moyens de stockage de qualité, et étaient peu habiles à discuter avec le marchand qui pouvait les gruger sur les poids, les qualités, ou les paiements. Ils vendaient donc immédiatement leur récolte au cours le plus bas [14]. Le marchand vendait au paysan des biens d’utilisation courante à des prix ne dépassant pas 10% du prix de détail à Phnom Penh, mais, la plupart du temps, ces biens étaient fournis à crédit, contre du riz remis plus tard au moment des récoltes. Les taux usuraires pratiqués étaient de l’ordre de 5 % par mois soit 60 % par an selon Thion et Pomonti, d’un peu plus de 10 % par mois soit 100 % sur une durée de neuf mois selon Jean Delvert,  de 20 % par mois soit 240 % par an selon Phung Ton, ou encore de 200 à 300 % par an (240 % dans les centres urbains) selon Khieu Samphan. Selon Phouk Chhay, des paysans s’endettaient indéfiniment après avoir emprunté une somme destinée à l’éducation de leurs enfants, à des soins médicaux, à des dépenses festives, ou simplement à la consommation : « La situation était particulièrement pénible dans les régions les plus reculées, où l’usurier était aussi un intermédiaire pour la vente des produits agricoles ou pour l’achat des articles d’usage courant indispensables au paysan ». Sam Sok expliquait que les paysans s’endettaient pour financer diverses fêtes religieuses et familiales et que le boutiquier était lui-même conduit, de son côté, à emprunter à un bailleur de fonds prêtant sur gage à au moins 3 % par mois [15] . D’après l’Office de Crédit Populaire, en 1952, les 3/4 des 700 000 propriétaires exploiteurs s’étaient endettés pour une saison ou plus [16] . Jean Delvert remarquait qu’au Cambodge, la richesse était « commerciale, nullement terrienne » ; la paysannerie était « soumise à la domination du commerçant, ce qui nui[sai]t à son niveau de vie », tandis que de nombreux commerçants issus de l’immigration chinoise étaient pauvres en terres. Les avances à des taux usuraires pouvaient s’expliquer par le fait que lorsque le commerçant récupérait le riz, son prix avait baissé depuis le moment où il avait fourni diverses marchandises (tissus, poissons séché, vaisselle, sel, ...) [17] .

Revenant plus tard sur ces problèmes, Khieu Samphan évoquait des taux d’endettement de l’ordre de 100% pour les paysans qui empruntaient du paddy au moment des semailles et le remboursaient à la moisson. A Saang, dans la province de Kandal, où il avait été député, les paysans vivaient selon une économie de subsistance dépourvue de la moindre culture commerciale. Le riz et le poisson subvenaient aux besoins, et étaient échangés contre des sauces, du prahok, de la viande, et un peu d’alcool. Les poulets n’étaient élevés que pour payer les impôts, et les paysans recevaient des avances des commerçants chinois au moment des labours. La principale demande des paysans était d’échapper aux usuriers et à une situation que Khieu Samphan nous a décrit comme celle d’une « mouche tombée dans une toile d’araignée » [18]. A un autre interlocuteur, Samphan précisait néanmoins que l’usure « n’était pas une cause immédiate des mécontentements des paysans. Ceux-ci éprouvaient même quelque reconnaissance à leurs prêteurs ». A long terme, pourtant, ils risquaient de s’enfoncer dans les dettes, et lorsque Samphan soulevait l’existence de ces problèmes, il se heurtait aux Ong Pang et aux Yaukbat, c’est-à-dire d’une part aux chefs et représentants des communautés chinoises auprès de l’administration, et d’autre part aux secrétaires de l’administration du district ou de la province. L’oppression économique passait également par l’interdiction administrative de couper du bois et par l’empiètement des domaines publics par des exploitants rapaces qui avaient soudoyé les autorités de la pêche et interdisaient arbitrairement de pêcher sur ces domaines [19].

En juin 1956 fut créé l’Office Royale de Coopération (O.R.O.C.), à l’initiative d’un jeune ministre de l’agriculture, le « progressiste » Chau Seng. Le but était d’établir en milieu rural des coopératives de crédit, de consommation et de production, et de les approvisionner en moyens financiers et en matériel. Les colons français avaient déjà établi un Office du Crédit Populaire en 1942 – lui même héritier lointain d’autres offices du même genre – dont le but proposé était, selon Hou Yuon, excellent, mais dont les avances « n’atteign[ai]ent les masses populaires qu’à travers la filière des usuriers intermédiaires. Elles ne serv[ai]ent pas la production » [20]. Les Cambodgiens qui souhaitaient se lancer dans le commerce manquaient de capital, de savoir-faire organisationnel, ou de savoir technique, et étaient en butte à la solidarité communautaire des Chinois. Les 400 employés de l’O.R.O.C. cherchaient donc officiellement à réduire la marge des intermédiaires, notamment d’origine étrangère, à libérer les paysans de la tutelle des usuriers lorsqu’ils achetaient des produits de consommation de première nécessité, à former techniquement les paysans coopérateurs au commerce et à la culture, et à aider les paysans pauvres en distribuant des crédits. Mais les crédits n’allaient pas toujours à l’investissement des coopératives, les impayés étaient nombreux, un certain nombre de coopératives étaient déficitaires, les responsables des coopératives de consommation et de crédits détournaient de l’argent à leur profit, et les commerçants gardaient dans bien des cas la faveur des paysans, car ils leur fournissaient rapidement et sans formalités, bien qu’au prix fort, les produits manufacturés dont ils avaient besoin. En effet, comme le relatait Meach Konn, le délégué Royal à l’OROC au Congrès National de décembre 1960, les coopératives devaient faire parvenir leurs commandes six mois avant la date de livraison, et certains coopérateurs s’étaient transformés en « trafiquants pour tirer de gros profits immédiats, ce qui [était] contraire au but auquel ils s[‘étaient] assignés pour lutter contre la spéculation ». Le Congrès national décidait alors de faire appel à des experts chinois et yougoslaves pour aider les coopératives à fonctionner. Les coopératives « primaires » consacrées à la consommation laissèrent la place à partir de 1961 aux coopératives à fonctions multiples. En janvier 1962, Meach Konn expliquait encore que la seule garantie exigée par l’OROC était « dans la bonne foi de l’emprunteur et la viabilité de son programme » [21] . Or en septembre 1966, Son Sann préconisait d’éviter des dotations de l’Etat et des avances à fonds perdus qui risquaient de provoquer des tensions inflationnistes, de suivre l’utilisation des crédits accordés aux agriculteurs jusqu’à la commercialisation de la production, et de demander un effort supplémentaire et gradué aux coopérateurs eux-mêmes en procédant progressivement à des augmentations de capitaux [22]. Phouk Chhay soulignait, lui, en 1965, que toutes les familles n’avaient pas les moyens d’adhérer aux coopératives car il fallait souscrire d’abord à des parts [23]. Serge Thion et Jean-Claude Pomonti ont souligné l’erreur qui a été de confier la gestion de l’O.R.O.C. et des unions provinciales de coopératives à des fonctionnaires qui se livraient à un pillage généralisé, les paysans n’étant plus que «  le bétail offert à la tonte des prévaricateurs ». Alors que les prêts n’étaient guère remboursés, ils ne subventionnaient pas réellement l’agriculture. Les dirigeants des coopératives étaient souvent des paysans riches et des négociants chinois qui détournaient une partie des fonds de diverses manières (par exemple en achetant des parfums de Paris qu’ils revendaient en ville pour leur compte personnel). En 1968, l’administration se contenta de réclamer la restitution d’une partie des fonds détournés [24].

Khieu Samphan était également d’avis que l’O.R.O.C. « ne répondait pas à la situation ». Les produits (tissus, etc.) que le gouvernement vendait à bas prix étaient achetés par les intermédiaires, et « le paysan était toujours hors du circuit ». « Sans parler des détournements ». Il aurait fallu que les paysans s’organisent entre eux, en coopératives, en petits groupes, pour acheter ce dont ils avaient besoin (médicaments, etc.). A la question de savoir s’il ne fallait pas exercer un effort d’éducation auprès des paysans (ce dont il parlait dans sa thèse), Samphan répondit qu’il « fallait insuffler de la démocratie » chez les paysans, car « l’économie ne peut s’écarter de la politique » [25]. La perspective de sa thèse était identique. « L’éducation politique des paysans » devait encourager les paysans à se constituer en associations. « La réduction de la rente foncière ne peut être obtenue que par l’action des paysans eux-mêmes, soutenus et aidés par le gouvernement (...) Il s’agit de briser des peurs séculaires ». Les propriétaires fonciers devaient être conduits à des activités productives plus profitables pour eux-mêmes et être transformés en « entrepreneurs capitalistes agricoles ou industriels ». Par quels moyens ? En réduisant la rente grâce à l’action des paysans, en interdisant l’usure, et en donnant aux propriétaires « des explications nécessaires pour les aider à saisir la perspective générale qui leur est offerte par la réforme. Il s’agit là de mesures essentiellement politiques et non seulement “ techniques ” comme on le pense trop souvent » [26].

Les marxistes cambodgiens, comme les Démocrates, avaient soulevé avant Sihanouk le problème de l’endettement, moins développé que dans les autres pays d’Indochine, mais poussant tout de même les paysans à imaginer pour leurs fils une carrière de fonctionnaire. Ils prônaient des mesures autrement plus fermes pour contrer la puissance des intermédiaires. Pour Lénine, l’Etat prolétarien devait se saisir de toutes ses forces du maillon que représentait le commerce (privé), pour se rendre maître de l’ensemble de la chaîne et créer le fondement des rapports économiques de la société socialiste, avant de pouvoir supprimer le commerce avec son échange monétaire [27].

Khieu Samphan escomptait, pour lutter contre l’usure, mettre en place de coopératives, au sein desquelles le rendement et les salaires des paysans ne manqueraient pas de monter en flèche et de réduire le recours aux prêteurs. Hou Yuon , plus direct dans sa thèse, pensait qu’en plus de la sécheresse, des inondations, et de la mortalité du bétail, les disettes avaient pour origine « les commerçants de paddy, les gros propriétaires fonciers, [qui,] en procédant au stockage d’une grande quantité de riz, peuvent provoquer artificiellement la disette dans le seul but de faire monter le cours » [28]. Idée sans doute puisée chez Robespierre qui, sous la pression populaire, accusait les négociants en blé en termes identiques, alors que les subsistances diminuaient pendant la guerre de 1792-1793.

Toutes ces pressions économiques nourrissaient une oppression sociale parfois brutale. D’après Samphan , « le féodalisme était moins brutal qu’en Chine, et le servage en Chine ou au Moyen-Âge en Europe n’avait pas d’équivalent au Cambodge. Mais c’était quand même le servage. Les paysans endettés vendaient leurs enfants pour des sommes minimes à des gens hauts placés à Phnom Penh, pour devenir serviteurs à vie », ce qui était, précisait-il, bien différent du travail salarié d’une femme de ménage en France qui rentrait chez elle chaque soir. Il est avéré qu’à cette époque, comme à notre époque encore, les domestiques étaient couramment maltraités. Dans les années soixante, de nombreux étudiants avaient été révoltés par la subsistance de relations d’exploitation proches de l’esclavage. Des affaires mettant en cause des membres de l’appareil d’Etat avaient été examinées lors de Congrès Nationaux : une jeune servante d’un proche du général Ngo Hou avait été violée par son patron, et torturée cruellement par la femme de ce dernier. En 1958, la gouvernante des enfants de Sam Sary – alors ambassadeur à Londres – s’était plainte à la police britannique d’avoir été battue. L’ambassadeur rétorqua qu’il s’agissait là d’une pratique courante au Cambodge, et ne cacha pas que la plaignante avait été son ancienne maîtresse qui venait de donner naissance à un enfant. Le scandale s’était répercuté au Cambodge et avait abouti au renvoi de Sary de ses fonctions d’ambassadeur [29].

Les problèmes des paysans n’étaient donc pas tant liés à des facteurs géographiques qu’à des raisons économiques et politiques. Les révolutionnaires étaient les seuls à vouloir remettre en cause les mécanismes économiques, les complaisances et les hypocrisies politiques qui empêchaient de régler ces problèmes. Le parti des dominants, le Sangkum, incitait les paysans à travailler dans l’espoir de vivre une vie meilleure après leur mort. D’autre part, les membres du Sangkum reconnaissaient eux-mêmes que les crédits ou les livraisons de marchandises prévus par le gouvernement pour mettre un terme à l’usure, étaient lents à obtenir, détournés par les fonctionnaires ou distribués à des responsables de « coopératives » qui se livraient à de juteux trafics [30].  Pour débloquer cette situation, les progressistes exprimaient donc le souhait que les paysans contrôlent eux-mêmes une partie de l’organisation économique, ce qui demandait évidemment de les éduquer à être responsables et de renverser une situation donnée.

 

II. Au contact des « Khmers lœu » ou proto-indochinois du Nord-Est

 

Jusqu’en 1963, les futurs dirigeants du K.D. vécurent en ville, bien que le Parti ait eu des antennes dans les campagnes dans l’Est et dans le Sud-Ouest, la région réputée la plus pauvre du Cambodge. A cette date, Saloth Sar / Pol, nouvellement nommé secrétaire du Parti, alla se réfugier avec une partie du Comité Permanent dans l’Est du pays, près de Kompong Cham et même au Sud-Vietnam vers Tay Ninh, dans les bases du F.N.L.. Jusqu’en 1965-1966, la base du parti cambodgien, l’Office 100, se déplaçait de part et d’autre de la frontière au gré de la situation militaire. Puis, pendant que Saloth Sar, Keo Meas et d’autres communistes passaient plusieurs mois à Hanoi et à Pékin, l’Office 100, sous la responsabilité de Ieng Sary et de Nuon Chea , s’installa au Nord-Est, sur les conseils des Vietnamiens, loin des bombardements américains. D’autres sections du Parti, comportant cinq cents personnes fuyant la répression et les expropriations de 1967 dans la région de Kompong Cham, auraient, quant à elles,  rejoint les premières zones de repli. C’est en tout les cas au Nord-Est, dans la province de Ratanakiri, non loin de bases vietnamiennes, que les principaux cadres tels que Saloth Sar et Ieng Sary firent vie commune pendant près de quatre ans avec les peuplades proto-indochinoises d’essarteurs dites Khmers lœu (Khmers d’en haut). Quelques points d’histoire sont nécessaires avant d’évaluer sérieusement l’influence que cette expérience a pu exercer sur la politique du Parti.

Certains ont pensé que Pol Pot s’était forgé au Nord-Est « une idée nouvelle de pureté de la race khmère, à laquelle s’associe la pureté de la révolution ». Or, pour autant que les documents le laissent percevoir, l’attachement du nouveau régime pour ces peuplades s’inscrivait dans le registre de la lutte des classes, non celui de la pureté raciale : en 1977, le personnel dirigeant jugeait la région de Stung Traeng « fidèle et bonne parce que pauvre et peuplée de minorités nationales » [31]. D’autre part, d’un point de vue anthropologique, le premier terme de l’expression Khmer lœu, adoptée par l’administration sihanoukiste à la fin des années cinquante, est trompeur. Les quelques 50 000 autochtones du Nord-Est avaient été mêlés à des « envahisseurs très anciens, refoulés par les Khmers (...) à la périphérie » [32]. Quant aux intéressés, ils se désignent encore, par-delà les différences d’ethnies et de clans, par le terme d’ « ethnie » (choonchiet, abréviation de choonchiet piaktek = minorités ethniques), par opposition aux Khmers des plaines [33]. Mais qui dit opposition ne dit pas affrontements guerriers.

Ces régions éloignées ne faisaient pas à proprement partie du royaume cambodgien, puisque l’entité d’appartenance restait celle du village. D’après les dernières études, la suzeraineté n’était pas clairement délimitée, car des échanges de cadeaux entre les rois Khmers et les grands représentants des aborigènes n’apparaissaient pas, aux yeux des aborigènes qui fournissaient de la cire, du riz et du sésame, comme déséquilibrés. Toutefois une frange des aborigènes, entrant dans la catégorie des Pol ou des Pnong Suoy Preah Ritea Trop se mettaient provisoirement au service de la Royauté ou lui payaient un tribut pour se placer sous sa protection. Le royaume du Cambodge ne capturait des esclaves que dans les zones retirées qui refusaient de lui payer un tribut [34]. Si l’on en croit certaines études, de 1601 à 1859, les échanges s’étaient cantonnés au domaine culturel ou commercial (cadeaux de la Cour royale contre produits précieux et éléphants). Les Jorai, plus redoutés par les Occidentaux que les autres ethnies (Rhadhés, Mnong), n’avaient, si l’on en croit Charles Meyer qui les fait passer pour d’habiles cavaliers, jamais été poursuivis par les chasseurs d’esclaves khmers. Les Jorai étaient même avec les Stieng, les complices des chasseurs khmers, laotiens et thaïs, et les Mnong de Mondolkiri se remémorent encore aujourd’hui les incursions des Jarai et les batailles sanglantes qui les opposèrent à eux [35] . Vers la moitié du XIXe des Stiengs payaient tous les trois ans un tribut en cire et en riz aux Cambodgiens, aux Laotiens et aux Annamites [36] . La région Jorai fut rattachée au Laos en 1893 et à l’Annam en 1904. C’est en 1907 que nombre de Jorai furent accueillis au Cambodge, à l’Est de Ratanakiri. Des Cambodgiens qui étaient poursuivis par la justice se réfugiaient, quant à eux, dans les zones Jorai de l’autre côté de la frontière. Des colons cambodgiens s’installaient aussi dans les zones gagnées par l’administration française. Et cette présence préoccupait les aborigènes : le coutumier Jorai (Toloi Djuat) prévoyait d’interdire de révéler aux Khmers l’implantation des villages et des greniers à riz [37].

Pour ce qui est des relations avec les colons français, les populations du Nord-Est n’avaient pas eu de griefs importants à leur égard, jusqu’à ce qu’ils viennent installer des postes de milices sur le plateau de Mondolkiri. La province de Stung Treng, était passée sous le « protectorat » français en 1904. Au départ, les administrateurs français n’étaient pas trop exigeants lorsqu’ils venaient prélever des denrées ou des impôts, en général tous les ans. Les prestations et la taxe par tête étaient passés de 4 à 5,65 piastres et les taxes à l’exportation des pirogues, des éléphants, du bois, et du paddy avaient fini par nuire au commerce. La plupart des troubles eurent lieu dans l’actuelle province de Mondolkiri près de Kratié, où une insurrection Mnong avait éclaté de 1913 à 1915. En 1915, des Jarai avaient également exprimé leur colère. Dès lors, les administrateurs furent plus à l’écoute des doléances des habitants de Stung Treng-Moulapoumok (actuelle Ratanakiri), où les Khmers étaient d’ailleurs peu nombreux. Dans l’ensemble, les aborigènes étaient moins soumis aux prélèvements que les Laos et les Khmers, mais la récolte ruineuse de 1912 les obligea à vendre pour payer leurs prestations. Malgré la famine de 1913, les précepteurs s’étaient déplacés pour réclamer leur « dû ». Devant les mécontentements, le Roi décréta en juin 1913 une dispense de la capitation et du rachat des prestations, et la corvée fut ramenée à une durée de quinze jours par an [38]. La plupart du temps, des incidents avaient opposés les aborigènes, non directement aux Français, mais aux subordonnés cambodgiens d’une administration coloniale qui avait étendu son influence à des zones jusqu’alors non tributaires des royautés traditionnelles. Les quelques assassinats de Français faisaient suite à l’escalade des combats (Henri Maître en août 1914) ou à la transgression de certaines interdictions (Prosper Odend’hal, en 1904, avait voulu retirer de son fourreau le sabre sacré du Potao du Feu). Les autorités françaises avaient certes envoyé des troupes et des avions à Mondolkiri dans les années trente, et, du fait du manque d’approvisionnement en sel, fini par soumettre les révoltés, mais ils avaient consenti à réduire les taxes et fini par engager des miliciens et des tirailleurs aborigènes [39]. La pacification aurait eu lieu respectivement en 1932 et en 1935, pour les Jorai et les Mnong, cette dernière tribu étant jugée « vindicative » pour des raisons non précisées et certains groupes Stieng, Jorai et Mnong seraient néanmoins restés insoumis jusqu’en 1938 [40]. Du côté de Ratanakiri, selon un ancien messager et garde du corps de Pol Pot, la présence française, n’avait guère été pesante, bien que la région ait gardé, dans les années soixante, sur ses sommets reculés, quelques drapeaux bleu blanc rouge comme au Mont mort, village de Tchaï, Khum de Talaw, ainsi qu’au Mont de la lave Rouge, que dévalaient les torrents Than Sou et Om Pa. Il n’est cependant pas sûr que Pol Pot en ait eu connaissance. D’après le même ancien garde du corps, les autorités royales avaient longtemps laissé vivre les Khmers lœu selon leur vœu. La conquête économique allait pourtant briser le statu quo [41].

Les premières véritables tensions entre le pouvoir royal et les provinces périphériques apparurent peu avant la guerre du Vietnam à la suite d’intrusions de l’Etat khmer. Ce dernier créa administrativement les provinces de

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