Passé prérévolutionnaire des Khmers rouges, chapitre 8

Publié le par Sacha Sher

 

I. La reprise apparente de certaines propositions de l’opposition.

Hou Yuon et Khieu Samphan  ont laissé, en France, en 1955 et 1959, des thèses remarquées. Tous deux suivirent une carrière gouvernementale, sans doute afin de rassembler des forces dans un large éventail de la société comme le voulait la tactique du P.C.K.. Ils prirent le maquis en 1967, mais Hou Yuon aurait voulu le quitter sans que cela lui fut accordé. On craignait qu’il ne puisse divulguer des secrets à l’ennemi.

Leurs thèses avant-gardistes - on n’y trouve nul rappel des réalisations d’Angkor -, font partie de ces rares traces écrites qui permettent de jeter quelque lumière sur les intentions économiques des révolutionnaires cambodgiens, comme les émissions de radio Phnom Penh, ou, de manière plus approfondie, le plan quadriennal de 1976 et les journaux du P.C.K.. Khieu Samphan déclarait à Steve Heder que sa thèse n’avait pas servi à façonner le programme économique du K.D. [1], ce qui se conçoit tout à fait, mais ne répond pas à la question de son influence au moment de l’élaboration du Plan Quadriennal de juillet-août 1976, mais si ses responsabilités économiques étaient officiellement très minces : en octobre 1975, lors d’une réunion du Comité Permanent du Comité Central, Samphan était chargé du FUNK, du GRUNK, de la comptabilité et de la fixation des prix pour le commerce, tandis que Pol Pot était chargé de l’ensemble de l’armée et de l’économie, et Koy Thuon et Vorn Vet  nommés responsables de domaines spécifiquement économiques, à savoir le commerce intérieur et extérieur d’une part, et l’industrie, les chemins de fer et la pêche d’autre part.

L’influence de leurs thèses s’inscrit dans la longue durée. Des copies des thèses de Hou Yuon  et Hu Nim  ont circulé clandestinement à Phnom Penh à la fin des années soixante dans les mains d’intellectuels de gauche, mais nulle allusion à leurs travaux n’a été effectuée sous le Kampuchéa Démocratique. Khieu Samphan  a sans doute soumis ses réflexions à ses camarades, et emporté son travail avec lui, avec ses notes ou le texte d’un séminaire qu’il donna le 3 mars 1959 à l’Université de Paris sur les problèmes de l’investissement dans son pays [2] . Hou Yuon diffusa, lui, par le biais d’un Comité de défense de la politique de neutralité de Sa Majesté, une traduction de sa thèse en 1956 sous le titre la Question Coopérative (réédité au moins en 1964) [3] .

Sihanouk a pu reprendre, volontairement ou non, des idées contenues dans leurs thèses, mais non dans le but de modifier en profondeur l’économie cambodgienne.  Il existe une certaine concordance entre les plans de Sihanouk et les projets des thésards. Ceux-ci reprenaient les propos du Prince, qui semblaient aller dans la bonne voie, et de son côté, Sihanouk reprenait leurs idées à son compte pour paraître progressiste et ne pas trop prêter le flanc aux critiques des communistes, tant que ces derniers pouvaient encore s’exprimer. Aux dires de Charles Meyer, conseiller du prince de 1957 à 1970, Sihanouk avait fait photocopier les thèses de Khieu Samphan  et de Hou Yuon , et les avaient gardées deux semaines pour les examiner, mais sans doute n’a-t-il fait que les parcourir rapidement [4].

La stratégie de Sihanouk consistant à préserver la neutralité du pays et à suivre la voie d’un juste milieu économique entre le capitalisme américain et le socialisme nord-vietnamien, l’amenait à faire des concessions aux communistes, pour mieux leur couper l’herbe sous le pied. Tout d’abord militairement, lorsqu’il autorisa le mouvement révolutionnaire vietnamien à approvisionner les communistes sud-vietnamiens à travers le Cambodge. Mais aussi économiquement, lorsque le Cambodge signa en 1956 des accords d’aide économique et commerciale avec la République Populaire de Chine, l’URSS et d’autres pays du bloc soviétique [5]. En novembre de la même année, un premier « plan biennal » était lancé qui se contentait d’inventorier les dépenses à réaliser pour équiper le pays d’infrastructures (port de Sihanoukville, aéroport, routes). Un plan quinquennal suivit en janvier 1960, mais ce n’est qu’en novembre 1963 que fut annoncé une vague de nationalisations [6].

Malgré cette échange de politesses et de procédés, les « intellectuels » estimaient que les réformes entamées n’étaient pas suffisantes, pas réellement abouties, et que les hommes installés par Sihanouk, à la tête des coopératives par exemple, étaient incompétents et corrompus. Les exemples de gâchis économique et de gestion absurde (éloignement d’usines complémentaires, ou autres projets de construction avortés) les désespérèrent rapidement de la politique économique de Sihanouk. Sans parler de la dégradation des mœurs qu’ils décelaient dans la multiplication des tripots. Leur vision était plus structurée que l’ambigu « socialisme bouddhique » prôné par Sihanouk, et exprimait une réelle primauté du rôle de l’Etat dans l’économie. Les étudiants de gauche avaient par ailleurs pris leurs distances vis-à-vis du bouddhisme, et se rendaient compte de l’obstacle qu’il constituait si l’on voulait amorcer de grands changements. Ils considéraient déjà que l’organisation du travail collectif sur la base d’une direction unie passait par un effort d’éducation politique des paysans.

II. Une opposition enserrée dans d’étroites limites.

De 1955 à 1963 les communistes du Nord-Vietnam ne cherchaient pas à développer le P.R.P.C. ou le P.C.K., jugé trop insignifiant, alors qu’ils s’étaient engagés à aider leurs camarades opposants du Sud-Vietnam dès 1959. Au Cambodge, après l’indépendance, les troubles n’avaient pas resurgi aussi vite qu’au Sud-Vietnam, et le sort des paysans n’était pas aussi difficile. Par ailleurs, vers 1960, le gouvernement de Hanoi avait conclu un arrangement majeur avec le Prince : ce dernier acceptait que les combattants du F.N.L. du Sud-Vietnam soient approvisionnés à travers le Cambodge, à condition toutefois que le Nord-Vietnam n’attise pas le mouvement communiste khmer. La « piste Sihanouk » devenait donc le prolongement de la « piste Hô Chi Minh » ouverte en 1959, et le port de Sihanoukville (nom de Kompong Som de 1960 à 1970) servit de relais d’approvisionnement à l’armement des forces vietnamiennes.

En 1959, l’expression d’idées contestant les pouvoirs en place était tolérée pour les questions internationales. A tel point que l’influence de la presse de gauche a suffisamment inquiété l’ambassade de France pour que celle-ci s’emploie à faire demander en août 1959 aux journalistes communistes d’éviter dans leurs colonnes le « problème algérien ». L’ambassade n’appréciait pas beaucoup les conseils donnés à la France « comportant sur un ton souvent modéré des critiques très sévères » [7] .

Pour la critique des problèmes internes, 1959 est une année d’étouffement des esprits. En mars 1959, le Pracheachun fut à nouveau suspendu au motif qu’il travaillait pour un « patron étranger ». Les journaux favorables au régime de Hanoi, Trung Lap et Hoa Binh Trung Lap furent, eux, suspendus pour un mois. La nuit du 9 octobre, Nop Bophann, le directeur du Pracheachun, était assassiné de plusieurs coups de feu alors qu’il sortait de son bureau. Bophann n’était pourtant pas le plus virulent des rédacteurs. A cette époque, l’ambassade de France recueillait toutes sortes de bruits circulant sur des mauvais traitements subis par les opposants. Le climat de crainte qui dominait la vie phnom-penhoise était accentué par les expulsions, de plus en plus nombreuses, de Chinois et de Vietnamiens – une trentaine de Vietnamiens, peut-être venus du Nord, avaient été arrêtés à Kratié en novembre 1959. Le corps diplomatique français était lui-même astreint de signaler le moindre de ses déplacements, ce qui permettait au gouvernement, sous prétexte de sécurité, d’en contrôler les activités [8].

De temps à autre, lorsque le pouvoir y trouvait son compte, l’influence de la gauche s’immisçait dans la presse officielle. Hu Nim , qui avait collaboré au Nationaliste, dont le directeur politique était Sihanouk, devint ainsi durant quelques mois directeur politique de l’hebdomadaire Réalités cambodgiennes, du 19 janvier 1960 au 5 août 1960, et ce, après la retentissante affaire du coup d’Etat pro-américain de Dap Chhuon et Sam Sary de 1959, qui remplissait encore les journaux un an après son déclenchement. Lorsque la chape de plomb éditoriale s’ouvrait, certains journalistes s’autorisaient quelques audaces. Selon l’ambassade de France, Nim avait profité de l’absence momentanée du rédacteur en chef Jean Barré, pour orienter le journal vers la ligne de l’Observateur dirigé par Khieu Samphan. Il fut ensuite remplacé par « un des fonctionnaires du Palais Royal les plus dévoués au Trône » [9]. En août 1959, le journal indépendant Meatophum avait viré momentanément au rouge à propos des questions laotiennes, pendant que son animateur Son Phuoc Tho était parti à l’étranger [10].    

Un personnage incontournable du monde éditorial et politique khmer était Chau Seng. Parlons tout d’abord de ses activités politiques. Etudiant à Montpellier, il y avait noué des relations amicales avec l’étudiant en droit et en économie Khieu Samphan et y avait rencontré occasionnellement Ieng Sary. Par la suite, Chau Seng resta toujours un « communiste bourgeois » proche de Hou Yuon, Hu Nim, Uch Ven, et, dans une moindre mesure, de Khieu Samphan. Son observance des rites bouddhiques était apparemment spontanée. Tous les témoignages se rejoignent pour le décrire comme un travailleur infatigable, un personnage dynamique, un peu agité. Selon un ancien conseiller de Sihanouk, ses ambitions auraient été immenses. Il était entré en politique par l’intermédiaire de son parrain Sam Sary. A l’époque, Sihanouk essayait d’attirer à lui les étudiants aux capacités prometteuses. D’après son frère, « il n’avait pas le choix, servir le Sangkum ou rester avec les " Rouges " ».  D’après son épouse, il resta un proche collaborateur de Sihanouk sous la pression de ses amis communistes intellectuels qui le priaient de rester au pouvoir. Il n’adhéra cependant pas au P.C.K. et ne séjourna pas non plus dans les maquis entre 1970 et 1975. En revanche, il joua un rôle clef dans les organisations sihanoukistes en tant que secrétaire d’Etat du Comité exécutif du Sangkum Reastr Niyum (Communauté Socialiste Populaire) et secrétaire général de la Jeunesse Socialiste Khmère de 1958 à 1967. Quelles que fussent ses motivations, sa carrière fut on ne peut plus remplie. En 1957, il commença comme directeur des affaires politiques et administratives de la Présidence du Conseil des ministres. En 1959, il devenait recteur de l’université bouddhique. Par la suite, il fut encore député (de 1958 à 1966), vice-président de l’Assemblée Nationale (1959), secrétaire d’Etat à l’Education Nationale (janv. 1958 - juin 1959), ministre de l’information (avril 1960 - août 1962), ministre de l’agriculture (octobre 1962 - déc. 1964), directeur de cabinet du chef de l’Etat (janv. 1965 - nov. 1966), directeur de l’ensemble des magasins d’Etat (1966), ministre d’Etat chargé du commerce (août à nov. 1966), après quoi il fut membre du Haut Conseil du Trône jusqu’en septembre 1967. Les rumeurs sur sa participation à des réseaux de corruption peuvent provenir du fait que c’était là le moyen, pour Sihanouk, de tenir ses collaborateurs, ou de ce qu’il supervisa, comme secrétaire d’Etat au commerce, l’acheminement du riz aux maquis Vietcong via le port de Sihanoukville. D’après Charles Meyer, qui l’a connu depuis 1956, « Sihanouk déclarait ouvertement avoir confié à Chau Seng des postes “ lucratifs ” pour l’éprouver et l’avoir en main (de même pour Hou Yuon et Khieu Samphan mais sans succès) » ; il n’avait pas la réputation d’être un bouddhiste fervent et s’attachait plutôt les faveurs des dignitaires du Sangha [le concile bouddhique] à ses fins ; « les “ rouges ” ne croyaient guère en ses convictions révolutionnaires et le tenaient pour un opportuniste virtuose du double jeu ». D’après le frère de Chau Seng, tout le monde s’appuyait sur les bonzes pour s’élever, et, tout en prêtant ses compétences à Sihanouk, Chau Seng luttait à sa manière contre le féodalisme et le mandarinat qui influençaient tant la famille royale [11] . Seng défendait donc les idées progressistes tout en s’enrichissant considérablement, ce qui ne lui valait pas que des amitiés.

De 1960 à 1967, en tant que  Président de l’Association de la Presse au Cambodge, Chau Seng avait la haute main sur la presse. Il collabora lui-même à Réalités cambodgiennes, au Nationaliste (Neak Cheat Niyum) (1959-1962), fut rédacteur en chef des revues en langue française Kambuja et Le Sangkum (1965-1968). Mais son nom est plus souvent associé à la gestion et à la direction, de 1958 à 1967, de La Dépêche du Cambodge, dont le directeur politique était Sim Var, puis de la Nouvelle dépêche du Cambodge. Vers 1959, le journal était tout à fait pro-Sihanoukiste, anti-républicain, et passablement anti-communiste (tel journal d’extrême gauche y était soupçonné de recevoir de l’argent de l’étranger). En décembre 1964, alors qu’il était ministre de l’Agriculture, Chau Seng écrivait que la jeunesse était mal préparée à l’agriculture et à l’industrie, car les étudiants et les parents pensaient que le but de l’éducation était de devenir fonctionnaire civil [12]. En 1966, à un moment où Chau Seng disposait d’une totale latitude d’expression sur la politique internationale [13], la Dépêche partageait les critiques de la Chine sur la non-intervention de l’URSS dans la guerre du Vietnam, reprenait les descriptions et les statistiques du F.N.L. sur le progrès social et la nouvelle culture démocratique dans les zones qu’il contrôlait, et s’émerveillait de l’architecture révolutionnaire de Le Corbusier.

Un autre journal qui marqua un moment son temps, fut le bihebdomadaire en langue française, L’Observateur, fondé par Khieu Samphan en 1959, et comptant comme collaborateurs Thiounn Prasith et Koy Thuon . Ce journal était, selon Serge Thion, « totalement pro-soviétique », en faveur de la coexistence pacifique khrouchtchévienne, bien qu’en demi-teinte pour déjouer la censure, et « parlait avec sympathie de tous les pays socialistes ». Cela n’était probablement pas trop grave pour le pouvoir. En juin 1960, le journal citait une déclaration du Pracheachun dont la coloration politique était un neutralisme anti-américain bon teint truffé de références à Sihanouk. Et, sur la politique intérieure, à lire William Shawcross, la rédaction « stigmatisait fréquemment » et dans les mêmes termes que Sihanouk, les fonctionnaires, leur corruption et leur désintérêt des problèmes du peuple [14] . L’ambassadeur de France signalait que le journal était mieux fait que d’autres et comptait parmi ses lecteurs beaucoup de jeunes intellectuels :

« A “ l’Observateur ” incombait un travail plus subtil. Des articles à prétention économique et sociale, empreints d’un « misérabilisme » geignard, mettaient en évidence les tares de la société khmère et les insuffisances de la répartition des richesses, étudiaient la possibilité de créer des entreprises d’état et déploraient aussi bien l’absence de transports en commun dans la ville de Phnom Penh que le caractère volage de trop de maris cambodgiens ou la concurrence faite par la bière importée au jus national du palmier à sucre. Un des thèmes favoris de “ l’Observateur ” dénonçant les séquelles du colonialisme était d’expliquer la faiblesse des études au Cambodge par l’importance trop grande du français dans l’enseignement » [15].

Selon Khieu Samphan, son journal prenait en compte les aspirations des intellectuels, dont beaucoup étaient « exaspérés par la corruption, notamment de la Cour », et tentait de faire comprendre à l’élite cambodgienne « que le salut du pays ne résidait pas dans une république de type américaine », car seul le Prince, « malgré ses défauts » était capable d’empêcher la guerre de s’étendre sur l’îlot de paix qu’était le Cambodge. Son journal avait aussi eu pour but de provoquer le débat sur la question de la poursuite de la voie de la neutralité au moment où l’intégration du Cambodge à l’OTASE était discutée. Dans le giron de l’OTASE, le Cambodge aurait « subi les représailles du Nord-Vietnam et de l’URSS ». La neutralité impliquait enfin que l’on établisse « des réformes sociales pour donner un soutien au gouvernement neutraliste, car on ne peut apporter de soutien le ventre vide ». Une des colonnes qui soulevaient la controverse était le « Coin de Phnom Penh ». Cette rubrique attirait l’attention sur les conditions de vie des petites gens et décrivait de manière pittoresque des scènes quotidiennes de la rue. Par exemple, l’article « “Quand le crépuscule descend sur le marché” rapportait la vie errante des enfants orphelins qui, la nuit, dormaient sur les étals et au petit matin décampaient avant l’arrivée de leurs propriétaires » [16]. La durée de vie du journal ne fut que de quelques mois.

Du 12 au 13 août 1960, les journaux Pracheachun (bi-hebdomadaire), Mittapheap, Ekapheap (tri-hebdomadaire) et l’Observateur firent l’objet d’une perquisition nocturne. La saisie de leur matériel d’imprimerie et de bureau les mit dans l’impossibilité de poursuivre leur travail, au moins jusqu’au mois de juin, date à laquelle le matériel leur fut restitué, vraisemblablement à la suite d’une intervention de la délégation soviétique à Genève. Le 14 août, les services de la sûreté arrêtèrent une cinquantaine de journalistes et d’ouvriers (chiffre de l’A.F.P., une quinzaine seulement officiellement). Du côté des journaux en vietnamien, Trung Lap ne fut pas inquiété, mais la parution de Trung Kip fut interrompue pendant quelques jours [17]. En novembre 1960, Chou Chet  ressuscitait le journal neutraliste Pancha Sila avec un tirage très faible. En janvier, Son Phuoc Tho relançait Meatophum apparemment pour permettre au Prince de prendre position sur certaines questions sous le prétexte de répondre à une pression publique. Le Pracheachun ne fut autorisé à reparaître que le 1er décembre 1961, à 1 600 exemplaires.

 

Après le démantèlement par la police, en 1959, des réseaux ruraux du Parti, les cadres basés en ville prirent un nouvel ascendant au sein du Comité Central, jusqu’alors dominé par Son Ngoc Minh (de son exil entre 1954 et 1956), par Tou Samouth et Sao Phim [18]. En août 1960, au moment de l’interdiction de plusieurs journaux de gauche. Une quinzaine de figures de gauche, dont Non Suon et Chou Chet, furent arrêtées, puis libérées en septembre. En juillet, Khieu Samphan était intervenu lors d’un « congrès consultatif populaire » à côté du Palais Royal. Il semble qu’il se soit agit, plutôt que d’une audience populaire [19] d’un des Congrès Nationaux biannuels au cours desquels la plupart des interventions étaient préparées à l’avance, mais où le Roi écoutait des plaintes et rendait ostensiblement justice à la radio. L’intervention de Khieu Samphan avait dû faire l’effet d’un coup de tonnerre dans un ciel moutonnant. Selon Laura Summers, la police spéciale de Kou Roun l’aurait fraîchement cueilli à la sortie du « congrès », et l’aurait humilié, rossé et déshabillé en public, avant de l’enfermer du 13 juillet 1960 au 21 septembre 1960. Des photos de l’opération auraient été distribuées dans tout Phnom Penh [20]. L’ambassade de France ne mentionnait pas qu’il avait été emprisonné, mais seulement qu’il avait été frappé, dépouillé de ses vêtements et photographié par ses agresseurs [21]. Il semble en effet, à lire une source proche de Khieu Samphan, qu’il fut détenu environ un mois, sans être maltraité, quelques temps après son humiliation du 13 juillet 1960. Le journal qu’il dirigeait, l’Observateur, revint sur l’incident en le qualifiant d’acte « manifestement fasciste, avec des échos d’impérialisme », ce qui obligea le journal à reproduire plus tard une mise au point du chef de la police [22] . Dans les numéros de juillet, Samphan attribua sa mésaventure à des militants « fascistes », sans toutefois exclure une action des services du ministère de la sécurité, et demanda au Président du Conseil que justice lui soit rendue. Quarante années plus tard, Samphan disait n’avoir pas pris en considération cet acte de « mesquinerie ». Il voyait alors plus grand. Il est vrai que Samphan n’en était pas à sa première manifestation d’opposition. Ses prises de position dérangeaient à plusieurs égards et les occupants du pouvoir avaient tenté d’atténuer ses critiques par divers moyens. Un jour, il avait été convoqué au ministère de l’Intérieur : on lui aurait proposé un poste important dans l’administration, et on l’aurait averti de ne pas s’évertuer à vouloir prendre de l’importance avec son journal, ou à vouloir prendre la place de Sihanouk. Dans le cas contraire, il risquerait de trouver, en lieu et place du trône, une « moustiquaire en bois » (un cercueil) [23].

Selon l’ambassade de France, Samphan avait pris position, peu de temps avant sa brusque interpellation, dans son journal et dans celui de Chau Seng, contre l’intensification de l’enseignement en français à l’école primaire au motif que cet enseignement nuirait au développement intellectuel des Cambodgiens et constituait une séquelle du colonialisme. Chau Seng avait préalablement considérablement réduit l’enseignement en langue française en 1958 au niveau de l’école primaire. Ces prises de position partaient d’un constat d’échec. Des décennies plus tard, Khieu Samphan retraçait la manière dont, au collège de Kompong Cham, les professeurs demandaient aux élèves de recopier les cours notés au tableau, et étaient écoutés très attentivement, tandis que dans la section française d’un lycée de Phnom Penh, où les professeurs n’écrivaient rien au tableau et parlaient trop vite en français, les élèves n’écoutaient pas les cours [24] . Serge Thion, professeur de philosophie des sciences dans un lycée à Phnom Penh en 1968-1969, avait pu constater que la moitié des élèves de Première et de Terminale ne savaient pas s’exprimer clairement en Français à l’écrit. Ce n’était pas cette langue qui était pratiquée à leur domicile. La khmérisation qui était en cours dans les classes inférieures était donc probablement une très bonne chose [25].

Autre circonstance fâcheuse aux yeux du pouvoir, Samphan avait été, quelques mois avant juillet, « longuement interrogé par la police. Courageusement, il avait (…) donné (…) un récit détaillé de son entretien avec le ministre lui-même, Mr Kou Roun, n’omettant ni les menaces, ni les coups ». L’ambassadeur de France saluait dans cet éclat un acte que « peu de Cambodgiens (…) auraient osé se permettre » [26]. Et quelques mois plus tôt, l’intellectuel s’était engagé en réagissant à l’assassinat, le 10 octobre 1959, de Nop Bophann, l’éditeur en chef du journal Pracheachun, organe légal dirigé par des communistes : la façon dont Bophann avait été « abattu dans la rue comme un chien » avait constitué une « conduite barbare sans précédent dans un pays bouddhiste comme le nôtre » [27]  !

L’incident auquel avait été confronté Samphan en juillet 1960, eut des répercussions à l’Assemblée. La plus puissante brute du pays, Kou Roun, s’en prit à Chau Seng, Hou Yuon, Hu Nim, Uch Ven, et So Nem, et les décrivit comme des adversaires du régime, ce à quoi Ray Lomuth et Uch Ven répondirent en déposant une motion de censure contre Kou Roun. Certains jeunes députés auraient fait courir le bruit qu’il ne leur restait plus qu’à résilier leur mandat et à retourner à leurs chères études à Paris. En définitive, comme le relate l’ambassadeur de France, Sihanouk calma le jeu par un arbitrage « opportunément complété par une généreuse distribution de grands cordons, de cravates, de croix et de médailles aux parlementaires » [28]

Toutefois, dans les rangs communistes, la prudence et l’inquiétude se renforcèrent. Au début de l’année 1960, Tiv Ol , en poste au ministère de l’Education, aurait confié à des camarades que le Cambodge ne resterait pas longtemps neutre si Sihanouk éliminait et arrêtait les anti-impérialistes les plus progressistes. Les patriotes progressistes devaient se préparer à envisager l’éventualité d’une lutte [29] . L’avenir s’assombrissait aussi du côté des Khmers Serei (branche droite du Parti Démocrate) victimes expiatoires d’une répression dont il était fait largement écho par le pouvoir à travers les photos publiées dans la pr

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