Passé prérévolutionnaire des Khmers rouges, chapitre 5
I. Formation révolutionnaire dans les maquis (1953-1954)
Selon l’histoire officielle du Parti, quelques temps après la création du P.R.P.C (en 1951), ses rangs comprenaient une grande majorité de Vietnamiens du Cambodge, une cinquantaine de Khmers, dont quarante formés par le P.C. Indochinois, trois ou quatre par le P.C. thaï (dont Nuon Chea), et une dizaine par le P.C. Français. Ces derniers étaient probablement Saloth Sar, Sien An, Rath Samoeun, Sok Knol, Hou Yuon, Mey Mann et Ieng Sary [1], auxquels on peut ajouter Ok Sakun et Yun Soeurn qui fut conduit sur le front Khmer Vietminh à l’Est en août 1953, avec Saloth Sar, par le frère de ce dernier, Saloth Chhay [2]. Le « Résumé de l’histoire commentée du parti », distribué par le service politique de la région Est, était plus précis quant aux dates en rappelant que les militants formés par le P.C.F. et le mouvement communiste international « collaboraient étroitement avec le Comité du mouvement de formation du Parti vers la fin de 1953 » [3]. Pham Van Ba, qui dirigeait le mouvement à l’Est, avait confié que pour éviter les infiltrations d’agents, l’organisation vietnamienne avait vérifié auprès du P.C.F. l’appartenance politique des étudiants qui venaient combattre. Tous ceux qui étaient acceptés étaient membres du groupe de langue cambodgienne du P.C.F. [4].
Ce que n’avait pu vérifier l’organisation vietnamienne était les sentiments profonds qui animaient ces nouvelles recrues. A Paris, vers 1952, certains organisateurs du Cercle d’études marxistes semblent avoir eu en tête de se libérer à terme de l’emprise des Vietnamiens. Selon ce que rapportait François Debré, les républicains proches du Parti Démocrate, tel Keng Vannsak, auraient estimé que les maquisards indépendantistes Issaraks n’étaient pas de véritables révolutionnaires khmers, et que leur soumission aux Vietnamiens, impopulaire, desservirait la cause de la résistance. Il était rejoint par Rath Samoeun et Saloth Sar qui aurait dit : « Les Issaraks pourtant sont discrédités, Sihanouk réussira à les éliminer, et ce sera à nous de préparer la relève; nous sommes les seuls représentants authentiques du peuple khmer ... Ieng Sary et d’autres, peut-être plus impliqués dans le mouvement internationaliste, se montraient des pro-vietnamiens inconditionnels, et Ieng Sary défendait l’idée que le mouvement de libération devait être dirigé par le Vietnam car il était plus actif et mieux préparé [5] .
François Debré rapporte que c’est en revenant du festival mondial de la jeunesse de Berlin-Est en août 1951, que les étudiants du Cercle se seraient donnés pour tâche de fonder un mouvement proprement Cambodgien. Leur motivation répondait à la « mission historique » dont on les aurait chargés [6] : enraciner la révolution chez les Khmers. Peut-être ont-ils alors eu connaissance du peu de soutien dont bénéficiait auprès de la population un mouvement Issarak éclaté et s’adonnant sans scrupules au pillage. Toujours est-il qu’ils cherchèrent des volontaires pour sonder la résistance. Selon François Ponchaud, Ok Sakun, Rath Samoeun, et Saloth Sar avaient été désignés par la cellule des communistes cambodgiens à Paris pour les représenter auprès des combattants de l’intérieur affiliés aux « Khmers Vietminh », les Muttakeahar [7]. Les premiers contacts avaient été établis à Berlin-Est en août 1951. Rath Samoeun avait été hébergé chez Keng Vannsak où il avait rencontré Ea Sichau pour discuter de l’union du mouvement Issarak avec le mouvement Son Ngoc Thanh, afin d’échapper à la tutelle vietnamienne [8]. Sien An était également parti, pour aboutir au maquis de Kampot [9] . De retour de Paris en 1955, Hou Yuon fit partie d’une cellule clandestine à Phnom Penh et Ieng Sary intégra le Parti révolutionnaire en 1957.
Mey Mann indique que c’est Saloth Sar qui se porta le premier volontaire (il voulait donc bien assurer la relève). Ayant rendu visite aux forces du prince Chantaraingsey, en 1953, il en revint en les taxant de « bandits », et leur chef, qu’il avait connu adolescent au Palais, de « seigneur féodal ». Sihanouk lui-même disait de Chantaraingsey qu’il était en contact constant avec des officiers français avec lesquels il ne refusait pas de dîner à l’occasion [10] . Chantararaingsey, soutenu par les démocrates, était en situation de rivalité avec les Vietnamiens [11]. Un ancien combattant Issarak venu avec son supérieur vietnamien à Kompong Speu pour proposer, en vain, à « Norodom Chancarangtsey » que ses hommes suivent une formation révolutionnaire, se rendit compte que l’action politique du prince se limitait à son opposition au roi Sihanouk, son neveu. Constamment accompagné par un astrologue, ce « bon vivant » encore jeune « n’empêchait jamais personne de s’amuser ». En termes d’actes de guerre, il se contentait d’exiger des rançons des riches marchands et des transporteurs. Les paysans de ses fiefs de Kompong Speu et de Kirirom se prosternaient devant lui et proposaient leurs filles à ses hommes. Ledit combattant choisit donc de rester auprès du prince plutôt qu’à Païlin où les Vietnamiens étaient trop présents et la population moins accueillante, bien qu’elle ne se livrât pas à des dénonciations [12].
Nuon Chea, le futur numéro deux du P.C.K., fut formé à la guérilla par le Vietminh dès 1951. Vorn Vet, un autre membre du Comité Permanent du Comité Central du P.C.K. de 1975 à décembre 1977, rejoignit Saloth Sar dans le maquis en mai 1954 après avoir passé quatre mois en prison.
Le supérieur de Nuon Chea était son cousin ou oncle Sieu Heng [13]. Celui-ci avait pour rôle de rapprocher du Vietminh les Comités Cambodgiens de libération, avant de devenir Chef d’Etat-Major du Comité Central de Libération du Peuple du Cambodge (C.C.L.P.). Une note des Services de Sécurité français mentionne en janvier 1954 qu’il se trouvait en Chine pour effectuer un stage militaire. En juin 1954 il devenait Ministre de la Défense nationale et Commandant en chef des troupes de Libération du Cambodge dans le « Gouvernement Central » issarak présidé par Son Ngoc Minh. Il présidait également le comité de commandement militaire de la Zone Nord-Ouest. David Chandler rapporte qu’il était responsable du secteur rural du Parti jusqu’en 1954, date à laquelle il rejoignit Hanoi. Il revint en 1956 comme secrétaire général du P.R.P.C., chargé du comité rural en 1956. Peut-être rangé de ses convictions révolutionnaires et des risques qu’ils induisaient, il acheta vraisemblablement sa sécurité contre un certain nombre de renseignements fournis à Lon Nol, et fut un agent double du régime de Sihanouk de 1955 à 1959, avant de quitter le Parti. Les informations qu’il livra sur les réseaux ruraux ne menèrent pas à beaucoup d’arrestations. Il n’avait d’ailleurs pas dénoncé Nuon Chea [14].
C’est Tou Samouth qui lui succéda. Orateur habile, modeste et éloquent à la fois, il avait été bonze dans la province de Kompong Speu, et avait fait ses études à l’Ecole supérieure de Pâli de Phnom Penh. « Elu » président du front national unifié le 19 avril 1950, président du Comité administratif du « Front Issarak Unifié » (littéralement Association Khmère Emancipée) en 1952, il devint ministre de l’Intérieur du « Gouvernement Central » issarak dirigé par Son Ngoc Minh en juin 1954, et était chargé vers 1956, des activités urbaines.
C’est Tou Samouth qui fut le supérieur de Saloth Sar sur la frontière vietnamienne en tant que président du Commissariat politique du commandement militaire de la Zone Est. Il lui prolongea sa formation politique démarrée à l’école des cadres par Pham Van Ba. Sar fut sans doute flatté d’avoir été repéré par ces deux figures importantes [15] . Pham Van Ba, en charge d’une cellule comprenant dix cambodgiens et dix vietnamiens dit avoir appris dans un premier temps à Sar à « travailler avec les masses à la base, pour édifier des Comités Issarak au niveau du village, membre par membre » [16]. Il lui avait aussi demandé « une étude détaillée des conditions de vie à la campagne décrivant les différentes formes d’exploitation, l’état d’esprit de la paysannerie, et les relations entre les paysans et les travailleurs, afin de développer une ligne correcte dans le futur programme du Parti ». Après cela, Sar fut transféré à l’école des cadres. Ses capacités auraient été « moyennes » mais il était animé d’une « claire volonté d’arriver au sommet du pouvoir par des moyens raccourcis ». A Phnom Penh, il fut assigné membre du comité municipal du Pracheachun, en charge de l’organisation des étudiants. Son rôle prit alors du poids, car il semble qu’au moins jusqu’en 1956, Tou Samouth fut posté avant tout à la frontière khméro-vietnamienne plutôt que dans la capitale [17].
Mey Mann avait rejoint Saloth Sar en mai 1954. Après deux semaines de marche en zigzag, il avait atteint la base secrète du village de Krâ Baou, dans le district de Kamchay Meas, non loin du marché de Daun Tey. D’après Mey Mann, les jeunes recrues étaient soumises à « une propagande politique très structurée, ils n’étaient nullement initiés à la guérilla ou au maniement des armes » ce qui se conçoit dans toute organisation communiste où la conscience politique est une question primordiale, mais ce que certains étudiants cambodgiens ont pu ressentir comme de la méfiance à leur égard. Quant aux soldats khmers, dirigés par Sao Phim et instruits par les Vietnamiens, ils formaient la troupe des soldats de Po Kombo, du nom du chef de rébellion de 1865-1867. Les conférences, discussions et autres sessions d’étude sur le marxisme, la question nationale et la paix, étaient entièrement organisées par les Vietnamiens sous la direction de Pham Van Ba. L’entraînement consistait surtout en diverses taches d’ordre pratique comme de fabriquer des « sandales Hô Chi Minh » dans des pneus ou d’arroser des légumes. D’après Mey Mann, Saloth Sar montrait une certaine « prééminence » [18]. David Chandler écrit que durant cette période, Pol Pot (Sar) s’était soumis à des tâches manuelles, mais semblait avoir été traité avec des égards, car on voyait en lui un élément prometteur. Il prit par là même de l’avance dans le mouvement révolutionnaire sur Ieng Sary, resté à Paris, et devint effectivement un élément important à Phnom Penh après 1954. Ceci contraste avec l’opinion de Khieu Thirith citée par Elizabeth Becker sur le fait que Saloth Sar avait été froissé d’être traité comme une simple recrue paysanne, d’autant plus que ses chefs étaient Vietnamiens et pas Cambodgiens : « Le Viet-minh reléguait tous les étudiants de Paris au second plan. Il leur donnait des corvées de cuisines, leur faisait porter des excréments. Saloth Sar dut porter des excréments pour les Vietnamiens. Il n’y avait pas de travail politique » [19] . Thirith ne faisait d’ailleurs que reprendre les expressions (corvées de cuisine, transport d’engrais organique) d’un document officiel de la mission du K.D. qui, en septembre 1980, retraçait cette période de formation sous le coup d’un ressentiment rétroactif bien compréhensible, mais oublieux que le travail manuel est normalement un honneur pour tout communiste. Dans sa confession, Vorn Vet montrait qu’il avait perçu différemment les conditions dans lesquelles s’était déroulée la formation :
« Pendant cette période, j’ai étudié beaucoup de documents révolutionnaires, et appris aussi directement. J’ai acquis une compréhension de plus en plus grande de la révolution, et j’étais très heureux. A ce moment-là, je ne comprenais rien au problème du Vietnam : j’étais heureux de leur propagande sur le fait qu’ils étaient venus nous aider. Partout, les Vietnamiens occupaient les postes importants. Nous les Khmers, nous nous contentions de les assister. Tout cela ne me préoccupait pas parce qu’ils parlaient de conscience internationale, de conscience khméro-vietnamienne, et je trouvais cela raisonnable » [20].
A cette époque, il est même certain que les combattants se refusaient à faire le jeu de division des Français en se laissant aller à de la méfiance vis-à-vis des Vietnamiens. A en croire Wilfred Burchett, des travailleurs des plantations de Chup, à Kompong Cham, avaient pu mesurer les bénéfices de la stratégie d’union : ils avaient déclenché et gagné une grève parce qu’ils avaient fait confiance aux cadres Issaraks à qui ils avaient donné leur riz (avant 1954, pourtant, tous ces travailleurs étaient des travailleurs vietnamiens) [21] . D’après Chea Soth, Sar était venu pour observer si la révolution était bien menée par des Khmers, et avait dit que tout devrait être fait « sur la base de l’indépendance, de la maîtrise en comptant sur ses propres forces. Les Khmers devraient tout faire par eux-mêmes » [22]. Il n’en fut pas mis à l’écart pour autant, tout simplement parce que ces principes étaient tout à fait conformes à ceux de Mao. Ce défaut du mouvement à cette période allait d’ailleurs être rappelé en 1973 dans le résumé de l’histoire du Parti émanant de la zone Est, un document pourtant réputé comme étant plus proche du point de vue communiste vietnamien.
A la fin de l’année 1953, la guerre s’essoufflait à l’Est. Après une accalmie de septembre à novembre, l’armée française ne mentionnait plus que des accrochages plus ou moins violents et des embuscades. Toutefois, en mai avait eu lieu un massacre sur le train Phnom Penh-Battambang, sur lequel Réalités cambodgiennes allait revenir avant les élections de 1958, en parlant d’une centaine de voyageurs morts, et en juin 1954, au moment où se tenait la conférence de Genève pour régler le conflit, les autorités cambodgiennes signalèrent une recrudescence générale d’attaques de postes et des tours, et de sabotages des voies de communication, « avec la présence signalée d’éléments chinois », ce dont on peut douter et ce qui remet en cause la fiabilité de ces sources [23].
Le P.R.P.C. reçut probablement du Vietminh les rudiments de la lutte clandestine, avec fabrication de fausses cartes d’identité, constitution de planques louées via une tierce personne, réunions nocturnes, utilisation de signaux de reconnaissance, transmission de courrier via plusieurs intermédiaires, abandon d’une planque si l’on était sans nouvelles du messager depuis deux-trois heures, mise en place de mini-cellules (trois personnes) qui pouvaient fonctionner dans la même usine sans se connaître [24]. Dans les zones qu’il contrôlait, le Vietminh enseignait comment former des comités responsables de la propagande politique, de la sûreté (avec mise en place de « tribunaux du peuple ») de la collecte de taxes, des marchandises, et des renseignements. Des groupes d’entraide étaient constitués dans les campagnes. Il était aussi procédé à l’autocritique, au noyautage des bonzes et à la récupération du sentiment royaliste. Dans l’ensemble, le contrôle du Vietminh fut facilité par un faible déploiement des forces armées françaises, et par une paradoxale indifférence des Cambodgiens qui, dès que le contrôle se relâchait ou que les troupes vietnamiennes étaient parties, se muait en facteur de déstructuration des « organisations révolutionnaires » mises en place dans les villages, et en facteur de revirement d’opinion, y compris parmi les Khmers du Nam Bô. Lorsque Sihanouk lui-même se lança en juin 1952 dans une croisade pacifique pour l’indépendance du Cambodge, les Vietnamiens étaient de plus en plus ressentis comme des envahisseurs [25]. Or, les cambodgiens semblaient peiner dans la mobilisation de la population, particulièrement dans la capitale.
II. Les accords de Genève et leurs conséquences.
La première ombre significative à rapporter au sujet des relations entre les mouvements révolutionnaires cambodgien et vietnamien remonte aux accords de Genève en juillet 1954 mettant fin au premier conflit indochinois. Keo Moni et Mey Pho s’étaient rendus à Genève en 1954 en tant que représentants du « gouvernement de la résistance nationale » (successeur du Comité de Libération du Peuple Khmer). Ils avaient demandé à Pham Van Dong d’obtenir la présence de délégués de la « résistance » khmère à la table de la Conférence Internationale sur l’Indochine [26] , et ce dernier avait défendu autant qu’il l’avait pu la position de ses alliés khmers et laotiens en retraçant depuis le début l’histoire de leur mouvements indépendantistes. Cependant, il dut faire face à la fois aux pays occidentaux, à une U.R.S.S. qui jouait la modération, et à une Chine qui n’avait partagé que brièvement et formellement sa position sur la situation en Indochine. Pour la Chine, soutenir les mouvements khmers et laotiens dont l’assise sociale était faible, s’apparentait à de l’aventurisme. Aussi n’avait-elle jamais laisser entendre qu’elle reconnaîtrait ces gouvernements de résistance. Pire, au cours des négociations, elle reconnut aux gouvernements royaux le droit d’importer des armes pour assurer leur défense, ce qui avait pour pendant d’affaiblir les mouvements rebelles. La Chine souhaitait préserver une Indochine multiple sur son flanc méridional. Son attitude se limitait à rester impartiale et à développer la coexistence pacifique dans la région dans le but de développer son économie interne. A cette fin, Chou Enlai s’assura qu’aucune base américaine ne s’établirait en Indochine en confiant à l’anglais Antony Eden qu’il « pensait pouvoir persuader » le viêtminh de se retirer du Laos et du Cambodge. A l’issue de la conférence, le Vietnam fut finalement divisé en deux, les rebelles laotiens durent se regrouper dans deux provinces du Nord-Est du pays loin de leurs bases stratégiques, et les Khmers Issaraks n’obtenaient rien [27]. Pham Van Dong avait cédé du terrain mais il n’avait pas été le seul. Les Etats-Unis s’étaient opposés à l’existence d’une zone pro-communiste au Cambodge pour que le régime anticommuniste du Sud Vietnam ne soit pas pris en tenaille, et les autres pays ne s’y étaient pas opposés. Quant aux Français, ils avaient œuvré pour que les six provinces cambodgiennes de Cochinchine restent entre les mains du Sud-Vietnam en récompense des services rendus par Bao Daï au cours de la guerre contre le Vietminh.
Vingt ans plus tard, les révolutionnaires cambodgiens allaient imputer la responsabilité de cet échec aux seuls Vietnamiens. Ils avaient cependant été informés du rôle joué par la Chine et l’URSS au moins depuis 1971, lorsque Le Duc Tho confia à Ieng Sary que « Le camarade Chou Enlai a admis ses erreurs à la conférence de Genève de 1954. Il y a deux ou trois ans, le camarade Mao l’a admis aussi. En 1954, parce que l’Union Soviétique et la Chine ont exercé des pressions, le résultat fut ce qu’il fut » [28].
1954 est en tout cas une année où les dirigeants du Parti cambodgien ont commencé à avoir une vision moins idyllique du mouvement socialiste international. Une discussion sur les statuts du Parti en avait gardé la mémoire :
Point n°8, « Le Parti adhère au principe de l’indépendance-souveraineté [indépendance-maîtrise ?]et de la confiance en soi [self-reliance]. Le parti a compris ce que donnait l’expérience d’un commandement combiné avec le Vietnam depuis 1954 » [29] .
En septembre 1977, Pol Pot disait : « la lutte révolutionnaire de notre peuple et le butin qui y avait été capturé s’évanouirent dans les airs à travers l’accord de Genève de 1954 » [30] . Les archives françaises rapportent aussi que les Khmers Issaraks démobilisés s’étaient sentis trahis par le Viêt-minh qui leur avait enlevé des armes qui auraient pu être livrées aux autorités moyennant des primes [31]. Mey Mann se souvient en effet qu’après les Accords de Genève, « les armes durent toutes être remises aux Vietnamiens, certaines furent cachées et eux seuls savaient où elles étaient déposées. Ni Tou Samouth, ni Saloth Sar » ne le savaient [32] . Privés de leurs principaux moyens de défense après le retrait des troupes vietnamiennes, et craignant pour leur sécurité, une bonne partie se replièrent dans la capitale du Nord-Vietnam au mois de novembre. Ceux que l’on appellera les Khmers Hanoi étaient quelques centaines [33], sans compter les enfants qu’eux-mêmes ou les Vietnamiens ont semble-t-il emmené à des fins d’endoctrinement au Vietnam, comme le firent le Vietminh et le Pathet Lao au Laos [34] . Signalons parmi ces Khmers Hanoi, Son Ngoc Minh