Passé prérévolutionnaire des Khmers rouges, chapitre 6

Publié le par Sacha Sher

 

 

I. Activités professionnelles, intellectuelles et politiques.

 

 

Les étudiants révolutionnaires ayant vécu le mouvement anticolonialiste avaient été attirés par les solutions économiques et politiques structurelles qu’étaient supposées offrir les théories socialistes à leur pays afin de lutter contre le sous-développement. Cela ne signifie pas que ces remèdes venus de l’étranger et peu compréhensibles par les autochtones ne dussent point se couvrir d’un vernis national. Tout l’effort des étudiants communistes allait en effet consister à insuffler des idées nouvelles à la jeunesse et au monde du travail de leur pays, mais ils n’en gardaient pas moins au fond d’eux-mêmes leur admiration pour l’unité révolutionnaire entre les peuples illustrée par la grande Union Soviétique, et l’idée qu’une fédération indochinoise serait provisoirement utile. Les autorités françaises ne semblent pas s’en être aperçues à lire un rapport de 1954 sur le communisme en Indochine:

 « Le peuple khmer, dans son ensemble est imperméable aux théories compliquées du matérialisme historique. Il peut être séduit au début par la propagande xénophobe et pseudo-nationaliste, mais lorsqu’il s’agit de passer à l’organisation collectiviste et de se soumettre à la discipline sévère qu’elle implique, le khmer indolent, mystique, versatile se dérobe. (...)

Un cas typique est fourni par les étudiants Khmers en France, qui se laissent facilement embrigader dans des organisations crypto-communistes mais qui, de retour au Cambodge, dépouillent très vite leur vernis marxiste » [1].

C’était là sous-estimer le caractère cryptique de l’engagement communiste sous Sihanouk, car il y avait une part de calcul dans l’abandon de ce vernis. En effet, les étudiants connus pour avoir flirté avec le marxisme n’étaient pas forcément accueillis en déroulant le tapis rouge. Avant de devenir directeur d’un collège privé, Mey Mann  fut refusé au ministère des travaux publics, et travailla comme contractuel de quatrième classe [2]. Serge Thion , en 1972, avait rencontré d’anciens membres de l’A.E.K. diplômés des travaux publics à Paris (Chi Kim An, Mey Mann, Mey Phat, Sanh Oeurn, ou le non diplômé Toch Phoeun ?), que l’ambassade de France avait « marqués du sceau de la suspicion », et « confinés dans des tâches improductives » [3]. En octobre 1958, Sanh Oeurn, peut-être surveillé, avait émis le désir et obtenu le droit de retourner en France pour terminer sa troisième année de l’Ecole Spéciale du Bâtiment. Le 27 septembre 1960, In Sokan était reparti en France en tant que boursier du gouvernement français [4]. En 1960, Khieu Samphan  demanda à six reprises à enseigner à l’université et au Lycée, en vain, faute de lettre de recommandation émanant du Palais. Avec Hou Yuon et Hu Nim, ils demandèrent le renvoi du Recteur de l’Université [5] .

Une autre conséquence de leur séjour à Paris avait été qu’ils s’étaient écartés des croyances religieuses qu’ils percevaient désormais comme un obstacle à l’accomplissement des changements sociaux. En 1964, Phouk Chhay avait relevé, dans un mémoire sur le personnel politique cambodgien, que, depuis quelques années, nombre d’intellectuels issus de la masse rurale aspiraient à « savoir pour agir » [6]. Tel était bien le cas des étudiants marxistes les plus militants. Et si certains futurs cadres du K.D. devinrent travailleurs dans l’exploitation des chemins de fer, tels Ok Sakun  et Thiounn Prasith  qui s’adonnèrent à un travail militant efficace, ou médecins, tels les docteurs In Sokan et Thiounn Thioeun  à l’hôpital de l’amitié khméro-soviétique inauguré le 29 août 1960 – où ils se montraient opposés à la corruption et aux Américains –, la plupart devinrent professeurs.

Le Cambodge disposait à peine d’une dizaine d’établissements secondaires privés et publics en 1955 [7] et la plupart des anciens étudiants de l’A.E.K. devinrent professeurs dans des collèges privés fondés par le Parti Démocrate. Deux collèges accueillaient des élèves non admis au lycée Sisowath ou à l’Ecole Normale, et étaient de véritables refuges pour professeurs de gauche refusés par l’enseignement public : Kampucheabot (« Fils du Cambodge », un pseudonyme utilisé par le prince Youtévong dans des journaux démocrates de 1946-1947) et Chamroeun Vichea (« L’épanouissement du savoir », ou « l’Instruction progressiste »). Mey Mann, directeur de Kampucheabot, se souvient que l’accent était mis dans ces établissements sur « les cours de morale, les idées progressistes, le marxisme et la loi des contradictions ». Lui-même utilisait les problèmes de mathématiques pour démonter les mécanismes de la corruption [8] . Hou Yuon fut un professeur réputé à Chamroeun Vichea, si bien que l’établissement fut couramment appelé « Hou Yuon » à la fin des années cinquante [9]. Saloth Sar, de retour au Cambodge en janvier 1953, prit part à des activités clandestines à Phnom Penh avant de rallier les militants Vietminh formés dans la région Est par Pham Van Ba (futur ambassadeur du Vietnam au K.D. en 1975). Après les accords de Genève de juillet 1954, qui entérinaient la fin des interventions étrangères et le retrait des bases vietnamiennes, il se mit à enseigner le français, l’histoire, la géographie et l’instruction civique au collège privé Chamroen Vichea, de 1956 à 1963 [10]. D’autres hauts dirigeants du K.D. y donnèrent des cours : Vorn Vet, Ney Saran alias Ya , tous deux futurs membres du Comité Permanent du Comité Central, ainsi que Siet Chhae, futur membre de l’état-major de l’armée révolutionnaire [11].

Dans les années soixante, le désormais lycée Chamrœun Vichea était dirigé par des membres du Parti du Peuple par le biais de l’Association de l’Ecole, dont le président était Uch Ven, le censeur Maen San, et un autre membre Siet Chhae. Quant au lycée Kampucheabot, il subissait l’influence du Parti à travers la présence de Hou Yuon en tant président de l’Association de l’Ecole, de Mey Mann comme directeur, et de Sok Knol , un membre très actif, comme censeur [12].

Ieng Sary, de retour de Paris en janvier 1957, dut d’abord travailler dans une maternelle, avant de pouvoir enseigner le français ou la géographie et l’histoire au collège Kampucheabot, alors dirigé par Mey Mann. Tout en s’abreuvant de revues maoïstes en français (selon Ponchaud), Sary donnait des cours d’anglais gratuits à des élèves méritants et nécessiteux. Il aurait aussi été le précepteur de la princesse Ayravadi. Il refusait d’employer des domestiques [13]. Sa femme Khieu Thirith  enseignait également l’anglais, au lycée Sisowath. D’après elle, ce poste lui avait été donné par Sihanouk. Ce dernier lui avait aussi proposé de devenir membre de l’Assemblée Nationale, ce qu’elle avait refusé après en avoir référé au Parti. En 1960, Thirith fonda un collège de langue anglaise à Phnom Penh. Elle y était adorée par ses élèves malgré son côté strict. Sa sœur Khieu Ponnary, professeur de littérature cambodgienne au collège de Takéo puis au lycée Sisowath, se maria à Pol Pot le 14 juillet 1956. Ses élèves la trouvaient sévère, disciplinée, austère, sachant contenir ses émotions, mais également juste [14]. A l’époque, les communistes manquaient de moyens. L’ambassadeur soviétique à Phnom Penh avait refusé de leur accorder un prêt de dix mille riels. Les épouses des membres du Parti, en tant que fonctionnaires de l’éducation nationale, gagnaient beaucoup plus d’argent que leurs maris, et se consacraient encore à des heures supplémentaires pour renflouer les caisses du Parti.

Son Sen, de retour de Paris en mai 1956, enseigna à l’école primaire, au lycée Sisowath ou à l’Institut Bouddhique (1957-1959), puis parvint à la fonction de directeur d’études de l’Institut National Pédagogique - dont le directeur général était Keng Vannsak - avant d’enseigner à l’Institut privé pour professeurs Kompong Kantout financé par les Etats-Unis. L’Institut pédagogique, créé en 1958, se chargeait, à la suite de l’Ecole Normale, de la formation de tous les professeurs de l’enseignement public primaire, et désormais aussi de l’enseignement secondaire. L’Institut devint une base de recrutement massif de futurs cadres du Parti. Selon un ancien élève, la moitié des professeurs étaient communistes. Parmi les professeurs cambodgiens figuraient Tiv Ol, Uch Ven, Ros Chet Thor, et un progressiste qui n’était pas membre du Parti, Chau Seng [15]. Alors que Son Sen faisait montre d’un caractère plus ou moins sec vis-à-vis de plusieurs collègues français, il se montrait très courtois avec Pierre Lamant, qui était membre de la fondation de l’Institut et professeur de civilisation et de Révolution Française. Il lui demandait quelques conseils, mais malgré ces relations professionnelles excellentes, Son Sen ne parlait jamais de politique avec Lamant, sinon pour critiquer le comportement des commerçants chinois. Son Sen faisait partie de ces sino-khmers qui jugeaient néfastes le contrôle de l’économie par les Chinois. Les élèves de l’Institut, notamment les meilleurs éléments, semblaient apprécier le bulletin d’information de l’ambassade de Chine, écrit dans un excellent français [16]. A la branche Nord de l’Institut, réservée à la formation des instituteurs, Son Sen enseignait la philosophie. Un futur membre du P.C.K. se souvient que son maître lisait beaucoup, notamment les écrits militaires de Mao Tsé Toung, et De la Contradiction au sein du peuple. Dans la cellule qu’il organisait dans sa maison de la branche Sud, il faisait l’éloge des pays socialistes, et disait par exemple que, « avec les avions Tupolev, on est sauvé de tout » – plus tard, un de ses élèves vécut cependant un incident à bord d’un Tupolev [17]. Son Sen se maria à un professeur du lycée Sisowath, Yun Yat, une jeune fille alors « très réservée » [18] qui devint plus tard ministre de la propagande du K.D.. Sen lançait aussi des mouvements contre l’impérialisme, et Tiv Ol, à sa suite, persuadait les étudiants que le Mouvement du Peuple (Pracheachalana) de tendance démocrate, était une création impérialiste destinée à barrer la route à une vraie révolution [19] . Parmi les élèves de Tiv Ol figuraient Thuch Rin, devenu secrétaire du secteur de Kompong Som sous le K.D., et Khek Pen, futur haut cadre au Nord-Ouest.

Khieu Samphan parvint finalement à enseigner l’économie politique à la faculté de droit [20] ainsi que l’histoire, la géographie et le français à Kampucheabot ou Chamrœun Vichea, où ses cours « étaient purement politiques, (...) il vilipendait la monarchie (...). Il attaquait même Sihanouk. C’était le plus virulent des professeurs du lycée ». Un autre étudiant se souvient avoir appris avec lui pendant l’année 1962-1963 la théorie de la plus-value. Son maître ne critiquait pas le gouvernement, contrairement à Hou Yuon qui stigmatisait ouvertement Sihanouk pour la construction inutile d’un stade olympique à l’occasion des Jeux Asiatiques [21]. Hou Yuon enseignait aussi l’économie politique à l’université. Un de leurs anciens étudiants devenu docteur en 1965 se souvient que ces « progressistes » admirés par les étudiants fondaient leur enseignement sur les œuvres au programme, souhaitaient éduquer les paysans, et se référaient à la Révolution Française et à Rousseau. Cet étudiant avait déjà raconté la même chose à Wilfred Burchett en 1980 :

« Khieu Samphan avait un aspect plus doux que Hou Yuon, mais en fait il était beaucoup plus dur. Dans les conversations privées ils insistaient tous les deux sur le fait que la future société doit être basée sur les masses paysannes et que toutes les autres classes doivent être éliminées [?]. J’ai eu beaucoup de conversations avec Khieu Samphan, en dehors des cours de la faculté. Il était plus catégorique que Hou Yuon sur le besoin de démarrer une nouvelle société à partir de zéro, en la basant sur les masses paysannes. "Elles sont pures" répétait-il sans cesse. "Tout dans l’ancienne société doit partir. Nous devons retourner à la nature, basée sur la paysannerie" De telles idées étaient des constantes (...) Mais il croyait aussi au rôle d’intellectuels sélectionnés, disant qu’ils étaient les mieux qualifiés pour diriger le pays et organiser rapidement le progrès économique et social » [22].     

Alors que Khieu Samphan était approché par des membres de l’Association Générale des Etudiants fondée en 1964 par Phouk Chhay, qui lui demandaient de l’aide, celui-ci les aurait renvoyés en leur conseillant de lire le Que faire ? de Lénine [23]. Peu avant 1967, alors qu’il donnait des cours de mathématiques le week-end dans une école privée, il se distinguait par sa ponctualité, inspirait le respect à ses élèves, sans leur donner la moindre punition, et achevait les cinq dernières minutes de ses cours par des réflexions sur l’état du pays et la corruption. « Pourquoi le gouvernement peint-il toujours l’opposition en rouge ?  Demandez-vous pourquoi ? », interrogeait-il. Son parti pris allait aux paysans dont les richesses parvenaient aux gens de villes. L’image qu’il employait était celle-ci : « Je ne comprends pas pourquoi les arbres sont plantés à la campagne et les fruits vont à la capitale » (les membres de l’Angkar allaient plus le répéter plus tard aux citadins). Son attitude se voulait exemplaire pour un secrétaire d’Etat : contrairement à d’autres hommes politiques, il s’habillait simplement, en sandales, sans lunettes de soleil, il était mince et ne se déplaçait pas en Mercedes sous escorte [24]. Vandy Kaonn, né en 1942 et étudiant en sociologie à la Sorbonne, a peut-être également suivi les cours de Khieu Samphan. Il exposait à Wilfred Burchett qu’au moment de la lutte anti-Lon Nol, ce dernier intégra de nouvelles notions à « son idée de base que l’homme est bon mais a été corrompu par la civilisation, que plus la " civilisation " se présente sous la forme d’une société industrialisée, plus l’homme est corrompu » :

« Il considérait aussi l’éducation comme une source de corruption des masses. Seul un système social très simple était nécessaire afin de rester " pur " et préserver son bon sens. "Plus l’homme est éduqué plus il devient fourbe" devint une de ses formules favorites (...) Dans un sens Khieu Samphan a mis en pratique ce qu’il prêchait. Il mena une vie très simple et travaillait dans les champs quand il était député de l’Assemblée Nationale » [25].

Toutes ces notions empruntées à Jean-Jacques Rousseau, bien que Samphan fût en définitive un partisan de l’industrialisation, trouvaient sans doute leur illustration dans le goût immodéré que cultivaient les citadins pour l’opulence, les distractions et le pouvoir. 

Les attaques de ces professeurs contre la corruption des milieux gouvernementaux s’exprimaient en dehors des cours, parfois chez eux, au moment où ils prêtaient des livres. Un ancien élève du lycée Sihanouk de Kompong Cham se souvenait que dans les années soixante, un professeur (Tiv Ol ?) connu pour avoir exposé la théorie communiste dans des cours de responsabilité civique et de nationalisme, invitait à des groupes de discussion en dehors de la classe ceux des élèves qui avaient développé des pensées jugées positives [26]

Même si ces activités professorales ne conduisirent pas forcément ces communistes à élargir l’horizon de leurs lectures, sans doute assez orientées depuis leur séjour à Paris, leurs connaissances leur ont certainement donné un certain ascendant sur d’autres communistes. De plus, Khieu Samphan, Hou Yuon, et Hu Nim constituaient, avec Thiounn Mumm, rapidement retourné en France, l’élite la plus cultivée du pays. Jean Lacouture pourra toujours les vouer aux gémonies comme des « fous », « infestés d’un venin prochinois démentiel sans aucune rationalité », « d’un venin de folie meurtrière » [27] , il serait en fait plus neutre et plus réaliste de les caractériser par leur hypersensibilité aux maux de leur société.

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