Réflexion sur le procès prévu contre les KR et l'histoire. Le juge ne fait pas souvent l'histoire...

Publié le par Sacha Sher

 

Un procès est-il l’unique chance de voir un large public correctement renseigné sur la révolution cambodgienne ?

Sacha SHER, décembre 2003.

Le feuilleton de la mise en place ou non d’un procès des " Khmers rouges " est-il en passe de se terminer ?

A la fin de l’année 2003, de nouvelles discussions ont eu lieu pour obtenir du gouvernement cambodgien un accord sur le tribunal chargé de juger d’anciens hauts cadres du Kampuchéa Démocratique (KD). En avril 2004, on parlait davantage des modalités matérielles de la tenue d’un procès. Cette tentative pourrait bien être la dernière, constatait avec dépit un envoyé des Nations-Unies (AP, 19 novembre 2003).

L’ironie est que les Nations-Unies font face à la même volonté d’enterrer le passé qui les a longtemps caractérisées. A la fin de l’année 1978, des membres de l’ONU avaient rédigé un rapport sur la situation des droits de l’homme au KD (document E/CN.4/sub.2/414/Add.1, Add.2 ... Add.10). Mais en février-Mars 1979, de nombreux pays avaient voté pour différer l’examen de ce rapport. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne avaient alors voté contre la poursuite de cet examen (E/1979/36 or E/CN.4/1347). Et jusqu’aux années quatre-vingt dix, aucun gouvernement occidental n’avait soulevé la possibilité de la création d’un tribunal. La question des droits de l’homme au KD n’attira leur attention qu’une fois que la guerre froide fut terminée et que les " Khmers rouges " furent militairement battus et devenaient inutiles pour combattre le contrôle économique du communisme vietnamien.

Si au mois de novembre 2003, ce sont la France et le Japon qui ont soumis à une commission de l’ONU un texte sur le procès qui reçut l’appui de 123 pays, le fait notable était que le texte avait reçu l’approbation des Etats-Unis et de la Chine, deux pays qui avaient longtemps soutenu les révolutionnaires cambodgiens. L’heure était donc venue, envers la communauté médiatique et diplomatique internationale, de dénoncer les violations des droits de l’homme d’une faction ayant perdu toute influence, et de faire oublier leurs propres crimes, passés et actuels. Avec ce procès, les Etats-Unis veulent assurément légitimer a posteriori leurs actions criminelles en Asie. Or, pour ce qui est du Cambodge, rappelons que les effets principaux de leurs bombardements massifs, surtout en 1973, furent de miner les bases nationales de l’économie, de renforcer l’union des paysans cambodgiens derrière le Front de libération et de radicaliser le mouvement communiste cambodgien. Les bombardements paraissaient d’autant plus absurdes aux yeux des paysans qu’ils n’avaient jamais vu d’Américains combattre sur leur sol. François Ponchaud a retracé comment, en avril 1975, les paysans qu’ils rencontra se mirent à écarquiller leurs yeux devant les premiers Américains qu’ils voyaient, des journalistes en fuite vers la frontière, comme s’ils s’attendaient à voir des " ogres la gueule bardée de crocs " (Cambodge année zéro, 1977, p.55).

L’utilité du procès : sociale, historique ou politique ?

A travers la possibilité d’un tribunal, chaque Etat pense donc d’abord à rehausser son image. Le gouvernement cambodgien lui-même n’acceptera de s’engager dans un tel procès que s’il y voit des avantages politiques substantiels. C’est pourquoi le projet qui s’annonce est celui d’un procès qui ne mettrait en cause qu’une partie des acteurs responsables de la catastrophe démographique des années révolutionnaires. Et ils est presque certain que les considérations politiques négligeront commodément les préoccupations historiques. On voit d’ailleurs bien que cette partie de l’histoire du Cambodge tarde à être enseignée aux jeunes générations ou tombe dans les oubliettes de la mémoire, lorsque le ministère de l’Education se contente de distribuer auprès des lycéens un témoignage co-écrit très récemment, évoquant la vie d’une petite fille âgée de cinq ou six ans en 1975 (Ung Loung). Le ministère a certes une préférence pour ce genre de littérature qui " ne contient pas grand chose sur l’histoire des Khmers rouges " (comme l’a pertinemment noté Chris Decherd pour l’agence AP, le 13 novembre 2003), et qui est signé par une membre de l’ONG Campaign for a Free-Mine World. Le Centre de Documentation du Cambodge, qui a été le maître d’œuvre de la traduction, aurait dû opter, par souci de cohérence avec son approche proclaméé – " chercher la vérité " – , pour un témoignage de plus grande valeur historique, écrit par un adulte, comme il en existe (le court et accessible témoignage de Peang Sophi, ou, en français ceux, plus longs, de Yi Tan Kim Pho, Pin Yathay, ou Laurence Picq) ou, pour des témoignages d’enfants, ceux fraîchement recueillis par Ben Kiernan et Chanthou Boua, " Testimonies : Life under the Khmer rouge ", Peasants and politics in Kampuchea, 1942-1981, M. E. Sharpe, NY, 1982, pp.334-8 ". Le devoir de vérité est un défi à plus d’un titre. Ce n’est pas être sévère que de dire qu’il ne saurait laisser place à la légèreté ou à la frénésie.

La faible possibilité qu’un procès international soit organisé dans de bonnes conditions et à l’abri de toute récupération politique pose donc un problème à toute personne engagée dans la recherche de l’exactitude. Par ailleurs, la justification sociale d’un tel procès n’a pas été clairement prouvée. Elle s’appuie généralement sur une fausse représentation du deuil au Cambodge, assimilée à une vengeance. Or, comme l’ont signalé plusieurs experts en psychologie, Philipe Auby, Geneviève Welsh, ou Alain Henri Georges Sebille, les survivants des années 1975-1978 sont avant tout perturbés par des cauchemars parce qu’ils n’ont pu honorer leurs morts de façon à permettre leur réincarnation ou qu’ils ont vécu longtemps dans des forêts peuplées de fantômes. Un procès ne permettrait pas d’apporter une solution à ces problèmes. Certains psychiatres pensent même qu’il pourrait faire renaître des troubles, comme peuvent le faire des récits oraux sur cette période ou des références pesantes à un destin collectif tragique du peuple cambodgien.

Sacha SHER, auteur de Le Kampuchéa des "Khmers rouges", essai de compréhension d’une tentative de révolution, l’Harmattan, 2004.

Version plus ancienne de ce texte, en anglais :

Is it the last chance for a large public to be properly informed about the cambodian revolution ?

Is the serial story of the setting up of a trial against the " Khmer rouge " reaching its end ? Now there is an attempt to reactivate talks with the Cambodian government about the tribunal which could judge the surviving senior cadres of the so-called Democratic Kampuchea (DK). But a United Nations envoy had expressed his opinion that it could be the last attempt (AP, Nov 19). The UN had lastly faced the same will to forget the past that first characterized itself. In the end of 1978 the UN had made a report on the question of Human Rights violations in DK referenced E/CN.4/sub.2/414 (/Add.1, Add.2 ... Add.10). But in, 1979 numerous country-members had voted to defer the study of this report. The United States and the United Kingdom then voted against the follow up of the study (E/1979/36 or E/CN.4/1347). Till the beginning of the 1990’s, no western government raised the issue of a possible tribunal. DK Human Rights violations only became an issue after the Cold War had ended, the " Khmer rouge " had been defeated militarily and were no more needed to fight against Vietnamese Communism. Recently, France and Japan submitted a text to a UN Commission that will be examined by the General Assembly towards the end of December. This text had received wide support from 123 countries, including the US and China. Both countries had longly supported the Cambodian revolutionaries. USA itself, by heavily bombing Cambodia in 1973, had reinforced the unity of the rural Khmers behind the " Liberation Front ". The bombings seemed all the more absurd as the Cambodians had not seen any Americans fighting on the ground. François Ponchaud had ascertained in April 1975 that Cambodians countrymen had looked for the first time at Americans — some journalists being transported to the frontier – by staring as they would face some kind of " ogres the mouth with fangs all over " (Cambodge année zéro, 1977, p.55). Through the possibility of a trial, the global image of the American State is also at stake. As for the Cambodian government, it doesn’t seem to see any international or national great political advantage in implementing such a process.

Any person committed to searching for accuracy can only approve the possibility that an international trial be organized in good conditions. But the current project has all the aspects of a politically oriented trial that would involve only some of the actors of the mess that lead to the demographic catastrophe of the revolutionary years. Political considerations would comfortably neglect historical concerns. What’s more, the social justification of this process has not clearly been proven. It is generally based on a misreprentation of the mourning which, in Cambodia, cannot be taken for revenge. Well, as had noted several experts in psychology, Philipe Auby, Geneviève Welsh, or Alain Henri Georges Sebille, survivors of the 1975-1978 years are mostly troubled by nightmares because they lived a long time in ghost-crowded forests or because they couldn’t honor their deads in a due way to assure to them normal reincarnation. A trial would not repair such a situation. Some psychiatrists tend on the contrary to believe that some troubles could be renewed by a trial, like it’s done by some oral stories of the period, or by weighty references to a collective tragic fate of the cambodian people. But it could also create new ones, knowing how political aims love to manipulate emotions.

In this context, one can only but regret that this part of Cambodian history is not accuratly handed over to the young generation and falls into the memory hole. For exemple, the Education ministry only begins to distribute to high school students, a very recently co-written testimony of a girl aged 5 or 6 years in 1975 (Ung Loung). The ministry has of course an interested preference for this kind of books which " contains very little about Khmer rouge history " (as relevantly noted by Chris Decherd for AP, on 13 Nov) and which is signed by a member of Campaign for a Free-Mine World. The members of the Documentation Center of Cambodia who had implemented the translation of the book should instead have chosen, in the name of their proclaimed approach – " searching for the truth " – a valuable testimony written by an adult, as are exist : Peang Sophi’s short testimony, within the reach of anyone, or, in French, those much longer of Pin Yathay, Laurence Picq, Yi Tan Kim Pho. They could also have chosen the freshly gathered children testimonies by Ben Kiernan and Chanthou Boua, " Testimonies : Life under the Khmer rouge ", Peasants and politics in Kampuchea, 1942-1981, M. E. Sharpe, NY, 1982, pp.334-8. The duty of truth is a challenge on several accounts. It is not being severe to say that it should not be mistaken with flightiness or frenzy.

Sacha SHER, doctoral candidate in Political Sociology. Dissertation : The " Khmer Rouge " Political Journey: Forming, Building up, Project and Practices, 1945-1978.

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