Introduction du "Kampuchéa des "Khmers rouges"..."" (1) (pp.13 à 18)

Publié le par Sacha Sher

 

 

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 « Si on savait tout ! [pense le Bourgeois](…) On ne trouverait plus de crédit nulle part et on ne serait plus salué par personne (…) Ah ! Croyez-moi, le plus sûr, c’est de ne rien savoir et surtout de ne rien tirer du néant, à commencer par soi-même. Au surplus, n’est-ce pas la tradition ? »

Léon Bloy, Exégèse des lieux communs, chap. CXIII.

 

« Comprend-on Hamlet ? ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou. Mais pour sentir ainsi, il faut être profond, il faut être philosophe, il faut avoir un abîme en soi… nous avons tous peur de la vérité… ».

Nietzsche, Ecce Homo, « Pourquoi je suis si malin », § 5.

 

HAMLET (au SPECTRE de son père). — Et nous, bouffons de la nature, pourquoi ébranles-tu si horriblement notre imagination par des pensées inaccessibles à nos âmes ? (…)

LE SPECTRE. — (…) toutes les oreilles du Danemark ont été grossièrement abusées par un récit forgé de ma mort (…).

HAMLET.— Infamie !… Contiens-toi, contiens-toi, mon cœur ! Et vous, mes nerfs, ne vieillissez pas en un instant, et tenez-moi raide ! (…) Mes tablettes ! Mes tablettes ! Il importe d’y noter (…)

HAMLET (au SPECTRE). — Bien dit, vieille taupe ! peux-tu donc travailler si vite sous terre ? L’excellent pionnier ! (…)

HAMLET (à ses compagnons). — (…) il se peut que, plus tard, je juge convenable d’affecter une allure fantasque (…)

HAMLET. — (…) Notre époque est détraquée. Maudite fatalité, que je sois jamais né pour la remettre en ordre !

 Shakespeare, Hamlet, acte I, scènes IV et V.

 

 

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(Le lecteur pourra se familiariser avec les termes et les sigles se rapportant au mouvement révolutionnaire, ainsi qu’avec les noms des protagonistes, à l’aide du lexique situé en fin d’ouvrage).

 

Pour beaucoup, l’abomination du régime dit « khmer rouge » – officiellement appelé Kampuchéa Démocratique, Kampuchéa étant le terme savant pour le Cambodge, que ses habitants nomment couramment « pays khmer » (srok khmaer) – ne peut être qu’un défi à l’analyse politique et historique. Les aspects effrayants et sanglants attachés à cette révolution, plus que ses causes et son fonctionnement, sidèrent et provoquent le tumulte comme devant le plus rougeoyant des incendies. Plus le regard éclatant du conteur distant mais exercé s’embrasera, plus il fera bonne figure en ce bas monde. En revanche, qui aura pris la peine d’y regarder de plus près au risque de prendre à défaut les vues régnantes de son temps, ne sera pas accueilli au milieu des badauds avec un engouement et un intérêt aussi chargés d’émotion. Les avaleurs d’histoires tout cru resteront insensibles aux remarques du non conformiste qui aura forgé son avis en fouillant la cendre encore fumante.

La présente étude sort du registre de l’impensable. Les sources qu’elle utilise étaient jusqu’alors bien souvent inaccessibles au lecteur francophone. Sans doute cela s’explique-t-il par le fait que le désir de justice va rarement de pair avec la quête désintéressée et opiniâtre de la justesse. Nous avons aussi eu, à nos débuts, l’énergie ou bien l’orgueil de nous poser en juges – dans un contexte de pressions internationales pour faire payer leurs crimes aux maîtres d’œuvres de la révolution d’avril 1975. Ensuite, nos recherches ont consisté à comprendre ce mystérieux régime sans chercher d’emblée à approuver ou à condamner toute son action ou toutes ses motivations. Et notre souci a finalement été de préserver notre idée de l’objectivité – puisque l’on ne peut être totalement objectif, le point de vue de chacun étant limité – des propagandes politiques, des passions étriquées, des tours joués par l’imagination ou la mémoire, des emportements des « bonnes » consciences aliénées par leur popularité, et enfin des hypothèses non contrôlées par une critique approfondie et une autocritique sincère. En nous lisant, certains seront embarrassés par une neutralité et une propension à la nuance qu’ils jugeront excessive, tandis que d’autres s’offusqueront de ce qu’ils considéreront comme de trop vastes critiques, de trop grandes marques d’ironie, ou d’inutiles polémiques. A n’en point douter, ce seront souvent les mêmes, en fonction de leur sensibilité, des sujets abordés, des questions que nous n’aurons pas eu le temps de développer, et des erreurs que nous aurons inévitablement commises. Le voyage est bien long de la nuit jusqu’à la lumière. Que le lecteur veuille bien nous aider à le prolonger, et qu’il veuille croire en notre volonté sincère de n’avoir rien voulu taire et en notre effort final d’avoir voulu vacciner notre subjectivité : de l’esprit de parti qui rend aveugle, des certitudes auxquelles on s’accroche et qui vous retiennent, de l’agitation et de la surdité générées par le brouhaha ambiant, du manque de curiosité, de l’absence de courage moral qui empêche de se questionner, et enfin du besoin de reconnaissance sociale et des frilosités de toutes sortes qui paralysent la réflexion et appréhendent la moindre réévaluation des intentions de dirigeants présentés comme foncièrement malfaisants, ou la moindre mise au point sur la catégorisation, le chiffrage, ou le mode d’exécution de victimes d’un régime sanglant, comme faisant le jeu jugé infamant du « révisionnisme » ou du « négationnisme ». Or des historiens d’horizons divers ont conscience de la nécessité de « réviser », de « revoir » ou de « revisiter » certains récits historiques pour des raisons très diverses. L’Histoire, qui naît avec l’écriture, peut être assimilée à un combat contre la tendance préhistorique consistant à laisser les esprits dériver au gré de simples paroles de peu de foi. Et elle est aussi, si on la prend pour un enseignement de ce qui a pu réellement se passer, un affranchissement des récits composés par ceux qui ont les moyens de produire de l’écrit en masse, et qui n’ont guère intérêt à ce que la mémoire des faits soit reconstituée de manière suffisamment contradictoire. En effet, la diffusion de l’information sur un passé quelconque est effectuée de telle manière que l’historien finit inévitablement par exprimer des doutes et des révisions, souvent en s’appuyant sur des sources inédites – toutes sortes d’archives – à défaut d’avoir acquis une méthode de critique historique classique ou de s’être intéressé à d’autres recherches scientifiques (nous songeons par exemple au domaine judiciaire, à travers un ouvrage comme Critique du témoignage de François Gorphe, ou à l’archéologie, qui pourrait, dans notre cas, trouver des applications dans le décompte des victimes).

Les tentatives de compréhension que cette étude tente d’apporter à l’histoire d’un pays dissimulé aux regards extérieurs voici un quart de siècle, sont le fruit de six années de recherches qui instillèrent progressivement en nous un doute persistant et nous obligèrent à nous défaire d’une chape d’illusions chéries ou rassurantes sur les origines du mal qui se déchaîna sous la direction « révolutionnaire ». Nous opposons donc des démentis aux approximations qui inondent notre environnement culturel immédiat, mais il va de soi que d’autres travaux de recoupement d’informations parviendront plus tard à des explications moins commodes, tant la vérité historique est une notion trouble et inachevée. Nous espérons simplement transmettre à d’autres le goût de l’exactitude que nous avons tenté de cultiver avec nos moyens limités et dans le temps qui nous a été imparti.

La « révolution » d’avril 1975 est une des pages obscures de l’histoire du XXe siècle. Dans la conscience nationale cambodgienne comme dans l’espace imaginaire occidental, la confusion ou l’incompréhension sont grandes. Les Cambodgiens évitent souvent de se pencher sur ces années de peur et de silence, dont les représentations, plus parfois que les souvenirs, peuvent provoquer des traumatismes parmi les rescapés ou leur descendance [i]. Ils veulent néanmoins  savoir ce qui est advenu de leurs proches. Ils se demandent parfois pourquoi les révolutionnaires, représentés en bloc, se sont livrés à l’asservissement, aux déplacements en masse, à la dislocation des familles, ou à l’expropriation de tous les biens ; pourquoi ils ne donnaient pas assez à manger ; pourquoi ils étouffaient toute pensée individuelle, tout souvenir d’une culture passée, et tout sentiment d’attachement familial et amoureux ; ou pourquoi ils ont ordonné l’alimentation exclusivement en commun, retardé l’éducation des enfants, méprisé et purgé des professeurs, des ingénieurs et des techniciens formés sous l’ancien Régime ou à l’étranger, même lorsque ceux-ci étaient patriotes. D’autres questions sont d’ordre plus politique : pourquoi un mouvement porteur d’espoir, d’union et d’équilibre social, a-t-il engendré une nouvelle oppression étatique avant de s’effondrer au grand soulagement de presque tous ? Quelle était la nature de cette révolution ? Comment la machine économique et répressive de l’Organisation dirigeante appelée Angkar Lœu (« Organisation d’en haut » « supérieure » ou « Suprême »), ou Angkar Padévat (« Organisation révolutionnaire ») a-t-elle conduit à la mort de centaines de milliers de personnes, à commencer par de nombreux citadins ? Est-on en présence d’un génocide, d’un ethnocide, d’un politicide, d’un fratricide, d’un suicide, d’un fiasco putride, ou d’une réalité hybride ? 

Pour y répondre, nous retraçons d’abord le processus révolutionnaire de radicalisation économique et sociale, selon des considérations sociologiques et politiques et au moyen d’une confrontation des témoignages avec les documents internes du Parti Communiste du Kampuchéa (P.C.K.). Quelles furent ainsi les origines des réalisations marquantes du régime (évacuation des villes, division politique de la population, suppression de la monnaie, organisation militaire du travail) ? Comment la direction a-t-elle réagi devant les dysfonctionnements patents du système mis en place ? Dans une deuxième partie, nous cherchons à analyser les pratiques d’encadrement interne et externe du P.C.K. au regard d’expériences révolutionnaires antérieures et en fonction de l’état de l’organisation du Parti en 1975, après cinq ans de guerre. Comment les tactiques envisagées et les moyens mis en œuvre ont-ils évolué, de l’avènement de la révolution jusqu’à sa chute ? On peut ainsi dégager quelques thèmes fondamentaux : centralisation du pouvoir, uniformisation du mode de vie, instructions concernant la discipline, transmission des ordres, insistance sur la consultation des masses, degré de contrôle des bases de l’organisation, composition sociale des membres du Parti, purges internes, généralisation de l’autocritique, et mesures de rééducation, de contrôle et de répression. Enfin, nous nous interrogeons en troisième partie sur la question de la qualité marxiste, communiste, nationaliste, ou révolutionnaire du Kampuchéa Démocratique, des objectifs primordiaux du régime, des sources éventuelles de son « chauvinisme » supposé, et enfin sur l’inspiration et l’ampleur de sa lutte contre les moindres sphères ou tendances privées de la société au profit d’une tentative centraliste de collectivisation des moyens de production et des plus petits procédés de consommation.

Nous verrons que le mode de gouvernement du P.C.K. a subi des changements alors qu’apparaissaient des problèmes économiques et sociaux de plus en plus préoccupants, et qu’une grande partie de la décomposition provient de ce qu’un Parti unique tenta d’imposer – sans contrôle solide de ce terrain instable et glissant qu’est le terrain humain – son monopole non seulement sur l’organisation du travail et de l’économie, sur la possession des moyens de production et des biens, ou sur la délivrance de l’enseignement et des soins médicaux, mais aussi sur la prise en main des moyens de consommation et des besoins alimentaires, sans que la population ait eu, en général, les moyens ou le courage de donner son avis.



[i] Les états dépressifs ou psychotiques diagnostiqués découlent beaucoup moins de traumatismes émanant de la période révolutionnaire, que d’un deuil culturel et d’expériences culturellement marquantes comme la vie dans les forêts peuplées d’esprits malfaisants ou l’impossibilité d’honorer les morts au moyen de rites funéraires nécessaires à leur réincarnation. Lire « La question des séquelles psychologiques parmi les survivants », dans les réflexions annexes en fin d’ouvrage.

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