Introduction du "Kampuchéa des "Khmers rouges"..."" (2) (18 à 25)

Publié le par Sacha Sher

Pour cerner les sources qui pouvaient se rapporter au plus près au mouvement révolutionnaire cambodgien, nous nous sommes d’abord efforcés de lire ce que les futurs chefs du K.D. avaient pu lire ou écrire, d’explorer les archives françaises et cambodgiennes, avant de découvrir des textes en langue anglaise insuffisamment connus en France : ouvrages et analyses de David Chandler, Michael Vickery , Steve Heder, Karl D. Jackson, Kenneth M. Quinn, et Gareth Porter, traductions de la radio du Kampuchéa Démocratique éditées par la British Broadcasting Corporation (Summary of World Broadcasts, Part 3, The Far East, Monitoring Services of the BBC, faute de disponibilité en France des retranscriptions plus complètes de la F.B.I.S.), traductions de journaux internes ou de documents secrets du Parti Communiste du Kampuchéa (P.C.K.) réalisées par Steve Heder ou par le Documentation Center of Cambodia (D.C.Cam.), synthèses de confessions réalisées par Heder, traductions de textes politiques réalisées par le Cambodian Genocide Program dirigé par Ben Kiernan. De nombreux documents récupérés en 1993-1994 dans les archives du Ministère de l’Intérieur cambodgien ou en 1997 dans d’anciennes zones de combat ont été transmis au Documentation Center of Cambodia, centre « séparé » de l’Université de Yale en janvier 1997. Steve Heder en a traduit une partie en anglais en 1998 et 1999. Depuis l’an 2000, certaines révélations sont publiées chaque mois dans la revue khmère Svaenrok Kapeut, traduite en anglais sous le titre Searching for the Truth (voir http://www.welcome.to/dccam). A la fin de l’année 2002, seuls les numéros de l’année 2000 avaient été traduits. Les contributions d’historiens ou de juristes y étaient de bonne qualité, mais trop de place était accordée aux témoignages de personnes très jeunes en 1975-1979, parfois des membres de l’équipe même du D.C.Cam. Les titres n’étaient pas toujours en rapport avec le contenu des articles (« fosses de tuerie » se rapportait à des fosses où avaient été enterrées des personnes ayant succombé de faim, de maladie ou d’excès de travail). En 2002, les rédacteurs cambodgiens de Searching for the Truth ont commencé à publier des ouvrages, en khmer et en anglais, portant essentiellement sur la répression, à partir d’archives et d’entretiens débutés en 1999-2000. Il apparaît à travers un article du deuxième numéro de la revue que les personnes interrogées reçoivent une petite contribution financière. Il serait sans doute plus intéressant, pour la recherche ultérieure, d’exhumer ce que recèlent les archives vietnamiennes et chinoises.

 

Le démantèlement du mouvement communiste cambodgien à la fin des années quatre-vingt dix nous a permis de rencontrer des témoins avec plus de facilité, d’entreprendre quelques échanges avec d’anciens cadres communistes, essentiellement des milieux « intellectuels », comme en avaient déjà eu il y a plusieurs années Steve Heder , Elizabeth Becker  et Christophe Peschoux, et depuis peu Steve Heder , Henri Locard et Nate Thayer (lequel a aussi interrogé Ta Mok, Pol Pot et Nuon Chea).

 

Pour rendre compte des causes de la troublante expérience révolutionnaire cambodgienne, nous étions partis d’une explication politique réduite, tant notre vision du régime communiste et de la vie au Cambodge avant 1970 correspondait à la très peu sociologique standard total view (vision standardisée totale) déconstruite en 1984 par Michael Vickery dans Cambodia 1975-1982 (réédition Silkworm Books, Chiang Mai, 1999). La majorité des moyens de communication de masse occidentaux dont nous étions nourris, peu enclins au rappel du contexte historique, à l’analyse de fond, à la critique interne et externe des sources, à l’enquête directe et à la représentativité statistique – ou alors confondant fausse précision chiffrée avec exactitude – péchaient par colportage de nouvelles chargées d’émotions et par complaisance avec les considérations sihanoukistes ou vietnamiennes, si bien que notre sentiment de révolte ne nous portait guère à déceler ce qui, dans certaines histoires, avait pu être récupéré à la va-vite, amplifié ou occulté, ni à quel point la disette et la violence des soldats pouvaient, au moins en 1975 et en 1976, être le résultat des bombardements américains et de l’épidémie de cruauté qui s’étend à la faveur des guerres.

 

Nous fûmes sensibilisés à la révolution du Kampuchéa à l’âge de quinze ans et demi par l’histoire bouleversante et éprouvante de la jeune Molyda Szymusiak, présentée dans Les Pierres crieront. Quatre ans plus tard, nous cherchions un sujet de maîtrise d’histoire pour la rentrée universitaire de 1997. Notre père nous rappelait, à partir d’un vieil article du Monde du 10 mai 1975, que les dirigeants révolutionnaires avaient effectué leurs études en France et se signalaient par leur caractère unanimement timide – ce qui n’est guère exact. Dans la préface des Pierres crieront, le philosophe Jean-Marie Domenach indiquait que les « Khmers rouges » étaient venus au communisme sous l’influence de disciples de Louis Althusser (en fait, on peut subodorer que son influence, très partielle, a été plus directe et précoce [i]). Nous découvrions ensuite le livre de François Debré, Cambodge, La révolution de la forêt, qui mentionnait l’existence de thèses de sciences économiques soutenues en France par Hou Yuon et Khieu Samphan [ii], un corpus tout à fait adéquat pour démarrer une maîtrise. Notre penchant anti-communiste [iii] associé à notre connaissance limitée de la presse française, nous donnait des dirigeants révolutionnaires une vision de monstres, certes, mais froids, et dont le passé de militants en France méritait d’être éclairé. Cette première année, nous lûmes donc les livres de François Ponchaud et Pin Yathay, la biographie de Pol Pot par David Chandler , les thèses de Khieu Samphan, Hou Yuon, certains textes fondamentaux du communisme, l’Humanité des années cinquante, ainsi que des documents d’archives. Notre étude se poursuivit en D.E.A. puis, en octobre 1999, en thèse de sociologie politique, date à laquelle nous nous sommes résolus à apprendre le khmer, ce qui nous permit de vérifier le sens de certaines expressions et de certains slogans.

 

L’interaction principale entre nos interlocuteurs et nous-mêmes tourna autour de leur engagement politique anticolonialiste, antimonarchique, « progressiste » ou communiste. En analysant les derniers documents disponibles, et en confrontant les travaux et les avis des experts, nous en vînmes à considérer les témoignages oraux comme étant insuffisamment fiables pour parvenir à une explication pointue. Même précis ou sincères, les témoins ne pouvaient tout dire. Ce sentiment était renforcé par la lecture d’autres travaux universitaires fouillés à propos d’autres révolutions (Jean-Clément Martin sur la Révolution française, Gábor Tamás Rittersporn sur le régime soviétique sous Staline, Gilles Dorronsoro sur le régime des taliban en Afghanistan).

 

Par a priori, faute d’accès aux sources ou de conseils appuyés, ce ne fut qu’à la faveur d’un voyage au Cambodge en juillet 2000, au cours duquel nous pûmes consulter les volumes d’ASEMI au Centre Culturel Français et rencontrer un rescapé de la zone Est, que nous nous sommes plongés dans des travaux qui soulevaient des points importants sur la réalité révolutionnaire, alors que nous bornions alors notre attention au parcours des révolutionnaires. A notre grande surprise, ces travaux ne partaient pas d’une explication absolue et partisane. Ils tentaient d’apporter des faits et de peser les sources disponibles avec une attention quant au contexte, une mesure dans les propos et un sens critique dans la réflexion qui se rencontrent rarement. Steve Heder eut la bonne volonté de nous envoyer des extraits de confessions de prisonniers et de documents de l’Etat-major général qu’il avait traduits et introduits sous le titre Documentary Evidence Linking Surviving Senior and Other Leaders of the Communist Party of Kampuchea to Crimes Against Humanity in Cambodia, 1975-1979 : a Preliminary Sampling from the Holdings of the Documentation Center of Cambodia and Other Sources (mai 1999). Ces documents, additionnés d’extraits de carnets de note d’interrogateurs de la sécurité ont servi de support à la toute récente enquête juridique de Heder et Brian D. Tittemore, Seven Candidates for Prosecution : Accountability for the Crimes of the Khmer Rouge, War Crimes Research Office, Washington College of Law, American University and Coalition for International Justice, (June 2001), consultable dans le domaine public sur internet. Puis nous en vînmes à lire plus qu’un chapitre du livre réfléchi de Michael Vickery Cambodia 1975-1982 (1984), que d’autres historiens discutent au sujet de l’interprétation à donner de la nature du régime. Notre conscience évolua sensiblement en lisant The Political Economy of Human Rights volume II : After the Cataclysm, Postwar Indochina and the Reconstruction of Imperial Ideology (1979) de Noam Chomsky et Edward S. Herman. Cette lecture nous avait été conseillée par Serge Thion, sans insistance. Dans ce deuxième volume, non traduit en français, les auteurs examinaient les réactions de la presse américaine à la chute de Saïgon et de Phnom Penh et la validité de certains « faits » rapportés par François Ponchaud ou John Barron et Antony Paul. Autre satisfaction de notre curiosité : les études économiques sur le régime du K.D. – de loin les plus abouties – réalisées par Marie-Alexandrine Martin et parues dans Etudes Rurales [iv]. Nous revenions aussi sur la thèse bien informée de Roel Burgler, publiée à Saarbrücken en 1990, The Eyes of the Pineapple, Revolutionnary Intellectuals and Terror in Democratic Kampuchea. Nous lisions ensuite une partie délaissée du recueil d’études édité par un ancien salarié du Département d’Etat américain, Karl D. Jackson, Cambodia 1975-1978, Rendezvous with death (1989), puis parcourions certains textes réunis par David Chandler et Ben Kiernan, Revolution and Its Aftermath (1983) et examinions les débats de la Chambre des Représentants américaine, Human Rights in Cambodia : Hearing Before the Subcommittee on International Relations, Washington (1977). Il nous a encore fallu du temps avant d’apprécier des ouvrages entr’aperçus jusqu’alors : Khmers rouges ! Matériaux pour l’histoire du communisme au Cambodge (1981), de Serge Thion et Ben Kiernan, Des courtisans aux partisans, la crise cambodgienne, (Gallimard, 1971), de Jean-Claude Pomonti et Serge Thion, qui mettent splendidement à nu bon nombre de réalités et de pesanteurs cambodgiennes, puis encore pour prendre en compte les témoignages inclus dans le dernier livre de Ben Kiernan, Le génocide au Cambodge (1998), et pour relever ceux rapportés par Kiernan et Chanthou Boua dans Peasants and Politics in Kampuchea, 1945-1981 (1982) ou par Kiernan dans « Kampuchea’s Ethnic Chinese Under Pol Pot : A Case of Systematic Social Discrimination », Journal of Contemporary Asia, vol.16, n°1, 1986, pp.18-29. Il nous aussi fallu les conseils de Serge Thion pour consulter la thèse de Kenneth M. Quinn, The Origins and Development of Radical Cambodian Communism (1982) (pour la partie sur l’organisation « khmère rouge » pendant la guerre, essentiellement au Sud-Ouest). La réalité de la répression au sommet était par ailleurs éclairée par la toute dernière étude de David Chandler, Voices From S-21, Terror and History in Pol Pot’s Secret Prison, Silkworm books, (2000). Jusqu’en 2001, nous avions aussi totalement manqué la thèse de Kiernan, dont la démarche était assez parallèle à la nôtre : How Pol Pot Came to Power, a History of Communism in Kampuchea, 1930-1975 (1985). Ces études nous incitaient à lire ou à relire avec un œil neuf des témoignages comme ceux de Pin Yathay, Haing Ngor ou Someth May, portant chacun sur certains secteurs de la zone Nord-Ouest, ou celui de Mœung Sonn concernant le secteur de Kompong Som. Sur le Nord-Ouest, un témoignage tardivement consulté, recueilli par l’ethnologue Ida Simon-Barouh, apparaissait comme particulièrement méticuleux : celui de Yi Tan Kim Pho, sage-femme déplacée dans le secteur 4 dans Le Cambodge des Khmers rouges, chronique de la vie quotidienne (l’Harmattan, 1990). Notre perception des choses cambodgiennes allait finalement prendre de l’épaisseur à la lecture de réflexions sociologico-politiques contenues dans la thèse de Phouk Chhay sur Le Pouvoir politique au Cambodge, l’ouvrage de David Chandler, The Tragedy of Cambodian History, ou l’article de Michael Vickery, « Looking Back at Cambodia, 1942-1976 » [v], dont l’indépendance politique avait été récompensée par une privation de traduction dans la revue Les Temps Modernes en 1980, au moment du bouclage. Ce ne fut qu’après cela que nous relisions l’ouvrage du père François Ponchaud, Cambodge année zéro (1977), avec plus d’attention quant à la formulation et à la sélection des témoignages, notamment en le comparant aux études du même auteur parues dans Echange France-Asie en janvier et mai 1976 (dossiers n°13 et 17).

 

De tout cela, il apparaissait qu’une certaine méfiance était à observer vis-à-vis de sources intéressées à se faire valoir ou à servir un camp, une vision préconçue anticommuniste ou communiste, de bonne ou de mauvaise foi, ou une ambition néo-colonialiste. Au départ, les auteurs occidentaux ayant quelque compréhension pour la lutte du Front Uni National du Kampuchéa – la coalition qui réunissait les partisans du prince Sihanouk et de Khieu Samphan contre les bombardements américains et contre le régime qui avait aboli la monarchie au Cambodge – à savoir Catherine Quiminal, Georges C. Hildebrand, Gareth Porter, Serge Thion, et Ben Kiernan, ne nous intéressaient pas, tant nous cherchions à abonder dans notre propre opinion, fixée d’avance sur l’écran de notre ignorance. Des historiens critiques vis-à-vis de la politique américaine ou de ce que l’on rapportait dans les médias des récits de réfugiés nous paraissaient donner des excuses à des criminels. Et pourtant, le recul aidant, il s’avéra que rares étaient ces sources qui ne s’appuyaient pas sur des faits solides, tandis que la littérature anti-« khmère rouge », par un phénomène de renforcement réciproque, ne s’astreignait que très peu à remonter à la source. Seuls Jocelyne et Jérôme Steinbach, et dans un premier temps Porter et Hildebrand, avaient repris tels quels et sans sens critique les chiffres des réalisations économiques diffusés par la radio. Les autres, des universitaires pour la plupart, s’attachaient à ce que la réalité des faits se fasse jour, et signalaient que les témoignages n’allaient pas tous dans le même sens et que la lecture de certains d’entre eux requérait une certaine prudence. Ces chercheurs, professionnels ou non, les voici : Ben Kiernan, Noam Chomsky , George C. Hildebrand, Gareth Porter, Serge Thion, Malcolm Caldwell, Torben Retbøll, et, de manière moins publique ou plus tardive, David Chandler , Steve Heder, Michael Vickery et Marie-Alexandrine Martin. Parmi eux, Kiernan, Heder, Vickery et Martin, sont ceux qui ont interrogé le plus de réfugiés. Ces personnes étaient, quels qu’aient été leurs opinions politiques, bien mieux informées et bien plus précautionneuses, par exemple, que Jean Lacouture. Elles faisaient probablement partie de ce que Noam Chomsky avait évalué en 1978 être la douzaine de personnes qui, de par le monde occidental, se souciaient d’établir les faits avec un minimum de scepticisme : « pour tous les autres, écrivait Chomsky à Malcolm Caldwell, leur vérité préconçue est que les Khmers rouges sont des nazis ou pire encore et qu’il est inutile d’établir les faits réels » [vi]. A notre connaissance, Ben Kiernan est le seul qui a changé d’avis et qui établit actuellement ce rapprochement, reprenant à son compte une thèse vietnamienne qui fit long feu.

 

L’amalgame avec le national-socialisme provient en bonne part d’une absence de curiosité idéologique. Or la connaissance de l’idéologie du P.C. du Kampuchéa peut maintenant être enrichie par la lecture de traductions diverses : radio officielle (grâce à la B.B.C.), rapports et plans compilés (cf. David Chandler  et Ben Kiernan, Pol Pot Plans the Future), statuts du Parti (cf. Ong Thong Hoeung et Laura Summers dans The Party Statutes of the Communist World, W. B. Simons & S. White, 1984), organe du Parti Drapeau(x) Révolutionnaire (s) (avant-projets de traduction réalisés par Steve Heder en 1987, et traductions de Nil Samorn transmises par Philip Short  [vii] ).

 

Après avoir cherché ce qui aurait pu annoncer les dérives politiques, économiques ou répressives du P.C. du Kampuchéa dans toute une littérature politique, il nous apparut progressivement que la ligne politique qu’il adopta n’était plus idéologiquement incompréhensible, ni sa « folie » meurtrière consubstantielle à l’idéologie communiste et au mode de pensée des dirigeants, peu divergent en cela de celui d’autres dirigeants communistes, leur but partagé n’étant pas de tuer tous les bourgeois, mais seulement les plus « dangereux », les adversaires « furieux », les éléments « indociles » ou hostiles. En effet, la masse des bourgeois et des petits-bourgeois devaient être rééduqués, neutralisés à l’avance, utilisés comme force de travail plutôt que comme force de réserve. Au Kampuchéa, dès 1975 et davantage à la fin de 1977, les couches urbaines et bourgeoises devaient même être « rassemblées » ou « gagnées » afin de parer à toute contagion ennemie. Les dirigeants avaient bien conscience que les évacués des villes n’étaient pas une catégorie sociale homogène et qu’ils comptaient parmi eux une bonne moitié d’anciens paysans. Mais nombre de cadres locaux les traitaient à part alors que la politique générale était de réprimander, d’écarter, et de purger ceux qui ne s’adaptaient pas au mouvement, et ce quelque soit leur appartenance de classe. Les cadres recevaient des mots d’ordre proches des leçons de Lénine formulées dans un passage de La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky cité par Staline dans Les Principes du léninisme, un ouvrage qu’avaient lu les communistes cambodgiens passés par Paris et qu’ils avaient distribué en français à des cadres pendant la guerre [viii]. Lénine disait que « supprimer les classes » nécessitait de « chasser » les propriétaires fonciers et les capitalistes. Quant aux petits producteurs, avec qui il fallait « faire bon ménage », car on ne pouvait ni les « chasser » ni les « écraser », « on p[ouvait] (et on d[evait]) les transformer, les rééduquer – mais seulement après un très long travail d’organisation, très lent et très prudent ». La vigilance ne s’arrêtait d’ailleurs pas à ces classes, puisque la lutte devait encore être menée contre les « préjugés petits-bourgeois » qui influençaient les « prolétaires eux-mêmes » (Lénine, La maladie infantile du communisme) [ix] . Il en fut rigoureusement de même au Kampuchéa.

 

La réalité de la politique du K.D. n’était pas immédiatement perceptible du fait de l’origine sociale de la plupart des réfugiés et de la façon dont la grande presse véhiculait les discours politiques dominants. A partir de 1979, le nouveau régime cambodgien, armé par le Vietnam, chercha à stigmatiser les vaincus. Un Tribunal présidé par le ministre de l’Information fut mis en place pour juger les crimes de « la clique Pol Pot-Ieng Sary ». La toile de fond était que cette clique avait voulu exterminer le peuple cambodgien pour permettre aux Chinois de coloniser le pays [x] . En 1975, des réfugiés avaient déjà pensé que « les dents noires », autrement dit les Vietnamiens, dirigeaient le K.D. pour mener une politique de génocide [xi]… En 1979, les pièces accusatrices énuméraient tout un chapelet d’horreurs : utilisation d’explosifs pour tuer en masse, de bulldozers pour écraser les gens, cas de personnes brûlées vives ou dépecées, etc. [xii]. Et il n’est sans doute pas fortuit que ces dernières descriptions de torture rappelaient certaines représentations de l’enfer contenues dans les traités de moralité cambodgiens ... [xiii] On notera encore à quel point la propagande des deux ennemis finissait par se rejoindre. Ceux-ci s’accusaient mutuellement de mener un génocide, et recouraient aux mêmes images d’horreurs pour dénier toute humanité à leur adversaire. Dans une lettre du 13 mars 1979, la délégation du K.D. à l’O.N.U. produisait des récits d’horreurs identiques à ceux qui étaient et seraient dirigés contre le Kampuchéa : les Vietnamiens auraient maltraité des paysans en les brûlant vif, leur auraient crevé les yeux, auraient « fait un tri entre les filles au teint clair et celles au teint foncé », ces dernières étant « immédiatement massacrées » et les premières étant violées puis fusillées. Les deux camps se lançaient l’accusation d’assassiner des bébés soit en s’en servant comme ballons, soit en les jetant en l’air avant de les transpercer de leurs baïonnettes, soit encore en les écartelant en tirant sur chaque jambe [xiv]. Il serait sans doute possible de faire remonter quelques uns de ces récits réels ou imaginaires aux guerres d’Indochine. Ainsi, Michael Vickery avait reçu les aveux d’un militaire de l’armée cambodgienne chargé de la répression anti-indépendantiste près de Battambang dans les années cinquante, au sujet d’écartèlements de bébés perpétrés par des soldats qui voulaient ainsi mesurer leur force [xv]. Il est partant de là envisageable de penser que certains révolutionnaires du Nord-Ouest ont gardé rancune des agissements de ces soudards. Quant à la rumeur des bébés jetés sur des baïonnettes, aucun chercheur n’en a entendu parler par un témoin direct, et elle semble être un produit de l’imagination humaine que les armées en guerre et leurs médias forgent ou répandent quand l’occasion se présente – durant la première guerre mondiale la propagande britannique répandait déjà que ce type d’atrocités avaient été commises par les Allemands en Belgique [xvi]. Dans le cas cambodgien, les salariés de la presse à grand tirage, qui ne sont guère immunisés contre les propagandes, ont montré, dans un but de dénonciation, leur capacité à véhiculer du morbide et à générer du fantasme dans un bel étalage de connaissances approximatives. Ce phénomène prit une ampleur considérable à partir de 1979, lorsque la « nouvelle du génocide (…) avait fini par inonder tous les organes d’information », et que la presse rattrapa parfois « son silence par un étalage de sang rarement égalé » [xvii]. Ce revirement a été particulièrement spectaculaire dans le journal l’Humanité et a fait l’objet d’une étude (Jean-Noël Darde, Le ministère de la vérité : histoire d’un génocide dans le journal « l’Humanité », Seuil, 1984). Du côté états-unien, cependant, la fin de l’année 1979 est marquée par un revirement diplomatique en faveur de Pol Pot contre l’occupation vietnamienne, ce dont témoignent à la fois les positions de Douglas Pike soulignant le charisme et le soutien substantiel dont jouissait Pol Pot, les pressions dont Sihanouk fut l’objet en 1981 pour s’allier à nouveau aux communistes, et le rapport démographique de la CIA occultant les exécutions de 1977-78 [xviii] .

Mais généralement, les articles d’aujourd’hui répètent à l’envi que les soldats et les cadres « Khmers rouges » étaient presque tous du plus jeune âge, illettrés voire anthropophages, et qu’ils s’étaient livrés au meurtre de tous les anciens militaires et de leurs épouses (alors que ces épouses de militaires tués ou emprisonnés semblent plutôt avoir été réunies dans un endroit isolé [xix]), ou au meurtre systématique des utilisateurs de lunettes (Ponchaud indique pourtant que les intellectuels étaient envoyés dans des villages spéciaux [xx]), de cheveux longs [xxi], et de mains claires ou non calleuses, ce que l’on ne trouve dans aucun témoignage sérieux (voir la bibliographie). Il y eut sans doute des jeunes soldats excités par le misérable pouvoir que leur conférait le port d’une arme, comme chez les communistes vietnamiens, et il est des traces documentaires que des jeunes étaient en passe de recevoir des responsabilités civiles à la fin de l’année 1977 au Nord-Ouest, bien que cela n’apparaisse pas dans les témoignages nuancés. Someth May, déplacé au Nord-Ouest lors de l’évacuation de la capitale, mentionne des soldats âgés de seize ou dix-sept ans, un chef d’unité de dix-sept ans, des cadres de groupe ou de commune d’une quarantaine d’années, et, pour la fin de l’année 1978, des soldats n’ayant pas plus de quinze ans, ainsi que des espions de douze ans tout au plus, selon ce qu’il put entendre [xxii]. Haing Ngor, qui resta jusqu’à la fin du régime aux alentours de Phnom Tippeday au Sud de Battambang, également au Nord-Ouest, parle souvent de jeunes soldats voire d’enfants-soldats (et non d’enfants-cadres), tout en distinguant, à un moment, les « jeunes garçons » devenus « mouchards » (chhlop) des « adolescents » devenus soldats. Yi Tan Kim Pho se souvient de soldats de treize à trente ans en avril 1975, puis, une fois déplacée au Sud, d’un chef de village d’une quarantaine d’années sachant lire et écrire et dont « chacune [des] paroles a[vait] une telle force qu’on ne p[ouvait] que l’écouter et lui obéir », tandis que son adjoint, un ancien conducteur de cyclo-pousse, était, lui, « complètement illettré », mais parlait d’idéologie avec une « aisance surprenante ». Près de Battambang, au village de Kabal Say, deux des trois chefs de travail rencontrés étaient âgés d’une quarantaine d’années, et plus tard, plusieurs cadres avaient entre vingt et cinquante ans [xxiii]. Pin Yathay, qui partit en mai 1977 avant l’amorce d’un processus de promotion des jeunes, ne fut pas frappé par la jeunesse des soldats et des cadres de villages et de coopératives, mais par leur ignorance, leur illettrisme – très peu lisaient le mensuel du Parti – et leur absence de discernement dans l’application des principes qu’ils proclamaient tout haut mais « appliquaient et expliquaient à tort et à travers » : « Le ressentiment leur tenait lieu d’idéologie » [xxiv]. Haing Ngor faisait ressortir par un jeu de mots qu’ils étaient des « communistes au sommet » (kommuny) et des « hommes revanchards » (kum-mnouh) « en bas ». « Ils prennent leurs cruautés pour de l’héroïsme » commentait Ong Thong Hoeung à propos des combattants qui racontaient leurs récits de guerre à l’hôpital. Les soldats qu’il vit, à Phnom Penh, étaient âgés de quinze à dix-sept ans ; les cadres de Takhmau, au Sud de Phnom Penh, avaient de vingt cinq à trente ans, sauf le responsable de la sécurité qui en avait dix-sept ; au centre de rééducation dit B 17, deux sympathiques cadres originaires des régions montagneuses voisines du Laos, habitués à côtoyer les hauts membres du Parti d’origine citadine, formaient un couple de vingt et vingt-deux ans [xxv]. Un journaliste et juriste déplacé à l’Est de Kompong Cham dans le district de Dâmber, évaluait l’âge des chhlop (soldats-espions) à quinze-dix-sept ans et celui de son chef de village à une cinquantaine d’années [xxvi]. La vision d’ensemble qui veut que des enfants aient tenu en main la plupart des responsabilités prend probablement sa source dans la représentativité excessive des témoignages d’enfants sur la période. Cet exemple illustre à quel point une absence d’analyse de sources sérieuses aboutit à des erreurs d’appréciation. La tendance générale est aussi d’idéaliser la vie pré-révolutionnaire pour mieux souligner l’horreur de la période qui suivit. Un rappel historique n’est donc pas inutile.

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