Les premiers témoignages (pp.309-319 du livre Le Kampuchéa...)

Publié le par Sacha Sher

Les premiers témoignages

 

Pendant plusieurs années, la seule source sur le K.D. fut ce que la presse rapportait des dires des réfugiés, le pays étant hermétiquement fermé pendant près de trois ans. La plupart des récits étaient accablants, en net contraste avec les récits des réfugiés Vietnamiens et Laotiens. Aussi, comme l’ont fait remarquer des historiens, pour une grande partie de l’Occident, ce pays lointain devint tout entier une immense « chambre d’horreurs », une sorte de « Disneyland à l’envers » [i]. Pourtant, les Cambodgiens sont souvent les premiers à admettre que la situation locale variait beaucoup d’une région ou d’un secteur à un autre et que tout n’était pas horrible. Des raisons multiples expliquent ce décalage de vision.

Il convient d’abord de rappeler ce qu’avaient traversé les réfugiés avant de pouvoir parler. Alors que la moitié des réfugiés vietnamiens s’étaient retrouvés en Chine, la plupart des Cambodgiens avaient peuplé dans les camps de Thaïlande — de 20 000 à 56 000 avant 1979, selon les évaluations, dont les deux-tiers ou les trois-quarts dans les camps contrôlés par le ministère de l’Intérieur thaïlandais [ii] , qui en avait construit une quinzaine en 1975 et 1976. En 1979, près de 215 000 réfugiés et déplacés d’Indochine, avaient été placés sous l’égide du H.C.R. Après le départ des premiers réfugiés et l’arrivée d’une masse de réfugiés contrôlés par le K.D. en automne 1979, 119 000 Cambodgiens étaient rassemblés sous l’égide du Haut Commissariat aux Réfugiés (H.C.R.), tandis que d’autres, cantonnés à la zone frontière dans les nouveaux camps, étaient aidés par le F.I.S.E. et le C.I.C.R.. Quant aux réfugiés au Vietnam, ils avaient été renvoyés au Kampuchéa Démocratique, à la différence des réfugiés Vietnamiens expulsés du Cambodge au début du régime [iii]. La plupart des premiers récits proviennent donc de Thaïlande. Et là, presque tous les réfugiés avaient d’abord passé plusieurs jours en prison pour être interrogés (dix à quinze jours selon Patrice de Beer dans Le Monde du 18 septembre 1976), voire plusieurs semaines ou plusieurs mois [iv]. Certains officiers arrivaient « blessés et à moitié fous », ou tel réfugié « ne répondait que par monosyllabe » et semblait avoir « échappé d’un asile d’aliénés » [v] . Tous étaient en butte à la misère, aux maladies, aux abus de certains militaires et chefs de camps, et ceux des réfugiés de guerre qui étaient arrivés après juin 1979 étaient hantés par des rumeurs d’incursion armées, de plans de rapatriement en masse, ou angoissés par les refoulements au Cambodge, les départs groupés vers une destination inconnue, ou les difficultés à demander l’asile politique à un pays tiers, car ces personnes n’étaient plus considérées par les autorités comme des « réfugiés », mais comme des illégaux, des « hébergés » [vi] , ou bien des « personnes déplacées », des « émigrants » ou « immigrants » « illégaux » censés retourner au Cambodge. Les réfugiés et les émigrants illégaux situés nettement en territoire thaïlandais bénéficiaient de l’aide du H.C.R. et recevaient la visite de « field officers » venus régulièrement recueillir leur candidature au départ [vii] . En 1979, près de 300 000 personnes s’amassèrent le long de la frontière thaïlandaise pour fuir les zones de combat. Sur une population évaluée à près de 560 000 déplacés fin 1979, seuls 164 000 purent trouver asile en Thaïlande dans des « holding centers » provisoires contrôlés par l’armée thaïlandaise, le camp de Khao I Dang semblant être le moins touché par l’insécurité. Le 31 mai 1980, sur ces 164 375 personnes, seules 1 024 purent partir vers une terre d’accueil, celles gravement malades, celles qui rejoignaient leur famille ou celles qui bénéficiaient d’un « piston venant de très haut » [viii] . Au vu de ces diverses conditions, s’attirer l’amitié d’un étranger permettait aux réfugiés d’améliorer leur quotidien ou d’accélérer leur sortie. Un journaliste ouest-allemand a indiqué que « pour quelques dollars, ils vous racontaient n’importe quoi » [ix] . Les récits d’horreurs sur la « barbarie khmère rouge » furent alors repris, non seulement par la presse occidentale, mais par les Vietnamiens, alors que l’intérieur du Cambodge restait fermé, et pour longtemps encore, à la plupart des étrangers.

En général, les camps thaïlandais n’étaient accessibles qu’à des journalistes étroitement accompagnés par les autorités du camp, et flanqués d’interprètes sélectionnés par des militaires ou des entités politiques cambodgiennes anti-révolutionnaires. Il arrivait même que le chef du camp serve personnellement d’interprète. Le pouvoir thaïlandais avait intérêt à filtrer l’entrée dans les camps et à sélectionner les témoins pour donner des communistes voisins une image sombre et empêcher, au milieu d’autres moyens plus musclés, la montée des communistes thaïlandais à l’approche des élections législatives du 4 avril 1976. C’est ainsi par l’intermédiaire de l’ambassade américaine que John Barron et Antony Paul, qui connaissaient des gens de l’armée et de la police thaïlandaise, purent avoir accès aux camps (selon Steve Heder). Leur interprète venait également de Bangkok (selon William Shawcross) [x]. Un chercheur comme Steve Heder se vit refuser l’entrée en Thaïlande en 1978 par le Conseil National de la Recherche alors qu’il devait mener, grâce au soutien financier du Sciences Social Research Council, des recherches sur le Cambodge de l’après-guerre. Privé d’aide, il alla malgré tout à la frontière en 1979 en évitant les points de contrôle de la soldatesque thaïlandaise et en se cachant à la limite du territoire cambodgien. Lorsqu’une masse importante de réfugiés déferla, il se cacha dans les camps, protégé des soldats par des amis, puis finit par passer inaperçu parmi les humanitaires [xi].

Les journalistes réceptionnés en Thaïlande n’avaient bien souvent aucune connaissance du Cambodge, et la qualité de leur compte-rendu pouvait être altéré par leur crédulité, leur manque de conscience professionnelle ou leur parti pris. Quelques-uns se distinguaient nettement du lot : Roland-Pierre Paringaux, déjà correspondant de l’A.F.P. au Cambodge pendant la guerre, mena une longue enquête en Thaïlande avant d’écrire une série intitulée « Cambodge : la dynamique de la Terreur », publiée en plusieurs volets dans Le Monde à partir du 22 décembre 1978. Par contraste, le travail d’Anthony Paul et de John Barron était dépourvu de la moindre précaution. Pendant deux mois, Barron et Paul furent introduits dans quatre camps par un représentant du ministre thaïlandais de l’Intérieur. « A chaque fois », ils s’adressèrent au chef de camp, pour dresser une liste de réfugiés qui leur « paraissaient particulièrement prometteurs sur le plan des renseignements » [xii] … C’était la procédure habituelle. Michael Vickery avait confié à Noam Chomsky  que les directeurs de camps avaient pour habitude de choisir les réfugiés qui raconteraient des histoires d’horreurs aux diplomates et aux journalistes occidentaux. Patrice de Beer mentionnait lui-même avoir parlé avec des réfugiés choisis par le chef khmer du camp parmi les derniers arrivés. Les conversations avaient lieu au milieu d’autres réfugiés et le chef – un ancien instituteur employé sous les révolutionnaires à déchiffrer les modes d’emploi des médicaments dans un dispensaire – écoutait « en retrait » (Le Monde 18 et 28 septembre 1976) [xiii] . Le travail des deux Américains était également malhonnête dans la présentation des articles cités – et à l’occasion mal datés –, obscur dans la façon dont le nombre de victimes était estimé, et silencieux sur tout un contexte historique : l’effondrement économique général, les prévisions de famines et d’épidémies, enfin les destructions massives, criminelles, et lourdes de conséquences sur la ligne du P.C.K., causées par les bombardements des B 52, réduits en la circonstance à une « incursion limitée » contre les sanctuaires vietnamiens… Ne touche-t-on pas aux frontières du négationnisme ?

Le Père François Ponchaud et Michael Vickery faisaient, eux, partie du personnel des organisations humanitaires. Ponchaud dit s’être mis à écrire son livre par hasard, poussé malgré lui par Michel Legris du Monde qui le mit en contact avec les éditions Julliard. Il aurait travaillé sans se montrer aux autorités dans le cadre de son « travail humanitaire dans les camps ». Ponchaud, exégète biblique de formation, écrivait à Noam Chomsky  dans une lettre du 17 août 1977 qu’il avait pris un certain nombre de précautions. Il n’apportait jamais d’aide avec lui. « D’office, se justifiait-il, je me méfie des gens qui parlent français, des officiers, des gens de l’administration : trop liés avec l’ancien régime, ils peuvent plus facilement abuser. Je me méfie des gens qui viennent spontanément me confier quelque chose, des gens qui ont des révélations à faire, des gens qui en savent trop (…) Je suis fils de paysan, ayant cultivé la terre jusqu’à 25 ans, et je me méfie du sensationnel et des beaux parleurs des villes ». Il préféra ne pas retenir un certain nombre de déclarations fracassantes, et certains réfugiés croyaient même qu’il était partisan des « Khmers rouges » parce qu’il posait trop de questions. Une fois, il réussit à démasquer au bout de deux heures un certain « Chung Bor » qui prétendait être un cadre ayant pris part à l’exécution de cinq mille personnes (le « Chong Bo » qui s’était exprimé lors d’une conférence de presse organisée le 21 avril 1976 par un chef de gouvernement khmer pour la libération, le colonel Souvatthana, et dont les propos avaient été reproduits dans le Figaro du 22 avril et Le Monde du 23 avril et le « Chong Bol » que le gouvernement du Royaume-Uni mentionnait encore sans citer de source écrite en juillet 1978 dans un rapport envoyé à l’O.N.U.).[xiv]. Comme Ponchaud l’avait écrit à Torben Retbøll le 9 juin 1978, il avait encore « dénoncé l’imposture de Kéo Souvatthana (et par ricochet Chung Bo) (…) parce que ces gens volaient les réfugiés, en ramassant de l’argent pour une résistance illusoire ». Ponchaud l’avait fait dans Le Monde du 18 septembre 1976, qualifiant notamment Chung Bôr d’imposteur. Il est dommage qu’il ne fût point question de ces imposteurs dans son livre. Etait-ce pour anesthésier l’esprit critique des lecteurs face aux nombreux témoignages sélectionnés, probablement trop rapidement, puisqu’il n’était pas indiqué comment le tri avait été effectué ? Il est fort possible que Ponchaud n’ait pas eu alors conscience que la principale qualité du témoin était sa capacité à faire preuve d’autocritique [xv]. Néanmoins, le lecteur attentif pouvait apprendre dans l’avant-dernier chapitre que les réfugiés vivaient « avec leurs souvenirs, ressassant toutes les horreurs dont ils ont été témoins. Chacun apporte le témoignage de ce qu’il a vu ou entendu dire, l’imagination et la nostalgie du pays natal tendant à grossir et à déformer les faits » (Cambodge année zéro, Julliard, 1977, réédition Kailash, 69, rue Saint Jacques 75005 Paris, p.234). Dans un numéro antérieur d’Echange France-Asie, il se demandait : « tout réfugié  n’a-t-il pas été conduit même inconsciemment à noircir le régime qui l’a fait souffrir ? [Avec ?] Le recul du temps, l’atmosphère surchauffée des camps de réfugiés où l’imagination amplifi[e] et déform[e] les moindres rumeurs, n’ont-ils pas inventé des faits ou du moins n’en ont-ils pas exagéré la portée ? » [xvi] . Sans aucun doute, les conditions de promiscuité provoquaient une rencontre entre l’imagination des uns et la crédulité des autres. Les historiens ont maintes fois constaté, comme l’écrivait Ernst Nolte, que « des grandes foules rassemblées dans des situations extrêmes et confrontées à des événements difficilement explicables ont été, et demeurent, de vrais foyers de rumeur » [xvii] . Ponchaud concluait pourtant à une convergence des témoignages, qui conduisait « sur quelques points, à une quasi-certitude ».

Ponchaud était certes un peu plus précautionneux que Barron et Paul, mais son livre écrit du 24 juillet au 24 octobre 1976 ne pouvait refléter, en tout état de cause, qu’une partie des conditions de vie sous le K.D., puisque aucun des témoins dont il retint les relations écrites n’était paysan – alors même qu’il affirme que les réfugiés appartenaient à toutes les classes sociales (p.226) – ce qui ne manque pas de piquant pour quelqu’un qui assure se méfier des « beaux parleurs des villes ». Ce n’est qu’en 1977 que lui parvinrent des témoignages de paysans ou d’anciens membres de l’Organisation. Autre circonstance dévalorisante, quasiment tous les témoins approchés faisaient état de la situation aux environs de Battambang, Païlin, Mongkolborey, ou Sisophon, dans la région Nord-Ouest. Dans l’introduction à son livre, datée du 23 octobre 1976, Ponchaud écrit avoir retenu 94 récits de réfugiés, 5 de femmes et 89 d’hommes, dont 38 témoignages oraux et 56 écrits en khmer ou en français, par les réfugiés eux-mêmes. 77 témoignages émanaient de réfugiés en Thaïlande, et 17 émanaient de réfugiés au Vietnam. Les témoignages de réfugiés ayant fui par le Vietnam lui parvinrent en France par l’intermédiaire de religieuses cambodgiennes et vietnamiennes qui avaient gagné le Vietnam en juin-juillet 1975. Par rapport aux réfugiés de Thaïlande, nous écrivait-il en 2000, « les détails étaient différents, mais l’ensemble était tout aussi terrifiant ». Ponchaud n’aurait sélectionné que les témoignages écrits les plus crédibles, mais rien n’indique clairement qu’il ait soumis lui-même les auteurs de ces récits à un questionnement sérieux : « En plus des multiples entretiens que j’ai eus avec les réfugiés, écrivait-il dans sa préface, j’ai recueilli une centaine de relations écrites. Je les ai soigneusement analysées, vérifiées, en les comparant entre elles et les confrontant aux déclarations de radio Phnom Penh ». Dans une lettre à Noam Chomsky  du 17 août 1977, il écrit avoir eu en sa possession 94 « relations retenues », qu’il distingue clairement des « sources non écrites » et de « toutes les relations orales des gens qui ne savent pas écrire ». En l’an 2000, il nous a écrit avoir d’abord reçu du père Bernard Venet des témoignages écrits, puis être allé en Thaïlande pour les compléter et les vérifier en totalité. Il est fort probable qu’il soit parti après avoir répondu à un article de Libération du 16 mars 1976 qui lui faisait le reproche d’avoir écrit un article pour Le Monde des 17 et 18 février 1976 « de Paris à partir de documents recueillis par ses “ correspondants ” en Thaïlande » [xviii] . La préface de l’édition anglaise de Ponchaud (été 1978) mentionnait qu’il avait encore interrogé des centaines de réfugiés. Le lecteur désireux d’appréhender de manière plus détaillé la façon de travailler de Ponchaud pourra se reporter à la correspondance entretenue entre lui et Noam Chomsky  (cf. http://ice.prohosting.com/ssher/kkrdoc.html). Après quelques échanges, et la citation, par un journaliste, d’une lettre de Chomsky à Malcolm Caldwell où Ponchaud n’était pas glorifié, Ponchaud finit par se froisser. Il ne souhaita pas rencontrer Chomsky en France et le considère toujours aujourd’hui comme une « vile personne », un homme « aveuglé par ses certitudes » dont les « a priori idéologiques » « empêchent de voir le réel » [xix]. Nous ne saurions trop inviter le lecteur à se faire sa propre opinion sur le sujet. Ces lettres sont, en raison de leur ancienneté, un témoignage assez fidèle du mode de pensée de Ponchaud peu de temps après avoir écrit son livre. On sait assez peu de choses sur le sujet. En avril 1978, Ponchaud s’ouvrait à un journaliste en affirmant que les objectifs du nouveau régime étaient « enthousiasmants, au moins dans l’abstrait » et que le « retour à la terre » était « basé sur la mentalité khmère » [xx]. En l’an 2000, il nous a confié n’avoir pas partagé la vision d’ensemble de la collaboratrice de Barron et Paul, Ursula Naccache, qu’il accompagna auprès de réfugiés en France, et qui pensait que Khieu Samphan était un détraqué sexuel [xxi] et que la dureté des « Khmers rouges » justifiait une intervention américaine : « les Khmers rouges me posaient question : c’était toute l’intelligentsia khmère de l’époque qui était dans le maquis. A priori ce ne devaient pas être des idiots... »  [xxii] . Par souci de compléter ces informations on remarquera en lisant la correspondance signalée que Ponchaud n’était nullement enclin à renverser certaines falsifications répandues dans la presse d’outre-atlantique et qui nourrissaient précisément des appels à une intervention armée américaine – ce qui ne laisse pas de surprendre...

Marie-Alexandrine Martin, ethnobotaniste qui connaissait le khmer, avait interrogé les réfugiés en Thaïlande de la moitié de l’année 1979 à la moitié de l’année 1982, à une époque où les paysans y étaient bien plus représentés. De 1981 à 1986, elle publia dans Etudes rurales quatre études ignorées par la presse à grand tirage. Or il faut vraiment lire ses travaux, au moins Le mal cambodgien (1989) même si l’on trouve moins de détails sur l’économie et les conditions de vie que dans les études susdites.

Dans After the Cataclysm, Postwar Indochina & the Reconstruction of Imperial Ideology, The Political Economy of Human Rights : volume II, (1979) la partie consacrée par Noam Chomsly au Cambodge est on ne peut plus formatrice dans sa mise en perspective méticuleuse du traitement sélectif et peu scrupuleux de l’information par la grande presse nord-américaine. D’innombrables supercheries et déformations de sources visaient soit à faire le jeu de la propagande américaine, soit à faire sensation. A ce titre, le mauvais compte-rendu du livre de Ponchaud par Jean Lacouture traduit dans le New York Review of Books du 31 mars 1977, eut beaucoup plus de publicité que les Corrections qu’il fut amené à écrire dans le New York Review du 26 mai 1977 et qui restèrent inédites en France. Chomsky mentionnait a contrario le peu de publicité dont avaient bénéficié certains articles plus réfléchis. Parmi toute une liste [xxiii] , retenons les études de Ben Kiernan « Cambodia in the News : 1975-1976 », Melbourne Journal of Politics, volume 8, 1975-1976, et « Social Cohesion in Revolutionnary Cambodia », Australian Outlook, vol.30, n°3, December 1976, qui gagnent à être lues avec le recul [xxiv]. Certains articles apprenaient à prendre les récits de réfugiés avec circonspection. En mai 1977 dans Le Monde Diplomatique, Nayan Chanda indiquait qu’il était impossible d’évaluer précisément le nombre de victimes d’exécutions, de famine et de maladie, du fait de « la tendance des réfugiés à exagérer leurs ennuis pour attirer la sympathie, [de] la présence de services d’intelligence dans les camps de réfugiés et [de] la presse de Bangkok – la source la plus importante pour les massacres et le témoignage contradictoire des derniers étrangers à être présents à Phnom Penh ». William Shawcross mentionnait aussi dans le New York Review of Books du 6 avril 1978 les « tendances naturelles des réfugiés à exagérer ». Un article assez conventionnel comme celui de Jon Swain du 11 mai 1975 dans le Sunday Times de Londres, n’était pas ignoré par la grande presse mais était grandement arrangé. Jon Swain avait jugé plus prudent de rejeter le témoignage d’un couple moitié khmero néo-zélandais, qui avait vécu trois jours de marche avant de revenir à Phnom Penh le 21 avril, parce que l’un d’eux, Shane Tarr, était « nauséabond de rhétorique révolutionnaire », et que lui et sa femme fraternisaient partout avec les gardes « Khmers rouges ». Mais l’on peut noter avec le recul que leur témoignage rejoint celui de Pin Yathay, sur l’utilisation rarissime des armes et la politesse initiale des combattants. Animé du souci de donner une vision d’ensemble des sources disponibles, Chomsky citait et résumait des récits de visites organisées. Certes, les séjours étaient d’une durée bien limitée, et, avertissait Chomsky, les visiteurs étaient enclins à la sympathie et ne pouvaient avoir qu’une vue partielle des choses. Et l’on peut encore ajouter aujourd’hui que les travailleurs qui leur étaient présentés étaient obligés de sourire, recevaient des habits neufs, ou étaient des combattants déguisés. Selon Wilfred Burchett, auteur en 1981 d’un ouvrage reprenant les descriptions alarmistes des Vietnamiens, un des journalistes yougoslaves venus en mars 1978 au Kampuchéa, Nicolas Vitorovic, lui aurait signalé en 1980 qu’ils avaient vu une situation « cent fois pire » que ce qu’ils avaient pu mettre dans leur film ou exprimer dans leurs commentaires [xxv]. Ce dernier exemple montre bien en quoi le temps permet de mieux cerner la valeur des témoignages.

La plupart des réfugiés interrogés étaient d’anciens citadins ou militaires ayant fui la région Nord-Ouest, après avoir été évacués de Phnom Penh. Avec le temps, on en apprend beaucoup plus sur le contexte local. A Battambang, est-il maintenant avéré, des soldats révolutionnaires se sont livrés plus qu’ailleurs à des débordements de violence en contradiction avec la ligne du Parti. Comme le soulignait Ang Choulean, les réfugiés venus de cette région étaient « les plus nombreux parce que les plus mal traités » [xxvi]. Des paysans y avaient fui par « villages entiers » [xxvii]. Cambodge, année zéro, du père Ponchaud ne comportait que des témoignages développés sur le Nord-Ouest, hormis celui d’un ancien pharmacien déplacé à Svay Téap, en Kompong Cham, où ses facultés dans le calcul étaient louées par un « gentil » chef de village ignorant (pp.75-76). Ce défaut de représentativité n’était pas explicitement exprimé par Ponchaud alors qu’il avait admis en janvier 1976 dans Echange France-Asie, n°13, que « la région de Battambang-Siemréap [avait] été le théâtre de violence sanguinaire plus que toute autre région » en raison peut-être d’îlots de résistance ou de la crainte d’actions subversives lancées depuis la frontière. Par ailleurs, en novembre, dans ce « secteur », « même les racines et les escargots faisaient défaut » (pp.13, 16). Le public occidental disposait cependant de certains moyens pour nuancer cette vision superficielle : une ébauche d’analyse des relations entre journalistes et réfugiés dans Libération du 16 mars 1976 (voir le décryptage de cet article en annexe, document 10) ; quelques hypothèses de réflexion et quelques démontages de contradictions ou de rumeurs par Patrick Ruel dans les numéros du 17 au 22 avril 1976 (Ruel semblait alors écrire de Paris mais était allé au Cambodge en 1973 – il officie toujours à Libération sous son vrai nom de Sabatier) ; l’analyse contrastée de « la situation au Cambodge » par Patrice de Beer  dans Le Monde du 8 novembre 1975, où il est précisé qu’il est plus intéressant d’interroger les réfugiés « sur place [en Thaïlande] à leur arrivée que quelques mois plus tard quand ils débarquent épuisés et dépaysés en France, ayant déjà raconté des dizaines de fois leur odyssée, parfois embellie au passage » ; ainsi que deux autres articles de de Beer des 18 et 28 septembre 1976 indiquant – après qu’il eût interrogé plusieurs observateurs occidentaux et réfugiés choisis par le chef du camp et visiblement « parfois intimidés [par la présence du chef du camp et] par la vingtaine de personnes les entourant, compagnons de misère qui écoutent, commentent, rient » – que les provinces occidentales sont « les seules sur lesquelles on ait des informations suffisamment nombreuses pour être valables : ainsi, c’est dans la province de Battambang que les conditions de vie étaient les plus dures, tandis que les brutalités étaient plus rares à Oddar-Meanchay et, plus encore, à Kok-Kong » ; enfin dans Le Monde des 7 et 8 septembre 1977, Roland-Pierre Paringaux rapportait deux témoignages très différents de deux anciens habitants de Phnom Penh : celui de Pin Yathay, évadé du Nord-Ouest, et celui de Khao Thiem Ly, évadé du district de Chhuk, province de Kampot au Sud-Ouest.

Il est vrai qu’une présentation des choses toute en comparaison et en contrastes ne fut pas facilitée par la démarche étonnante du médiatique Jean Lacouture , qui alla bien hâtivement en besogne dans sa recension de l’ouvrage du père Ponchaud parue dans le Nouvel Observateur du 28 février au 6 mars 1977 (n°642). Cette articulation fiévreuse de faussetés polémiques fut traduite dans le New York Review of Books du 31 mars 1977, et fit le miel des faucons du gouvernement américain. Après que Noam Chomsky lui eût adressé quelques remarques, Lacouture consenti à corriger quelques uns de ses propos dans Cambodia : Corrections (New York Review of Books du 26 mai 1977). Ses corrections ne parurent pas en France et ne furent pas non plus inclues ou assimilées dans le livre qu’il publia en octobre 1978, Survive le peuple cambodgien ! (où est repris,  altéré, le slogan retiré par Ponchaud de l’édition américaine de Cambodge année zéro, sur le nombre de Cambodgiens suffisants pour reconstruire le pays).

La situation de la région Nord-Ouest était plus alarmante qu’ailleurs parce que les personnes qui y avaient été déplacées avaient dû y construire leurs habitations à même la jungle, entamer tout le travail d’irrigation qui avait été déjà avancé dans les autres zones, et fournir des rendements plus élevés du fait de la réputation de fertilité de la région dans son ensemble. La répression y avait été plus sanglante parce que, suggérait David Chandler, l’analyse du Parti y dénombrait plus d’éléments féodaux et de contradictions de classe. Ben Kiernan citait Jean Delvert sur le fait que cette région était beaucoup moins égalitaire qu’ailleurs, et indiquait qu’elle avait été tardivement conquise par le Parti. Les problèmes supplémentaires étaient d’ordre organisationnels : nombre de phnompenhois y avaient trouvé refuge, le Parti avait décidé à la fin de l’année 1975 de recruter, « dans la seule province de Battambang », cent mille jeunes dans l’armée (selon un chiffre rapporté par Ponchaud [xxviii]), ce qui n’était pas sans nourrir quelques doutes quant à leur niveau de discipline, et selon trois récits de réfugiés indépendants, le gouvernement avait ordonné la fin des représailles sans forcément l’obtenir. Steve Heder estime que la répression y était plus forte parce que « la situation sociale était telle que l’opposition et les menaces au contrôle du P.C.K. étaient plus grandes ». Michael Vickery rapportait que les cadres locaux du Nord-Ouest manquaient d’expérience administrative dans une région restée sous contrôle gouvernemental pro-américain jusqu’en 1975, un contrôle d’ailleurs « purement formel » après que le général Sek Sam Iet affecté à Battambang ait scellé un marché avec les révolutionnaires aux termes duquel la paix serait achetée par des fournitures clandestines d’armes et de riz. Néanmoins, plus à l’Est, la région de Preah Vihear n’était tombée que le 22 mai 1975, et, selon un rapport interne d’Amnesty International du 14 juin 1976 cité par Noam Chomsky , on constatait « encore beaucoup d’aspects de guerre civile » le long de la frontière khméro-thaïlandaise  [xxix] .

Compte tenu des renseignements dont on dispose aujourd’hui, on est en mesure de partager pleinement la constatation du journaliste Roland-Pierre Paringaux , qui avait interrogé un large échantillon de réfugiés en 1978, à savoir que les conditions de vie variaient « considérablement » d’une région, d’un secteur, d’un village à un autre, et que ces variations étaient fonction de l’époque, de l’appartenance sociale des témoins, de la sensibilité et du degré d’instruction des chefs civils [xxx] (la population, tant qu’elle n’était pas arrêtée, ne soupçonnait pas l’existence de responsables militaires ou de la sécurité à l’échelon supérieur qui prenaient la plupart des décisions, après enquête de leurs propres hommes ou des espions locaux, même s’il semble qu’au niveau de la zone, les responsables civils et militaires étaient les mêmes). Les conditions variaient encore en fonction de l’ancienneté de la présence révolutionnaire, des ressources locales variables (lire Le Paysan cambodgien de Jean Delvert), des quantités de travail demandées, des soins délivrés, de l’attitude des paysans « de base » (ou « anciens », contrôlés par les révolutionnaires avant avril 1975) à l’égard des évacués des villes (les « nouveaux » venus dans les coopératives après avril 1975), laquelle dépendait de l’opinion qu’ils se faisaient des citadins, du nombre de ces derniers arrivés dans leur coopérative, ou de l’attitude des cadres [xxxi]. Il apparaît aussi qu’une partie des différences dans la répression entre zones ait pu s’accroître à partir du 30 mars 1976, après que le Comité Central ait délégué à chaque Comité de Zone la responsabilité de décider des exécutions [xxxii].

 

Cette inégalité des conditions de vie préoccupait d’ailleurs la direction révolutionnaire dont le pouvoir se consolida à des rythmes différents selon les régions. Ainsi, l’uniformisation de l’habillement et l’alimentation en commun – introduite massivement vers la moitié de l’année 1976 ou 1977 – tardèrent globalement à s’étendre à l’Est du pays, où le « degré de contrôle était plus faible » (Steve Heder), « en particulier dans les zones isolées » (David Chandler

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