Les conditions de vie sous le K.D. (pp.319-325 du livre Le Kampuchéa...)
Les conditions de vie sous le K.D.
Michael Vickery fut le premier à publier les résultats d’une enquête assez longue (cinq mois) menée auprès de réfugiés de plusieurs régions entre avril et septembre 1980, alors qu’il travaillait pour un programme d’éducation de l’International Rescue Committee, dans les camps de Khao I Dang et Sakeo tenus par les militaires thaïlandais. Les réfugiés de Khao I Dang étaient parmi les plus hostiles aux « Khmers rouges » [i]. Ceux de Sakeo comportaient d’anciens cadres du K.D., des militaires ou des paysans de base, également mécontents bien qu’ayant d’autres expériences à relater. Mais les camps thaïlandais étaient occupés, de 1979 à 1981, par 70 à 80 % de réfugiés d’origine urbaine selon une enquête de Milton Osborne citée par Vickery, The Kampuchean Refugee Situation, a Survey and Commentary (Report Prepared for the United Nations High Command for Refugees, Bangkok, April 23, 1980). A partir de la base documentaire qu’il avait rassemblée et qui contrebalançait les comptes rendus généralement accessibles, Vickery put conclure en 1984 qu’on ne pouvait trouver de concordance absolue entre les récits des différents réfugiés en dehors de certains traits généraux. Il était vain, par exemple, de considérer un village ou une coopérative comme une représentation de la réalité d’ensemble du pays ou même d’une zone. Les réfugiés avaient recours à des clichés identiques, et pourtant, très souvent, leurs propres histoires, ou le fait même qu’ils aient survécu contrastait avec ces clichés et la vision d’ensemble qu’ils décrivaient. Pour les rescapés, la question n’était pas de nuancer l’étendue du mal sous un régime qu’ils considéraient comme mauvais par essence, mais Vickery, au fil des discussions, arrivait à récolter des éléments remettant les rumeurs en cause et faisant apparaître des différences régionales ou chronologiques, ce dont on peut soi-même se rendre compte à la lecture des témoignages publiés [ii]. Alors qu’il décelait nombre de contradictions dans les ouvrages de Barron et Paul ou de Ponchaud, il considérait que les deux cents premières pages du récit de Pin Yathay, mieux construites que les deux cents suivantes, étaient tout à fait fiables car elles correspondaient à ce qu’il avait entendu de la part des réfugiés venus du même district, parmi le pire, voire même le pire de tout le K.D. De plus, son récit allait assez souvent à l’encontre des clichés répandus par la « vision standard totale » [iii] . Marie-Alexandrine Martin avait noté, pour sa part, que les réfugiés des camps de Thaïlande qui lisaient le témoignage de Yathay quelque temps à peine après qu’il fut sorti des presses, étaient unanimes pour dire que c’était ce qu’ils avaient vécu, « avec des variantes » [iv]. Serge Thion invitait à confronter les diverses versions du témoignage de ce « bourgeois nanti (…) guère préparé à comprendre, en particulier la vie et les aspirations d'une paysannerie singulièrement démunie, matériellement et intellectuellement ». On peut croire que Pin Yathay n’était pas a priori complètement hostile aux « Khmers rouges », même si son expérience le hante beaucoup depuis, et que nous avons constaté qu’il se montrait méfiant vis-à-vis des recherches historiques de ceux qui n’avaient pas vécu et « senti » la réalité révolutionnaire, ce qui l’avait d’ailleurs porté dès 1982 à accuser sans fondement un historien de vouloir « à tout prix absoudre l’idéologie khmère rouge » et « réhabiliter Pol Pot » [v]. Yathay n’avait pas voulu quitter le pays avant la chute de Phnom Penh car il avait parmi ses collègues des communistes tout à fait respectables. Néanmoins, alors que lui et sa famille étaient encore « satisfaits de [leur] sort », il nourrit, très tôt, un « projet de fuite » et un « espoir d’évasion » au Sud-Vietnam, jusqu’au 28 avril, date à laquelle il entendit sur son poste radio à La Voix de l’Amérique que les Américains avaient quitté Saïgon [vi] . Interrogé le 26 mars 1980 sur la radio France Inter, il avait dit à la fois avoir acclamé les « Khmers rouges » qu’il avait cru être de « vrais patriotes et réformateurs », et avoir ressenti de la « déception » d’apprendre, le 28 avril 1975, à une dizaine de kilomètres de la frontière vietnamienne, que les Américains s’étaient « envolés » de Saïgon. N’était-ce pas montrer de l’impatience ? D’autant qu’il estimait en 1980 que la ligne dure l’avait emporté en septembre 1975 (et pas avant) au moment des « déportations » vers le Nord-Ouest dont le but était, selon lui, de « rééduquer » les citadins (alors qu’il était, comme d’autres Cambodgiens l’admettent, de mieux répartir la population en fonction des ressources agricoles qui commençaient à manquer).
Un chercheur comme Steve Heder, qui mena son enquête avant Vickery, à Sakeo et ailleurs, et a étudié tout ce que l’on trouve de documentation brute sur ce régime, ne partage pas les conclusions de ce dernier, inchangées lors de la réédition de 1999, qui ont trop tendance à considérer les zones [vii] comme des « entités cohérentes » alors que « toute généralisation ou essentialisation sur la moindre zone ou le moindre secteur est contredite par de nombreuses exceptions » [viii]. Vickery classait par exemple la zone Sud-Ouest comme la deuxième meilleure zone, après l’Est [ix] . Il donnait cependant une bonne idée des différences, parfois grandes, existant entre secteurs, voire entre districts ou villages, en fonction des ressources locales – qui si elles étaient abondantes provoquaient moins de sanction pour vol – en fonction de la proportion de nouveaux et d’anciens dans une même coopérative, ou de la personnalité ou de la qualité des chefs de village (parfois d’anciens bonzes ou achar, laïcs des pagodes). Le Nord-Ouest, contrôlé tardivement par les forces révolutionnaires autour de Battambang, présentait une réalité très variable d’un secteur à un autre, alors qu’au Sud-Ouest, la situation paraissait plus uniforme. Parmi les endroits les plus supportables figuraient la région Est (avant 1977), la partie productive du secteur 15 près de Ponhea Lu’ au Nord de Phnom Penh, le secteur 505 de Kratié (pour l’attitude correcte des cadres), le secteur 3 de la zone Nord-Ouest, le plus fertile en riz du pays, juste à l’Ouest de Battambang. Les conditions étaient plus dures au Sud-Ouest mais moins qu’on ne l’aurait pensé dans cette région naturellement pauvre, et surtout plus dures dans les secteurs 2, 5 et 6 de la zone Nord-Ouest au Nord de Battambang et à l’Ouest de Pursat, où les citadins devaient construire des villages à même la forêt [x] et étaient approvisionnés en riz de l’extérieur. Des témoignages ultérieurs confirment ce constat. Someth May, qui avait été déplacé dans le secteur 4, notait dans son témoignage que la « région » 2 du Nord-Ouest était réputée être la pire, tandis que la « région » 6 avait connu une révolte à la fin de l’année 1977. Des gens s’en évadaient. Yi Tan Kim Pho, située dans le secteur 4, avait entendu qu’au secteur 3, de l’autre côté d’une voie ferrée éloignée de plusieurs kilomètres, « la nourriture [était] plus abondante et les travaux moins pénibles » [xi]. La brutalité des cadres variait d’un village à un autre. « Certaines parties » de la zone Nord-Ouest, bien que rares, avaient vu les conditions de vie « s’améliorer légèrement » après les purges de cadres de 1977, mais Vickery lui-même ajoutait que les améliorations ne duraient pas longtemps, et qu’en dehors du secteur 3 et de certaines parties de la région Est, l’année 1977 avait été une année de détérioration générale, presque toujours parce que les provisions étaient emportées ailleurs. Des documents internes à l’appareil du P.C.K. confirment en partie les indications de Vickery pour le Nord-Ouest : un rapport interne du Bureau de la Zone Nord-Ouest (Mo-560) traduit par Steve Heder indique qu’en mai 1977 les secteurs 3 et 5, contrairement aux secteurs 1, 2, 4, 6, et 7 étaient soi-disant relativement peu touchés par la pénurie, les rations individuelles allant dans l’ensemble d’un brouet par jour pour les « champs de bataille arrière » (qui ne s’éloignent pas de la coopérative), à un brouet et un plat de riz par jour ou deux boîtes de riz par jour, pour « les champs de bataille frontaux » (qui occupent les célibataires, voire les jeunes couples, loin de la coopérative de rattachement). En octobre-novembre 1977, le journal du Parti indiquait que selon des statistiques, le secteur 3 avait réalisé un surplus inattendu de vingt mille tonnes de riz, le secteur 1 de dix mille tonnes, tandis que le secteur 7 manquait de plus de dix mille tonnes à la fois en nourriture et en quantité de grain à planter. Quant à la zone Est, elle était dans la difficulté en raison d’un manque d’eau. La limite d’exportation du paddy était alors fixée au niveau national à huit cent mille- un million de tonnes : « parce que si tout ce que nous faisons est du riz, nous n’aurons pas de forces » [xii] .
Dans son étude intitulée « La politique alimentaire des Khmers rouges », Marie-Alexandrine Martin, après trois ans d’enquête parmi les réfugiés de Thaïlande, faisait état d’une situation encore supportable dans le pays en 1975 lorsqu’il était permis aux familles de compléter leur ration par la cueillette des produits végétaux. Cependant dès la fin de l’année 1975, certaines zones étaient dans la difficulté faute de réserves de riz : province de Kompong Chhnang, commune de Leach en Pursat. Les années suivantes, à partir de février-mars au Nord-Ouest, et un peu plus tard dans d’autres régions, les gens ne mangeaient plus que du brouet plus ou moins clair. A titre d’indication, Pin Yathay – qui comparaît selon sa vision le pays à un vaste « abattoir humain » [xiii] – signalait dans l’Utopie meurtrière, mais il n’était pas le seul pour la région Nord-Ouest, des cas où des hommes mangeaient des cadavres humains [xiv], avait été déplacé de Phnom Penh dans les secteurs 2 et 6, entre Pursat, Leach et Veal Vong, une région à bonne distance des lacs peu réputée pour l’accueil de son cadre naturel et de ses habitants. Il peut être intéressant de reconstituer le passé de cette zone. Milton Osborne, qui avait voyagé à Pursat en 1966 s’était vu dire que les ouvriers de la carrière de l’Ouest de Pursat étaient des sauvages tous atteints de malaria. Leur situation était apparemment parmi les plus précaires du pays puisqu’ils n’avaient pas de quoi devenir paysan faute de capital pour acheter du grain, des instruments ou de l’engrais. En 1967, Kranhung était l’un des premiers foyers de rébellion [xv] . Un médecin indique que c’était la « loterie » : lui était parvenu à deux kilomètres au Nord de Pursat, à Po Veal, où les cadres « connaissaient la ville » et où le paludisme ne faisait pas de ravages, alors que ceux qui avaient choisi Leach étaient « tous morts » [xvi]. Kèn Khun estime, lui, qu’au Sud de Battambang, « la commune de Vat Kor [où il vécut d’octobre 1976 à juin 1978] était réputée être parmi les plus favorisées » de l’ensemble du K.D. [xvii]. Dans la région Est, dans un district tenu depuis longtemps par les révolutionnaires, le chef du village de Svay Kropeah n’avait arrêté que deux-trois anciens soldats après l’écriture des autobiographies et avait permis à l’alimentation privée de continuer longtemps après qu’elle fut interdite dans le village voisin de Phum Thnal : « c’était la pagaille, tout dépendait de la volonté du chef de village » affirme un ancien juriste et fonctionnaire du ministère de la défense qui se faisait passer pour commerçant et dont la proche famille et les trois jeunes filles survécurent. L’oncle de sa femme lui apprit également qu’à Chhlong, près de Kratié, parmi les Khmers loeu, les gens furent bien traités y compris cet oncle ancien capitaine de profession [xviii].
Alors que pour un Cambodgien, « manger correctement c’est avoir du riz à satiété » (M-A. Martin), il apparaît que dans l’écrasante majorité des cas, la population ne put jamais profiter pendant toute une année du riz qu’elle avait récolté en novembre-janvier, ni souvent de la manne de poisson réapparaissant au début de la saison des pluies en mai-juin. Les enquêtes auprès de réfugiés et l’étude de l’organe du Parti montrent que le Parti utilisa le riz pour l’exportation et chercha à lui substituer dans l’alimentation des plantes dites « stratégiques » (youthésas), peu appréciées des citadins bien que comportant des féculents, à savoir le prâ:ng, le kdu:ëch, vers Pursat et Battambang [xix], le maïs, le manioc, le cocotier, la canne à sucre, les patates douces, les courges, les bananes, ainsi que le liseron d’eau, trakuon, un ingrédient pouvant entrer dans la composition du traditionnel teuk krieng, non exportable faute de pouvoir être conservé, mais que Michael Vickery qualifie de très nourrissant. Ces plantes avaient constitué une source alimentaire indispensable du temps du maquis et de la guerre. Dans les bureaux du Ministère des Affaires Etrangères à Phnom Penh, le manque de riz était parfois compensé par du maïs ou, pendant la soudure, par de la soupe de liseron d’eau, dont le jus noir se révélait peu ragoûtant pour une occidentale. Là, également, et aussi à Bœng Trabek, beaucoup de femmes n’avaient plus leurs menstruations. Les ouvriers des usines de Phnom Penh, nourris en communauté dès 1975, comme ceux de certains chantiers à Battambang, ne semblent pas avoir manqué de riz, tout comme les membres des équipes de transport ou les adolescents des brigades mobiles sur les grands chantiers : lors du creusement du canal du 17 avril, il était donné de la soupe de poisson à satiété et de la viande de temps en temps ; lors de la réfection de la voie ferrée Kompong Som-Phnom Penh-Battambang, ceux qui transportaient les rails à la main recevaient 500 grammes de riz par jour. Haing Ngor témoigne aussi que les cheminots du Sud de Battambang « mangeaient mieux que les soldats » et cultivaient leur propre potager. Mais les citadins évacués ne disposaient pas de ces produits de substitution en quantités correctes. D’après Marie-Alexandrine Martin, seuls les anciens villageois qui n’étaient pas mobilisés dans les brigades mobiles pouvaient cultiver leur jardin et conserver un certain usufruit sur les arbres fruitiers plantés autour de leur habitation (cela arriva toutefois à Haing Ngor lorsqu’il était à « l’arrière ») [xx] .
La population ne recevait dans bien des cas que les deux boîtes [xxi] réglementaires de riz ou de mauvais brouet par jour, quand les paysans prenaient traditionnellement trois repas par jour et se nourrissaient de riz, de soupe de riz épaisse, de liseron d’eau, de toutes sortes d’animaux, de fruits et légumes, avec chaque matin, un peu de riz froid de la veille. Pendant les deux ou trois premiers mois qui suivaient la moisson de novembre-janvier, les rations en riz pour les nouveaux allaient en moyenne, par jour et par personne, de 250 grammes (une boîte) à 500 g. (y compris parfois au Nord-Ouest, pendant six ou sept mois, mais plus souvent au Nord près de Siem Reap [xxii]) contre 700 g. traditionnellement (ou, pour un travailleur manuel, 500 à 800 g. [xxiii]). Selon le journal Libération, (17-19 avril 1976), le gouvernement avait indiqué le 29 mars 1976 – pas avant ! – que les rations quotidiennes étaient passées de 250 à 500 grammes. Durant les mois suivants, de mars-avril à juillet, les cadres locaux servaient une soupe de riz épaisse (bâbâ), et d’août à décembre, une soupe claire [xxiv]. La fréquence des repas était la même pour la majorité du personnel administratif de Phnom Penh, qui avait aussi droit seulement à du bouillon de riz lors des périodes difficiles. Dans la capitale, seuls les hauts dirigeants et les enfants avaient droit à un petit déjeuner. Un intellectuel rééduqué avait reçu au départ 400 grammes de riz et une soupe par repas, avant de voir cette ration diminuer semaine après semaine à l’usine jusqu’à ne plus recevoir de riz consistant, puis d’en disposer à nouveau 200 grammes à Takhmau, au lieu des 250 g. réglementaires – et dans ces deux derniers cas, les cuisiniers étaient soupçonnés par les intellectuels de « tricher » et de « voler ». Dans un secteur du Nord-Ouest, il arrivait que les « anciens » prennent trois repas, et les cadres quatre [xxv].
Ben Kiernan, dans le Génocide au Cambodge, 1975-1979, Race, idéologie et pouvoir, décompose les conditions de vie par secteurs, en fonction de l’appartenance des habitants à telle ou telle catégorie politique, mais l’image qu’il donne de la région Est est altérée par ses sympathies envers les cadres de l’Est devenus les futurs dirigeants du Cambodge actuel. Or les troupes de l’Est procédèrent à l’évacuation de Phnom Penh et à la guerre contre le Vietnam avec le même enthousiasme que celles des autres régions. Et en dehors de la zone Sud-Ouest, dont la situation sociale rendait la ligne communiste plus susceptible d’être acceptée, les cadres de toutes les autres zones finirent par s’apercevoir que la ligne ne convenait pas à la situation [xxvi] . Steve Heder a montré que la séparation de Kiernan entre les pro-Pol Pot et les marxistes orthodoxes de la zone Est s’appuie sur bien des circonvolutions. Kiernan indiquait que le secrétaire du Secteur 21, Seng Hong alias Chan , sous lequel des massacres de Cham (musulmans) avaient été perpétrés dès 1973 ou 1974, était un polpotiste comme le démontrait sa promotion au poste de secrétaire adjoint du Comité du Parti de la zone Est en septembre 1975. Mais il taisait le fait que Chan avait été purgé à la fin de l’année 1978, et que les conditions de vie dans le secteur 21 s’étaient détériorées sous ses successeurs, supposés être pro-vietnamiens par Kiernan. D’ailleurs, la situation y était très variable. Dans ce secteur, le district de Damber était un bastion révolutionnaire. Et là, dans le village de Phum Thnal, à l’orée de la jungle, la proche famille du journaliste et juriste Chuth Khay, qui avait trois jeunes filles, ne fut pas frappée par un destin tragique. Khay s’était déclaré comme vendeur de pain. Son beau-frère est mort de maladie, le mari de la tante de sa femme a succombé de maladie, tandis qu’un des fils de cet homme est mort de maladie et un autre a été emmené ailleurs sans jamais revenir. Alors qu’en deux ans, au moins quatre anciens militaires, trois voleurs de nourriture, trois « rouspéteurs », et cinq ou six paresseux avaient été arrêtés ou exécutés, le village voisin ne fut touché que par deux ou trois arrestations sans vraiment d’explications[xxvii]. Heder mentionne comment une famille de paysan pauvres, ayant fui vers l’Est en 1977 afin d’y trouver une situation meilleure, furent considérés comme des nouveaux dans le district de Ponhea Kræk du secteur 20, dirigé par Chea Sim. Les rations y étaient très minces et le rythme du travail et des exécutions s’intensifia jusqu’à la purge de mai 1978. Le père mourut du paludisme après avoir dû « se forger » (luot dâm) en allant couper du bambou dans la forêt. Sa sœur fut exécutée pour avoir chanté une complainte évoquant le bon temps où l’on dépendait certes de l’eau de pluie faute de canaux, mais où l’on mangeait du riz à la place du brouet. La sœur jumelle de cette dernière fut tuée ainsi que deux autres proches, et seule la mère survécut. Dans le secteur 24, dirigé à partir de 1976 par le supposé polpotiste Chan , il semble que les exécutions se réduisirent. Et dans le secteur 22, selon un paysan moyen qui y avait vécu depuis 1971, les rations étaient bonnes, les maladies étaient peu nombreuses en 1977 et encore moindres en 1978. Cette année-là quatre cadres locaux furent exécutés et remplacés par des cadres du Sud-Ouest, mais ceux-ci ne tuèrent pas pour autant de gens ordinaires ni ne firent rien qui aggrava les conditions de vie. A lire Heder, les différences entre zones ou secteurs ne recoupaient donc pas forcément les tendances politiques ou fractionnelles. En revanche, le cloisonnement des unités géographiques révolutionnaires engendra des différences d’intérêts entre zones ou secteurs [xxviii].
« Notre peuple tout entier est en train de travailler jour et nuit pour reconstruire le pays. Le pays ressemble à un immense chantier », s’enorgueillissait Ieng Sary en septembre 1975 [xxix]. Les travailleurs, portant cheveux courts [xxx] et vêtements noirs (imitation du pyjama de coton noir traditionnellement utilisé par les paysans lors des travaux difficiles et salissants, et refaçonné suivant l’exemple communiste sud-vietnamien [xxxi] ), poursuivaient parfois leur tâche après la tombée de la nuit, et étaient ballottés, dans les équipes de célibataires, d’un lieu de travail à un autre. Ceux qui souffrirent le plus furent les Cambodgiens venus des villes : le travail agricole demandait une adaptation, mais le manque d’aliments et les cadences imposées par des soldats et cadres méfiants et vengeurs les épuisèrent vite.
[i] Confirmation de C. Malhuret, Les réfugiés d’Asie du Sud-Est en Thaïlande (1975-1980), p.22.
[ii] Un exemple de contradictions apparaît dans le témoignage de Someth May. Son père lui dit que déplaire aux Khmers rouges peut entraîner le massacre de toute la famille (p.122), mais son arrestation n’aura pas d’effets sur ses enfants (sa femme étant absente). Someth fut juste à nouveau questionné sur la vie de son père, et ne fut battu plus tard que pour avoir volé du manioc la nuit. La disparition d’une de ses sœurs, trop nostalgique, ne fit qu’annuler les avantages dont jouissaient ses frères et sœurs.
[iii] Voir Cambodia, 1975-1982, Boston, South End Press, 1984, pp.27-63 pour le chapitre « Problems of Source and Evidence », pp.139-143, 158, pour les conclusions. Un résumé sur le K.D. est donné dans Kampuchea, Politics, Economics and Society, Frances Pinter Publishers, London, Lynne Rienner Publishers, Inc., Boulder, 1986, pp.28-32.
[iv] Voir sa recension du livre de Yathay, ASEMI, vol.XIII, 1-4, 1982, Cambodge I, p.489.
[v] Yathay avait fait ce mauvais procès à Serge Thion dans Libération le 16 juillet 1982 (« Les témoignages au Cambodge » in Une allumette sur la banquise, 1993, pp.304-305, http://aaargh.vho.org/fran/histo/STasb/STasbann2.html ou Stasba2a.htm).
[vi] L’utopie meurtrière, pp.24, 65-66, 121.
[vii] Pour des cartes des zones et secteurs sous le K.D., voir Vickery, Cambodia 1975-1982, p.vi. (et explications sur les délimitations, pp.66-69), Chandler, The Tragedy of cambodian history, p.268, Kiernan Le génocide au Cambodge, 1998, pp.587-591 (explications pp.106-111), Chandler, Kiernan, Boua, Pol Pot Plans The Future, p.44. Pour une carte des divisions administratives du P.C.K. en 1970-1975, Kiernan, How Pol Pot..., p.316.
[viii] Communication personnelle de Steve Heder du 1er février 2001.
[ix] Autre exemple, Vickery voulait montrer que lorsque Yathay se reposa une semaine à Prek Taduong, il était dans le secteur 25 qui venait à peine de passer dans le giron du Sud-Ouest, et que lorsqu’il poursuivit son trajet dans un endroit où les conditions de vie étaient plus dures, il se trouvait dans le secteur 33 dépendant depuis longtemps du Sud-Ouest. Il oubliait de dire qu’avant d’arriver à Prek Taduong, il avait travaillé à Cheu Khmau où l’ensemble de la population paraissait travailler plus durement que dans sa nouvelle étape, alors que Cheu Khmau se trouvait visiblement aussi dans le secteur 25 Vickery, Cambodia 1975-1982, p.89. Pin Yathay, op. cit., pp.83-85.
[x] Vickery, Cambodia 1975-1982, p.85. R.-P. Paringaux parlait des difficultés rencontrées par les nouveaux dans les régions forestières de Pursat, Battambang, Sisophon, Oddar Meanchey dans Le Monde, 22 décembre 1978.
[xi] Someth May, op. cit., pp.144, 177, 187. Ida Simon-Barouh et Yi Tan Kim Pho, op. cit., p.82.
[xii] Revolutionary Flag, special number, oct.-nov. 1977, « Learning from our Four-Year Plan », pp.4-5, 10.
[xiii] Pin Yathay, « La fuite devant l’Angkar », Les Temps Modernes, n°402, ja