La question des séquelles psychologiques parmi les survivants (pp.334-336 du Kampuchéa...)

Publié le par Sacha Sher

 

En 1980, le docteur Claude Malhuret relevait deux principales sources des problèmes psychologiques parmi les réfugiés présents en Thaïlande : l’enfermement et l’inactivité [i].  Pour les années 1979-1981, le psychiatre David N. Ratnavale mentionnait d’autres facteurs : les conditions amenant une personne à fuir son pays, les expériences traumatiques rencontrées lors de la recherche d’un refuge, les problèmes de tension et d’instabilité dans les camps d’accueil contrôlés par des étrangers, les plans de rapatriement en masse, les rumeurs d’incursions armées, l’angoisse ressentie devant les départs groupés vers une destination inconnue, et le déracinement. De plus, les cas d’états psychotiques ou d’indifférence pouvaient être liés à la malnutrition, à la malaria, à la fièvre typhoïde, et à d’autres maux. Les cas d’angoisse étaient traités au valium. Etonnamment, on avait diagnostiqué peu d’états de stress post-traumatique. Cela pouvait provenir de l’action apaisante des guérisseurs cambodgiens, d’un manque de données collectées, ou de la difficulté d’en distinguer les symptômes spécifiques, notamment en raison de la « variation ethnique de perception et d’expérience », d’un retard de cet état à se manifester et à être diagnostiqué et traité au sein des camps de réfugiés, ou encore de la réticence des soignants occidentaux à diagnostiquer des troubles qui excluraient certaines personnes de l’émigration aux Etats-Unis, etc. [ii]. Peu de temps après ces premières enquêtes sur l’état psychique des réfugiés cambodgiens, les suivantes montraient que comme pour d’autres rescapés de guerre ou de camps ayant été confrontés à l’image de la mort, les séquelles les plus répandues étaient la dépression chronique, l’anxiété, les intrusions de souvenirs, l’hyperréaction émotionnelle, l’inadaptation au travail. La malnutrition et l’ébranlement général de la santé sous le K.D. avaient accru ces phénomènes, mais leurs cas et leurs histoires étaient parmi les plus difficiles à observer et à entendre par les psychiatres travaillant auprès de réfugiés Indochinois. Les observateurs étaient particulièrement frappés par la façon passive de s’exprimer des Cambodgiens et leur absence d’émotion. Les raisons avancées étaient en partie leur habitude supposée traditionnelle de réfréner leurs émotions (des Cambodgiens jugent pourtant leurs compatriotes très émotifs), mais aussi le fait qu’ils avaient été maltraités par des compatriotes qui ne respectaient plus leur culture, et le qu’ils s’étaient trouvés dans un état d’impuissance totale [iii].

D’autres enquêtes psychiatriques, menées à partir de la moitié des années quatre-vingt, tendent à remettre en cause la validité de la notion d’état de stress post-traumatique (P.T.S.D.), car si les Cambodgiens semblaient hantés, plus souvent que de coutume, par des visions de fantômes, cela n’était pas forcément lié à des expériences traumatiques ponctuelles mais, de l’aveu même de certains patients, au fait d’avoir dû vivre au milieu des forêts – connues pour être peuplées d’esprits malfaisants dont la vision peut préfigurer la mort – ou au fait de n’avoir pas pu pratiquer les rites funéraires indispensables à la réincarnation de leurs proches. Le traumatisme pouvait également correspondre à une accumulation d’excitations qui avaient dépassé la capacité de tolérance ou de compréhension du sujet. Aussi « quantifier l’impact de l’époque khmère rouge sur la genèse [des] troubles » s’avérait-il « impossible » (Philippe Auby, suite à son enquête en Thaïlande en 1989-1990).  Dans son étude, Auby avait relevé la fréquence des cauchemars mettant en scène une foule menaçante. Peut-être peut-on y voir des réminiscences des séances de critique auto-critique ? Il suggérait aussi que les cauchemars des enfants pouvaient être dus aux histoires rapportées après-coup par leurs parents sur cette période. Selon Geneviève Welsh, des facteurs extérieurs entraient en ligne de compte comme les représentations ultérieures du traumatisme et les références à un destin collectif tragique qui rendait le deuil pathologique. Les états jugés délirants, dépressifs, ou simplement silencieux, pouvaient être rattachés à une manifestation culturelle du deuil, ou à un deuil chronique. Les patients avaient en général perdu la trace de leurs proches et se sentaient particulièrement orphelins de leur Cambodge natal.

Il apparaît donc que deux coupures  étaient de première importance : la coupure religieuse et la coupure culturelle. Dans le premier numéro de la revue du Centre de Documentation du Cambodge, Searching for the Truth, un bonze interrogé avait expliqué que des gens étaient hantés dans leurs rêves par les âmes de leurs parents non réincarnés dans un autre monde à qui ils n’avaient pas pu rendre hommage par des rituels. Philippe Sebille soulignait « la discrétion des cas d’état de stress post-traumatique » dans les camps de Thaïlande, alors que dans des pays occidentaux, les Cambodgiens souffraient de l’acculturation et du manque de structures de soutien traditionnels [iv]. A tout considérer, les Cambodgiens de la diaspora souffrent plus de démoralisation (Carol Mortland le constata aux Etats-Unis) que les Cambodgiens du Cambodge. May Ebihara, familière d’un village de Kandal, Svay, ne constata, après plusieurs séjours de 1990 a 1996, qu’un seul cas de folie, ou plutôt d’instabilité émotionnelle, celui d’une femme qui aurait assisté à la mort de sa famille et qui disait pleurer et rire sans raison véritable. Elle n’eut pas d’autres « preuves » de cas d’instabilité émotionnelle chez ces ruraux qui avaient dû vivre dans des maisons au ras du sol, dans des zones sauvages (prey), «  même si beaucoup de villageois portent sans aucun doute de profondes blessures psychologiques à cause du KD qui sont peut-être somatisées sous forme de maladies bénignes » [v].

La fragilité de l’état psychologique de certains rescapés semble donc découler de bouleversements du mode de vie, d’une existence dépersonnalisée hantée par la peur de la mort, mais aussi, globalement, de ruptures culturelles, et pour les générations suivantes et déracinées, de représentations schématiques de ce qu’ont vécu leurs compatriotes. Il n’est étonnamment presque jamais fait mention, dans ces enquêtes, des traumatismes liés à la guerre de 1970-1975 – sauf un cas de céphalée, séquelle d’éclats de mortier reçus en 1973. On aurait pourtant pu imputer à la guerre de nombreux cas de névroses. Sans doute cela provient-il de ce que la plupart des réfugiés interrogés appartenaient à cette population urbaine relativement épargnée par les combats et les bombes.



[i] Les réfugiés d’Asie du Sud-Est en Thaïlande (1975-1980), 16 août 1980, brochure de M.S.F., p.9.

[ii] « The mental health of refugees and relief workers » in Barry S. Levy & Daniel C. Susott ed., Years of horror, days of hope, op. cit., 1986, pp.152-161.

[iii] J. D. Kinzie, « The "concentration camp syndrome" among cambodian refugees », in Ablin & Hood, The Cambodian Agony, 1990, pp.332-354.  Sa première étude est « Post-traumatic stress disorder among survivors of Cambodian Concentration Camps », American Journal of Psychiatry, 141, n°5, 1984, p.645-650.

[iv] Richard Rechtman, « Rêve, réalité et expériences traumatiques chez les réfugiés cambodgien », Cahiers d’Anthropologie et Biométrie Humaine, 1993, XI, n°3-4, pp. 259-279. Geneviève Welsh, « Ce qui fait silence … approche psychiatrique de patients cambodgiens vivant à Paris, rescapés de la période khmère rouge », in Jean Gillibert et Perel Wilgowicz (éds.), L’ange exterminateur, in Revue de l’Université de Bruxelles, 1993, Cerisy, Bruxelles, Belgique, pp.237-257. Des références notables sont faites à M. Eisenbruch, « From P.T.S.D. to cultural bereavement : diagnosis of Southeast Asian refugees », Social Science and Medecine, 1991, 33, n°6, pp.673-680, à J.K. Boehnlein, « Clinical relevance of grief and mourning among Cambodian refugees », Social Science and Medecine, 25, n°7, pp.765-772, et à Ang Choulean, « les apparitions de fantômes au Cambodge », ASEMI, XI, p.1-4. Philippe Auby, « Ok Bye Bye », enfances cambodgiennes, mémoire pour le Diplôme d’Etudes Spécialisées Complémentaires de psychiatrie infanto-juvénile, faculté de médecine de Toulouse III, 1994, 48 p. Alain Henri Georges SEBILLE, Entre Asie et asiles, quelles orientations pour la psychiatrie au Cambodge aujourd’hui ?, Discussion à partir d’une expérience personnelle en santé mentale dans les camps de réfugiés cambodgiens en Thaïlande, thèse de doctorat en médecine, Faculté de Strasbourg, 1994, 152 p. 

[v] May Ebihara, « Memories of the Pol Pot Era in a Cambodian Village » in J. Ledgerwood, Cambodia Emerges from the Past : Eight Essays, Dekalb, IL, 2002, p.103.

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