Des cadavres comme engrais : réalité isolée, rumeur, propagande de guerre ? (pp.336-338 du Kampuchéa...)

Publié le par Sacha Sher

Des rescapés mentionnent des procédés de fertilisation où sont impliqués des cadavres humains, mais sous des formes si diverses qu’il est difficile de les faire remonter à un plan ordonné : cadavres déterrés réduits en cendres, cadavres laissés se décomposer dans des rizières ou sous les arbres fruitiers, cadavres laissés macérer dans un bassin dont on recueillait l’eau pour accueillir des plants de riz avant de les transplanter. Si l’on fait, par ailleurs, preuve de doute méthodique, on s’aperçoit qu’il est difficile de savoir si l’on a suffisamment insisté auprès de ces témoins pour savoir s’il avaient vraiment vu de tels procédés, et l’on se demande si ces histoires n’ont pas été amplifiées ou tissées par la propagande vietnamienne  [i] . Le rôle de la rumeur ou de la réinterprétation mythique est illustré par un témoignage émanant du Nord-Ouest : « Si encore nous avions pu les incinérer : le bois ne manque pas ici pour le faire. C’est interdit. J’ai entendu que les Khmers rouges préféraient que les corps pourrissent dans la rizière afin de l’engraisser » [ii] . Nombre de Cambodgiens ne comprenaient sans doute pas que cette interdiction particulièrement sacrilège d’incinérer provenait du seul besoin d’économiser le bois. Ce que rapportait François Ponchaud de ces histoires d’engrais humain avait toutes les formes de la menace ou de l’allusion colportée par peur ou interprétée de manière à noircir un tableau : « “ Si vous n’êtes pas contents, nous vous emmenons dans un lieu où la nourriture est très abondante ”. Ils voulaient parler de la rizière où ils exécutaient les mécontents ». « Dans le cas de non-conversion, l’Angkar lui “partageait deux mètres de rizières ”, où il allait “ faire de l’engrais ”, expressions signifiant la mort. Pas une mort inutile cependant, puisqu’elle servait à engraisser la terre. Ce genre de rééducation a pour but (…) ». « Certes, beaucoup [de phnom-penhois] n’eurent pas le temps de s’en plaindre : ils ont rapidement servi “ d’engrais ” à la terre qu’ils devaient cultiver ». « En juin 1975, 88 aviateurs en stage de formation en Thaïlande avaient demandé de rentrer au pays : cela leur fut accordé, mais à peine avaient-ils franchi la frontière, que les Khmers Rouges les déshabillèrent et les exécutèrent. “ On ne peut alourdir la terre avec ces gens-là ”, expliquèrent les cadres aux paysans lors des réunions quotidiennes » [iii] . Dans d’autres récits, on constate que les éléments les plus récurrents se ramènent à des soldats menaçant des civils de finir en engrais. Les personnes visées étaient sans doute d’autant plus enclines à ajouter foi à ces menaces directes ou rapportées que les morts étaient jetés dans des fosses comme les excréments stockés pour servir d’engrais naturel [iv], et qu’il arrivait que des cimetières soient transformés en champs [v]. Cependant, de telles menaces étaient désavouées par la direction centrale, du moins entre membres du Parti : des messages d’unités armées du Comité Central, envoyés de la zone Nord-Est au chef de l’Etat-Major de l’armée Son Sen, mentionnent que des mesures de discipline furent prises par de hauts cadres à l’encontre de leurs subordonnés coupables d’avoir menacé leurs propres combattants d’être transformés en engrais [vi] . Récemment, l’équipe du Documentation Center of Cambodia a réalisé un article, « Grandmother of “fertilizer” [grand-mère de l’engrais] », où une phnompenhoise déplacée à Po Penh, dans le district de Phnom Srok et la province de Banteay Mean Chey, raconte comment ce surnom lui fut donné lorsqu’elle était responsable d’une unité de quarante femmes chargées de produire de l’engrais à partir d’excréments et de corps humains. L’équipe, accompagnée de quatre soldats armés, allait déterrer des corps et nettoyer des ossements avant de les brûler et d’en obtenir des cendres. Quelle était la procédure d’incinération ? Cela n’était pas précisé [vii]. Cette histoire, qui est la mieux construite que nous ayons lue, mériterait d’être vérifiée.

Ajoutons que de tels bruits ont pu prendre vie pendant la guerre de 1970-1975 : en 1973-1974, un journaliste américain rapportait qu’un réfugié nommé Lach Pech avait dit que des bonzes avaient dû, dans les zones rebelles, déterrer les racines de gros arbres pour jeter des corps dans les trous ainsi dégagés [viii]. Cette histoire peut paraître curieuse. Pourquoi prendre la peine de déterrer des racines pour y mettre à la place, ou autour, des cadavres, surtout s’il s’agit d’arbres déjà parvenus à bonne taille qui n’ont pas besoin d’engrais ? On aimerait savoir comment étaient concrètement déterrés ces racines. Au fil des questions, peut-être que cette histoire ne tiendrait pas plus longtemps que les arbres ainsi maltraités. Les guerres sont généralement propices à la propagation de nouvelles macabres infondées. Et l’on notera que la réduction des cadavres en engrais en est un genre particulièrement prisé puisqu’elle appartient aux images d’horreurs collées aux crimes allemands depuis la première et la deuxième guerre mondiale [ix] . Y a-t-il eu volonté de diaboliser l’adversaire en se basant sur ces histoires françaises ou communistes anti-fascistes ? Ou les mêmes causes produisent-elles les mêmes effets dans certaines strates de l’imaginaire humain hanté par l’idée d’être traité décemment après sa mort ? Il convient enfin de se demander si ces histoires n’ont pas été puisées dans un certain folklore macabre. Le genre des menaces à l’engrais était en germe dans certaines envolées de Sihanouk : vers 1969, si l’on en croit Bernard Hamel, le Prince traîna des députés dans la boue en les qualifiant d’excréments à ce point inutiles qu’ils ne pouvaient servir d’engrais comme en Chine [x]. Et il est arrivé que des phrases identiques fussent prononcées contre des cadres communistes au Vietnam, sans pour autant qu’ils soient éliminés [xi]. Or, comme nous l’avons vu plus haut, les diatribes avilissantes de certains cadres appartenaient au même registre : on ne pouvait même pas alourdir la terre avec tels anciens militaires.



[i] Henri Locard, Le « Petit Livre Rouge » de Pol Pot, ou les Paroles de l’Angkar, p.69, communication personnelle (putréfaction dans les rizières), Someth May, A Cambodian Witness, p.211 (cadavres réduits en cendres), Marie-Alexandrine Martin , Le mal cambodgien, histoire d’une société traditionnelle face à ses leaders politiques, 1946-1987, Hachette, 1989, p.189. O.N.U., Conseil Economique et Social, Commission des droits de l’homme, entrevue de Sam Damavong avec un fonctionnaire de l’ambassade des Etats-Unis en Thaïlande, en juin 1978, E/CN.4/Sub.2/414/Add.4, p.7 : « on ordonnait aux habitants de transporter les cadavres en décomposition dans les champs pour servir d’engrais ». Kèn Khun, De la dictature des Khmers rouges à l’occupation vietnamienne, Cambodge, 1975-1979, l’Harmattan, 1994, p.123 pour une description très imagée fournie par un étudiant resté anonyme : « On tuait sans cesse des hommes et des femmes pour en faire de l’engrais. On les enterrait dans les fosses communes qui étaient omniprésentes dans les champs de cultures, surtout ceux de manioc. Souvent en arrachant les tubercules de manioc, on déterrait un os frontal humain à travers les orbites duquel passaient les racines de la plante vivrière… ». Pour un passage qui ne parle pas explicitement d’engrais, Searching for the Truth,n°12, December 2000, p.10 : « the Khmer Rouge placed the corpses against tamarind trees and put cigarettes into the mouths of each body ». Philip Short se souvient d’avoir entendu parler en Chine en 1979-1980 de l’utilisation de cadavres au K.D., de source vietnamienne, pense-t-il (communication personnelle du 23 mai 2002). L’écho de cette propagande vietnamienne au sein de la population cambodgienne serait à étudier.  

[ii] Ida Simon-Barouh et Yi Tan Kim Pho, Le Cambodge des Khmers rouges,… p.75. 

[iii] Ponchaud, op. cit., rééd., pp.86, 97, 228, 234.

[iv] Ida Simon-Barouh et Yi Tan Kim Pho, Le Cambodge des Khmers rouges, p.80 (pour la menace proférée à l’encontre d’un travailleur soupçonné de tirer au flanc), 42 (« On fait ses besoins dans une fosse à l’écart entourée de murs tressés en feuilles de cocotier ». Des cendres recouvrent le tout par mesure d’hygiène), 145 (matières déposées dans une fosse derrière chaque maison, ou dans un bocal, devant, pour les urines). Un jeune homme interrogé en français racontait avoir été forcé, avec d’autres, de creuser des fosses dans la forêt : « Ils nous disent les fosses sont réservées à l’engrais mais en réalité c’est pour nous vous savez ». (Philippe Borel et Wilom Kim, « Cambodge 1988, la meurtrissure », Soir 3 plus, France 3, 31/07/1988, 22h20). Comparer avec cette évocation où l’action se situe à la fin du régime : « ils avaient déjà ordonné à chaque famille de creuser des tranchées pour, disaient-ils, s’y abriter lors des attaques éventuelles des soldats viêtnamiens ; alors que leur intention véritable était d’y mettre tous ceux qui les avaient creusées et qu’ils allaient tuer (…) mais en partant, ils nous obligèrent à les suivre, nous prenant ainsi comme otages de leur résistance » (on peut se demander pourquoi ils avaient besoin de les prendre tous comme otages) (Kèn Khun, De la dictature des Khmers rouges à l’occupation vietnamienne, Cambodge, 1975-1979, l’Harmattan, 1994, p.128) . Pin Yathay rapportait cette menace prononcée à son encontre après qu’il eût échangé pour son compte personnel un pantalon contre une boîte de riz : « la prochaine fois que tu commettras une faute, tu deviendras du fertilisant pour nos rizières », et disait dans un autre passage que les « Khmers rouges » préféraient enterrer les cadavres, car cela était plus rapide que de les incinérer et constituait « un engrais précieux pour fumer la terre, pour améliorer le rendement des cultures. Les sépultures étaient creusées à proximité des champs ou des rizières. Selon l’Angkar, un citadin mort était plus utile enterré qu’incinéré » (Pin Yathay, op. cit., pp.149, 301). Néanmoins, Pin Yathay indique qu’en général, n’étaient enterrés que les morts de faim ou de maladie (sauf grâce exceptionnelle accordée par un cadre indulgent en faveur de l’incinération), tandis que les victimes d’exécutions étaient vues à même le sol dans la forêt, bien que ce genre de rencontres fût « plutôt rare » (pp.142, 149, 163). Un réfugié dit à Ponchaud que si l’on se plaignait de la nourriture, les « Khmers rouges » vous menaçaient de vous emmener dans un lieu où la nourriture était abondante  : « Ils voulaient parler de la rizière où ils exécutaient les mécontents » (op. cit., rééd. p.86).

[v] Ong Thong Hoeung, Illusions perdues, version inédite, septembre 2001, p.182.

[vi] Communication personnelle de Steve Heder, 7 avril 2001.

[vii] Searching for the truth, N°11, November 2000, p.45. 

[viii] Dans The Origins and Development of Radical Cambodian Communism, p.91, K. M. Quinn cite un des témoignages relevés par Donald Kirk dans « Khmer Rouge’s Bloody war on Trapped Villagers », Chicago Tribune, July 17, 1974.

[ix] Akribeia n°6, mars 2000, pp.39-40, 44, 51. Sur le recyclage en vue d’obtenir de la glycérine utilisable dans les munitions, Phillip Knightley renvoyant à The Times, November 4, 1925, et à l’important ouvrage d’Arthur Ponsonby (The First Casualty, : the war correspondent as hero and myth-maker from the Crimea to Kosovo, London, Prion, 2000, pp.111-113).

[x] Entretien avec Bernard Hamel, correspondant de l’agence Reuters à partir de 1964, 23 mai 2002. Hamel n’aurait été subjugué par Sihanouk que pendant sa première année au Cambodge.

[xi] Bui Tin, 1945-1999, Vietnam, la face cachée du régime, Ed. Kergour, 2000, p.52 : « Je venais également d’une famille de “ grands féodaux ” (…) je valais moins qu’un étron qui, comme l’avait dit Mao, servait au moins à engraisser les champs ».

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article