Eradiquer l'instinct de propriété (pp.276-279 du Kampuchéa...)
Pour parvenir à l’enrichissement collectif, les communistes ont toujours voulu lutter contre l’appropriation individuelle des biens et des terrains, et contre la confiscation par une minorité d’une grande partie des richesses produites.
Au Kampuchéa, des slogans récurrents étaient « détruisez le jardin individuel ; construisez un jardin commun » (kâmtéch suon tuo, kâsang suon ruom), puis « dispersez la propriété privée ; édifiez la propriété collective », ou mieux, comme il était écrit dans le journal du Parti, « poursuivre résolument la lutte pour éliminer la notion de propriété individuelle [kôlchamhar kammaset suon tuo] aussi bien sur le plan matériel que sur celui du pouvoir et de la morale » (cf. document 13) [i]. Et Pol Pot, en septembre 1977, avait demandé au peuple « de se dépouiller progressivement de l’idée de propriété jusqu’à son élimination définitive » [ii].
Pour exprimer la « propriété », deux expressions étaient employées dans les slogans ou lors des séances d’autocritique : kammaset aekachun, littéralement « propriété privée » – explicitée par Steve Heder comme « droits de propriété privée » – et kammaset-bokkol, littéralement « propriété individuelle », ou, dans un sens bouddhiste, « propriété-personne, propriété-sentiment », et que plusieurs témoins traduisent par « égoïsme » ou « ego » [iii] . La deuxième expression était surtout associée, selon Heder, aux comportements propriétaires lors d’actions censées être menées collectivement, car la possession véritable avait déjà été abolie. Presque tout était mis à disposition par l’Organisation, logement, nourriture, outils, ustensiles de cuisine... même les brosses à dents (du moins au ministère des Affaires Etrangères et dans les centres de rééducation pour intellectuels à Phnom Penh, car ailleurs, nous n’avons trouvé mention d’une brosse à dent que pour un cadre [iv]). Les gens ne gardaient que leur cuillère et leurs vêtements – et traditionnellement, les bonzes ne possédaient d’ailleurs pas grand chose de plus, du moins dans la théorie [v] . En guise de vêtements, les intellectuels rééduqués ou les modestes employés de Phnom Penh avaient deux « complets » noirs et un krâma, ou deux chemisiers, deux jupes et un krâma. Les travailleurs ne disposaient en général que d’un pyjama noir, d’une cuillère, d’une théière pour faire bouillir l’eau, d’une assiette et d’un récipient à eau en aluminium, et parfois d’une moustiquaire. Les combattants avaient apparemment droit à un fusil, à deux complets, à un hamac, à une moustiquaire, à un bol et à une cuillère. Et il arrivait aux cadres provinciaux de détenir en prime du tabac, des médicaments occidentaux, des tenues de camouflages, un bel hamac en nylon vert américain, du papier et des stylos, et de se déplacer en bicyclette ou en mobylette [vi]. Quant aux hauts cadres de Phnom Penh, certains se souviennent qu’ils ne se déplaçaient jamais sans leur pick-up ou leur Mercédès pour transporter leur « petit sac ».
A Phnom Penh, la lutte contre la possession individuelle démarra dès 1975. Lorsque Laurence Picq y arriva, il fut dit à son groupe : « Aussi longtemps que vous aurez des bagages plus gros qu’un petit ballot [balluchon], vous ne pourrez pas entrer dans la nouvelle société ». En 1977, ses filles furent incitées par leur professeur à venir fouiller dans sa chambre pour remettre à l’Organisation les quelques objets qu’elle possédait encore (montre, coupe-ongles, stylo). Une chanson entendue à Phnom Penh comme à Kompong Cham, et sans doute ailleurs, avait pour titre « une propriété raisonnable, c’est un petit sac » [en feuilles de palmier] (kammaset som rom kuu sbaong tnoth). Et dans les camps de rééducation pour intellectuels, avoir un grand ballot ne pouvait être que le fait d’un arriéré. La propriété collective avait sans doute ses inconvénients et ses avantages. Au ministère des Affaire Etrangères (B-1), où il existait suffisamment de palanches pour le travail de chacun, Laurence Picq éprouvait bien la « merveilleuse sensation de liberté que de ne pas posséder », mais elle n’en gardait pas moins sa bouilloire pour cuire du manioc à ses filles la nuit, en cachette … [vii]. On comprend donc pourquoi Toch Phoeun, en avril 1977, estimait que des mécontentements plus nombreux, même parmi les jeunes révolutionnaires, allaient devenir « inévitables parce que ... le régime actuel [était] beaucoup trop opposé à l’individualité humaine » [viii].
Les justifications étaient les suivantes : en septembre-octobre 1976, Drapeau(x) révolutionnaire(s) indiquait que les « révisionnistes » socialistes ne s’attaquaient qu’au capitalisme et non à « la possession privée », qui en était « la vraie nature » et « l’esprit », si bien que cette dernière finissait par s’étendre dans la société. En octobre-novembre 1977, il était formulé que si l’on retournait au privé ou au capitalisme, se serait le « chaos ». Nuon Chea, dans un entretien réalisé en 1978, estimait que « quand les gens vivaient d’une façon capitaliste, la société se désintégrait » [ix] . Ailleurs, Nuon Chea préférait parler de société semi-féodale, tant il est vrai d’ailleurs que d’un régime à l’autre, les comportements égoïstes et clanistes des élites ne changent guère.
Pour le Parti, la propriété était intimement liée à l’idée d’un rapport d’autorité – ce qui était particulièrement vrai au Cambodge –, aussi était-il fait la chasse, dans les ministères, au sentiment de « propriété-pouvoir » c’est-à-dire d’attachement au pouvoir [x]. Selon le numéro de juillet 1978 de Drapeau(x) révolutionnaire(s), l’une des dix caractéristiques qui rendait un cadre de bonne qualité était de rejeter en soi tout sens de la propriété personnelle, à la fois du point de vue matériel, du point de vue de la moralité de vie, et en terme de droits du pouvoir.
Ce combat entrait en effet dans la sphère de la conscience. Les statuts du P.C.K., tels qu’ils furent notés par un cadre du ministère des Affaires étrangères du K.D., montrent que toute conscience « individuelle », « de propriété privée » ou de « liberté » devait être étouffée. Les mêmes notes retraçant le contenu d’un Congrès sur la Conscience tenu le 11 novembre 1976, indiquaient que « l’intérêt individuel entraîn[ait] toujours des conséquences néfastes » et que la propriété privée maintenait les vieilles habitudes et le système de travail de l’ancien régime [xi] .
Le journal interne du Parti expliquait en octobre-novembre 1977 que « la frontière entre les choses privées et les choses personnelles » était « un problème complexe » et « il [était] très facile de traverser la frontière entre la révolution socialiste et le révisionnisme ». Ainsi, certains cadres n’avaient pas été assez fermes ou s’étaient montrés trop lents : ils avaient nommé eux-mêmes une personne à une fonction, ou « pardonné une petite chose par-ci et une petite chose par-là ». Ce faisant, ils avaient « changé quantitativement » sans « dévier qualitativement », mais la bataille devait être poursuivie car le « chacun pour soi » était « dans chacune de nos personnes » [xii] .
Un exemple d’introspection à entreprendre est donné par l’autobiographie de Thiounn Prasith, fonctionnaire à B-1, datée de décembre 1976, dans laquelle il reconnaissait devoir aux conseils du Parti de s’être libéré de l’influence des capitalistes français, et d’avoir « abandonné propriété personnelle et propriété privée » : « J’ai fortement besoin de lutter à l’intérieur de moi pour détruire complètement la propriété personnelle, et pour construire la propriété collective. La lutte de classe en moi est très forte, aussi. L’abandon de la propriété personnelle a lieu constamment. Mais cette lutte est de très longue durée. J’ai besoin d’essayer plus fermement (…) je continuerai de m’améliorer en me débarrassant de l’esprit de propriété personnelle ». Dans l’histoire du Kampuchéa, disait Prasith, « le mouvement pour abolir la propriété personnelle à l’intérieur de la pensée individuelle (...) est le plus profond et le plus juste pour détruire la racine du révisionnisme à l’intérieur des rangs révolutionnaires » [xiii] . Laurence Picq confirme cette tendance :
« L’idée de propriété dans le psychique, le mental et les sentiments (...) fut présentée comme une trouvaille d’Angkar, inédite dans le monde des idées [bien qu’on puisse la faire remonter à Morelly] (...) Le sens de la propriété, où était-il ? C’était (...) l’autorité, l’autosatisfaction, une jouissance quelconque, de l’initiative ou un manque d’initiative, une carence ou un zèle. Beaucoup de choses en somme. Tous les moyens étaient mis en œuvre pour dépersonnaliser. La propriété, disait-on, est un produit de la bourgeoisie, pour s’imposer sur les autres et écraser la masse. Il faut l’éradiquer de soi (...) Faites abstraction de tout et [l’Organisation] vous récompensera » [xiv].
Comme nous l’a confié Suong Sikœun, ancien cadre au même ministère, il fallait « éteindre l’instinct bourgeois de possession » [xv]. Et selon son épouse Laurence Picq, il était même « formellement interdit de se faire des dons » entre individus [xvi], ce qui, tout bien considéré, paraît être le corollaire naturel de l’abolition totale de la propriété et de la prise en charge de toute la vie par une « Organisation d’en haut ».
Sur bien des points, la société du Kampuchéa Démocratique constituerait un cas d’école intéressant à étudier pour les historiens du communisme : monopolisation de tous les secteurs entre les mains de l’Etat, « centralisme démocratique », centralisation de la pensée, répression du sens de la propriété et de la famille, nivellement des conditions de vie, philosophie matérialiste et collectiviste réclamant une refonte des esprits. Quant au prix à payer pour aboutir à une collectivisation rapide et complète dans les conditions du Cambodge, avec les moyens des révolutionnaires, et avec l’instauration plus ou moins contrôlée d’une coupure entre le pouvoir et le peuple, il fut exorbitant pour la population.
[i] J. Marston, « Metaphors of the Khmer rouge », in Cambodian Culture Since 1975, Homeland and Exile, by Ebihara, Ortland, Ledgerwood, Ithaca & London, Cornell University Press, 1994, pp.113-114. Locard, Le "Petit Livre rouge" de Pol Pot, pp.229-230. Notre traduction littérale est plus proche de celle de Marston. Tung Padévat, déc. 1975-janv. 1976, p.65. Voir aussi Nuon Chea « Statement of ... », op. cit., p.25 : « abandonner la possession privée à la faveur de la possession collective ».
[ii] S.W.B., Far East, BBC, 5 Oct. 1977, C/12.
[iii] Steve Heder précise que suon tuo et suon ruom, expressions d’origine lao-thaïlandaise furent progressivement remplacées par les néologismes empruntés au pâli aekachun et samohapheap. Entretien avec Long Norin, Kheang Khaon, Suong Sikœun, et Laurence Picq, qui en tant que traductrice au ministère des Affaires Etrangères, a recoupé ses souvenirs du terme traduit à l’époque, « propriété-personnalité », avec ses notions de psychologie, et trouve plus approprié de traduire kammaset-bokkol par « ego ». Cette dernière expression avoir eu cours surtout au sein du Parti. On ne la trouve pas dans les récits de réfugiés. Meng Kimly, ayant travaillé parmi les anciens à Kompong Cham, ne l’entendit pour la première fois qu’après 1979, et avait retenu l’expression kammaset suon tuo. En août 1976, Son Sen préconisait d’éduquer les membres du Parti et les combattants pour qu’ils comprennent « l’élimination des droits de propriété privée et l’endoctrinement en faveur des droits de propriété collective » (Heder, Documentary ....(N0001407)) .
[iv] Ong Thong Hoeung, Illusions perdues, inédit, sept. 2001, p.18. Someth May, op. cit., p.157.
[v] Peter Harvey, Le bouddhisme. Enseignements, histoire, pratiques, Seuil, 1993, p.272.
[vi] Pin Yathay, op. cit., pp.263 et 183, au moment de l’alimentation en commun : « que chacun ne conserve que sa cuillère », idem dans Someth May (op. cit., p.148), ou Twining, The Economy, in Karl D. Jackson Rendezvous with death, p.121: seule possession personnelle : un bol et une cuillère (sans parler des vêtements et des sandales coupées dans des pneus). Pour la théière par foyer, le petit récipient personnel en aluminium rempli d’eau bouillie pour le chantier, et le luxe que constituait une moustiquaire, Haing Ngor, op. cit., notamment pp.155, 160, 224. Someth May et ses compagnons s’étaient faits réquisitionner leurs moustiquaires par l’armée (op. cit., p.152, mais avait encore une moustiquaire déchirée en 1978. Pour les biens d’un cadre, cf. p.191). A Damber, la cuisine privée fut supprimée fin 1976, tout fut confisqué, mais les cuillères réautorisées une semaine après (entretien avec Chuth Khay, 12 mars 2002). Pour les biens possédés par les soldats, entretien avec Long Norin, et Suong Sikœun.
[vii] Sur les objets personnels autorisés à Phnom Penh, et la chanson, entretiens avec Long Norin et Suong Sikœun, 11 juillet 2000, Kheang Khaon, 14 juillet 2000 et Meng Kimly (à Kompong Cham), 8 juillet 2000. Variantes du slogan dans Le "Petit Livre rouge" de Pol Pot, p.235. Laurence Picq, témoignage dactylographié, p.16, 206, 216 (bouilloire), 230. Ong Thong Hoeung, op. cit., p.108.
[viii] Synthèse des confessions de Toch Phoeun alias Phin, par Steve Heder.
[ix] Nuon Chea, « Statement of ..., July 1978 », The Journal of Communist Studies, vol. 3, n°1, March 1987, p.33.
[x] Laurence Picq, « De la réforme linguistique... », in ASEMI XV, 1-4, 1984, p.355.
[xi] Ieng Sary’s Regime : a Diary of the Khmer Rouge Foreign Ministry, 1976-1979, p.55. www.yale.edu/cgp.
[xii] Revolutionnary Flag, traduction de Heder, pp.10-12.
[xiii] Voir Autobiography of Thiounn Prasith, former Khmer Rouge Ambassador to the United Nations, dated December 25, 1976 sur le site www.yale.edu/cgp. Autre traduction dans Searching for the Truth, N°7, July 2000, p.6 : « l’abolition de la propriété individuelle dans l’esprit individuel est la meilleure façon de déterrer les racines du révisionniste [sic] dans la ligne du parti ».
[xiv] Laurence Picq, témoignage dactylographié, pp.169-170.
[xv] Entretien avec Suong Sikœun, 12 juillet 2000.
[xvi] L. Picq, Au delà du ciel, op. cit., p.42, et version dactylographiée, p.58.