Une direction perplexe devant la gravité de la situation (pp.135-137 du Kampuchéa...)
Le 4 avril 1976, le responsable de la zone Nord, Pok, envoya un télégramme à Pol Pot, Nuon Chea et Son Sen, pour signaler la gravité des problèmes de santé dans sa zone : cas de fièvres et de diarrhées pour les hommes, cas de choléra et de fièvre scarlatine décimant le bétail dans toute la région et avaient un impact catastrophique sur les travaux des labours [i]. Il semble que c’est ce qui déclencha le départ pour le Nord-Ouest de Ieng Thirith et de son cabinet du ministère des Affaires Sociales, à la demande de Pol Pot, afin de se rendre compte des problèmes de santé, d’alimentation, et d’habitat qui y étaient signalés. Thirith confia à Elizabeth Becker qu’elle y trouva la situation « très étrange ». Les travailleurs n’avaient pas de maisons et étaient « tous très malades » de diarrhée et de malaria. Toute la population, y compris les femmes enceintes, les jeunes enfants et les vieilles personnes, était emmenée dans les champs très loin des villages, ce qui était, disait-elle, contraire aux directives du Parti. A lire les témoignages disponibles, certains cadres en avaient d’ailleurs conscience et tentaient de dissimuler la population à leurs supérieurs [ii]. Ieng Thirith réduisait les problèmes du Nord-Ouest à un manque de contrôle. Elle n’évoquait pas le problème de l’excès des quotas de riz réclamés par le Centre : « Nous ne contrôlions pas tout en 1976. Le pouvoir était entre les mains des gouverneurs [les secrétaires de zone] (...) Même l’armée n’était pas entièrement entre nos mains ». D’après elle, le Centre « n’a jamais senti qu’il contrôlait le pays » et « le Parti se sentait menacé par d’innombrables ennemis essayant de lui arracher le pouvoir » [iii]. A l’issue de son voyage, Thirith rapporta à Phnom Penh que les cadres du Nord-Ouest désobéissaient intentionnellement aux ordres du Parti, et que « des agents s’étaient introduits dans nos rangs » et même « dans nos rangs les plus élevés » [iv].
La direction commença sans doute alors à prendre la mesure de ces problèmes, non seulement au Nord-Ouest où un nombre important de citadins avaient été envoyés, mais aussi dans l’ensemble du pays. Un Rapport d’activités du Comité Central du Parti sur les tâches politiques communes de l’année 1976 notait que, « en 1976, la force de travail était faible. Ce n’était qu’à l’Est qu’elle n’était pas faible » [v] . Dès février ou août 1976, dans le journal interne du Parti, des cadres étaient anonymement stigmatisés pour s’être montrés autoritaires, avoir pris des décisions seuls, avoir manqué de détermination dès que la situation s’aggravait, ou encore n’avoir pas su où planter les variétés de riz ou de maïs à croissance rapide ou lente [vi]. Le 2 août 1976, lors d’une réunion de haut gradés militaires, le camarade Euan (Svauv Him, ex-secrétaire de la Division 1 de la Zone Nord) avait à signaler un problème d’autoritarisme qui avait fait perdre l’enthousiasme des frères et sœurs combattants, ainsi que le fait que de nombreuses « forces » [productives] du secteur 15, non loin de Phnom Penh à l’Ouest, étaient sujettes à de la fièvre et à des « enflures » [vii]. Le 9 septembre 1976, il était rapporté à l’état-major des « activités étranges » effectuées par des « gens de base » à Kang Keng comme de « couper une pièce de viande sur un buffle ». A la même date, le journal du Parti évoquait des gens qui coupaient une patte aux buffles. Son Sen entendait rapporter des slogans hostiles au régime comme : « faire la révolution signifie manger du brouet de riz avec du liseron, et quand nous atteindrons le communisme, nous ne mangerons plus que du liseron ». Le 18 août 1976, il indiquait à propos des situations ennemies que des contradictions et un certain désordre avaient été constatés « à cause de la dureté du travail et d’une sérieuse famine ». Un rapport du 29 mars 1977 informait Son Sen que plusieurs villages ou coopératives du secteur 107 (Sud de Ratanakiri), n’avaient plus de riz, parfois depuis le mois de février, et que certains habitants étaient prêts à fuir. Dans ce secteur, « l’amélioration du niveau de vie du peuple dans les villages » n’était « pas encore combative ». Les cadres locaux étaient ignorants des pénuries et ne se rendaient « pas compte des phénomènes qui surgiss[ai]ent parmi les gens ». Dans un télégramme du 23 avril 1977 émanant du camarade Leu de la section politique de la division 801, adressé à Reuan et copié à Son Sen et à « frère 81 » (Sao Phim ?), il était dit que la situation s’était « sévèrement compliquée » dans le secteur 107 : « les gens n’ont pas de riz ni de racines tubéreuses ». Le 28 mai 1977, un rapport du secteur 1, probablement lu par Ros Nhim, faisait état de nombreuses maladies (fièvres, diarrhées), de l’absence de menstruations chez les femmes (le cas apparaissait aussi au ministère B-1 [viii] ) et d’avortements spontanés. A Samlaut, berceau de la révolution, des « ennemis » affirmaient que la construction des barrages et des digues ne donnait rien, et qu’à l’inverse des semis plantés sur les jardins et les vergers (chamcar) les semis plantés dans les rizières ne donnaient rien à manger [ix] . A B-1 il était même dit très sérieusement parmi les employés qu’il ne fallait pas passer brutalement du régime du maïs au régime du riz, car dans les coopératives, des « nouveaux » s’étaient étouffés à mort d’avoir trop mangé de riz après une longue période de diète [x].
C’est au cours des années 1976-1977 que les yeux du Parti se dessillèrent sur le fonctionnement passé et présent de leur organisation. Dans un numéro spécial d’octobre-novembre 1977, le journal interne expliquait que ce n’était qu’en 1976-1977 que la direction apprit que la situation s’était un peu dégradée en 1970 et 1971 : « Ce n’est qu’alors que nous sommes venus pour (?) redresser [sdar] ces endroits. Après seulement un semestre de redressement, la situation est redevenue bonne. Cependant, parce que nous n’étions pas descendus, nous avons laissé les choses se dégrader pendant six-sept ans ». A la même date, il était suggéré de chercher des grains de riz légers, de les planter sur les hautes terres ou après la récolte de façon à ce que « les forces restent à un endroit et aient un abri, de l’eau, des fruits et des légumes. Si elles avaient à couvrir de longues distances, il y aurait des difficultés et les choses aboutiraient à une situation de délabrement ». En septembre 1977, Pol Pot avait conscience que la route était « encore très longue » : les tâches révolutionnaires avaient été remplies avec des réussites et des défauts, « à la fois subjectivement et objectivement », mais les réussites l’emportaient sur les insuffisances. Par exemple de nombreux barrages et canaux avaient été construits par les travailleurs et paysans en comptant « sur leurs propres efforts, en utilisant leurs mains nues et des outils primitifs » [xi].
L’année suivante, rien n’était vraiment résolu. Selon le journal interne du Parti de mai-juin 1978, à cause des destructions ennemies « de 20 à 30 % du peuple conna[issait] des pénuries de nourriture et ne mange[ait] pas en accord avec la ration fixée par le Parti ». En avril 1978, la radio estimait que la révolution socialiste avait « besoin de plus de cadres et de meilleurs cadres dans tous les domaines et à tous les échelons ». Ta Leav, un cadre de district du Sud-Ouest avait été détaché au Nord-Ouest en 1978. Il indiquait à Michael Vickery qu’il y avait trouvé la situation « très étrange ». Dans une partie du secteur 1, la vie était convenable, mais dans le secteur 4, elle était très mauvaise. L’étonnant était que le peuple craignait les cadres « comme [s’ils] étaient des seigneurs féodaux ». Leav confie avoir tenté d’arrêter la terreur et assuré à la population qu’en régime révolutionnaire, les inégalités féodales étaient terminées [xii].
Le fait est que malgré la volonté de prise en main du Parti, les problèmes ne se résolvaient pas comme le Parti l’escomptait. Nuon Chea confia en juillet 1978 que lorsque le Parti s’aperçut que rien n’avait changé dans telle branche après que des instructions aient été données concernant les conditions de vie des gens, et qu’il existait des déviations vers la gauche ou la droite, le Parti avait « regardé attentivement les antécédents des cadres (...) [et] relevé l’opinion des masses. Nous avons ainsi été capables de découvrir des agents ennemis petit à petit. En général, nous avons découvert qu’ils avaient mené des activités ennemies depuis fort longtemps » [xiii]. Plus tard, Ieng Sary répondit ainsi à la question de savoir quels étaient les défauts et les contradictions de l’Organisation Révolutionnaire et si certaines directives avaient été mal interprétées : « les défauts et contradictions au sein de l’Angkar étaient nombreux du sommet à la base, et Pol Pot était situé au-dessus de tout pour assurer la cohésion ». Ce dernier confiait, en parlant au nom d’un groupe, puis en son nom : « Nous étions novices et inexpérimentés. Nous étions sous pression et devions sans cesse résoudre des problèmes (…) Je suis désolé de ne pas avoir eu assez d’expérience pour contrôler le mouvement » [xiv].
[i] Pour le télégramme de Pok, « The Pol Pot files », www.yale.edu/cgp/main.htm.
[ii] Une réfugiée du Nord-Ouest avait raconté à Michael Vickery qu’elle avait été grondée par un cadre pour avoir marché le long de la route dans son triste état de maigreur : « Qu’est-ce qui se passerait si l’Angkar venait et te voyait ainsi ? ». Cette réfugiée en conclut que les autorités ne connaissaient pas toujours les conditions de vie au niveau du village. A l’inverse, un cadre comme Khek Ben, au nord du secteur 4, se déplaçait pour constater les conditions locales et visitait les villages avec sa troupe de théâtre jusqu’à ce qu’il fut purgé. Histoire semblable au Sud-Ouest, en 1975 : un étudiant indique que lorsque les hauts cadres passaient par le village, les habitants étaient temporairement déplacés (Vickery , Cambodia 1975-1982, pp.102, 106. « Testimonies », in Kiernan & Boua, Peasants and Politics…, p.347).
[iii] Becker, When the War Was Over, pp.221, 247. Résumé dans Chandler, Pol Pot, p.312, n.12).
[iv] Becker, When the War Was Over, pp.221, 247. Résumé : Chandler, Pol Pot, p.312 (n.12, chap.7).
[v] Chandler, « A Revolution In Full Spate », in Ablin & Hood, The Cambodian Agony, pp.170-172.
[vi] Aug. 1976, « Testing our application on party’s core works », pp.21-2 (traduction de Nil Samorn).
[vii] Steve Heder, Documentary Evidence …, réunion du 2 août 1976 (N0001373).
[viii] Témoignage dactylographié de Laurence Picq, p.76. Someth May, op. cit., p.164.
[ix] Steve Heder, Documentary Evidence..., comptes-rendus de réunions du 18, du 30 août 1976, du 9 septembre 1976, rapport de Reuan du 29 mars 1977, télégramme 43 daté du 23 avril 1977, rapport du secteur 1, 28 mai 1977. Un rapport sur la situation générale du district de Kompong Ro notait 29 392 malades pendant les 6 premiers mois de 1977 ; le 17 juillet 1977, le Congrès du Parti de la zone Est signalait que depuis le mois de mai, les normes de conditions de vie prévues par le Parti n’avaient pu être appliquées, et les habitants de plusieurs districts « vivaient dans une privation aiguë ». Les conditions avaient « considérablement empiré » depuis 1976, et le peuple ne vivait que de « soupe de riz claire », cf. Genocide in Cambodia…, Nike, Quigley, Robinson, Jarvis & Cross, 2000, pp.386-388.
[x] Témoignage dactylographié de Laurence Picq, p.200. Voir par exemple Someth May, op. cit., p.179, 189.
[xi] Revolutionary Flag, special number, oct.-nov. 1977, « the Current situation... », « Further Raise the Quality of Party Leadership », « Learning from our Four-Year Plan », traduction Heder, pp.2, 21, 35. « Speech by Pol Pot », S.W.B., BBC, 5 Oct. 1977, C/14, 18.
[xii] S.W.B., BBC, 28 et 29 avril 1978. Vickery, Cambodia 1975-1982, p.120, renvoyant à « Heder interviews », p.18 (l’identité nous a été précisée par Heder).
[xiii] Nuon Chea, « Statement of the Communist Party of Kampuchea to the Communist Worker’s Party of Denmark, July 1978 », The Journal of Communist Studies, vol. 3, n°1, March 1987, Frank Cass & Co Ltd, p.30.
[xiv] Communication de Ieng Sary via Suong Sikœun, août 2000. Extrait d’un entretien de Pol Pot avec Nate Thayer en 1997 dans Le mystère Pol Pot, reportage d’Adrian Maben, Arte France, films du Bouloi, 2001.