Nervosité des cadres et malentendus (pp.174-175 du Kampuchéa...)

Publié le par Sacha Sher

Il arrivait en fait que les instructions de l’Organisation (Angkar) ne fussent pas respectées dans le sens de la négligence [i], si bien que certains anciens officiers militaires ou civils sous Sihanouk ou Lon Nol, purent, à la chute de la révolution, obtenir des postes de responsabilité aux niveaux villageois et communaux (ils réunissaient deux critères importants aux yeux des Vietnamiens : être lettrés et avoir perdu des proches sous le K.D.) [ii].

Mais d’un autre côté, les hommes de la sécurité faisaient du zèle, notamment au Nord-Ouest où le pouvoir tenta assez rapidement de réintroduire son contrôle dans la sélection des suspects [iii]. A Battambang, la population ne fut évacuée qu’au bout d’une semaine – le temps pour les combattants d’organiser leur commandement ? – mais fut traitée plus durement qu’ailleurs. Les témoignages précis montrent certes que les militaires vaincus y furent séparés en trois groupes : officiers, sous-officiers, et hommes de troupe [iv], mais l’esprit de vengeance de quelques soldats y échappa néanmoins à tout contrôle. Il s’agissait d’une zone où les contradictions de classe étaient plus aiguës qu’ailleurs, et où la contestation au contrôle du P.C.K. s’était davantage manifestée.

Il est intéressant de signaler qu’à partir de mai-juin 1975, l’Organisation s’efforça d’arrêter les débordements sanglants de l’après-guerre en demandant de cesser les représailles, et l’on dispose de quelques traces que des sanctions furent prises contre les fautifs [v]. Les directives n’avaient été que d’éliminer les officiers, un processus réenclenché au début de l’année 1976 dans le secteur 4 du Nord-Ouest, en accord avec les directives de l’Organisation [vi]. Mais il y avait eu malentendu. A lire le résultat d’interviews menées par Ben Kiernan, les cadres politiques ou militaires présents à la conférence du 20 mai 1975 avaient diversement entendu ou interprété les directives sur l’élimination des dirigeants du régime et de l’armée de Lon Nol. Sur le sort à réserver ou à infliger aux anciens membres du gouvernement de Lon Nol, certains avaient clairement entendu le mot komchat (disperser), une mesure sans doute provisoire, tandis que d’autres avaient entendu kamtech (écraser, synonyme de tuer). Une personne interrogée par Kiernan traduisait komchat par « éliminer », c’est-à-dire « ne pas les autoriser à rester dans la structure ». Pour ce qui était des bonzes, certains avaient entendu qu’il fallait les « éliminer » (lup bombat, mot à mot « effacer-laver » ou « faire disparaître-éliminer ») au sens de mettre à part, disperser, ou mettre au travail. Mais d’autres avaient compris qu’il fallait tout simplement « tuer » bonzes et soldats [vii]...

D’une manière générale, ce ne fut qu’après plusieurs étapes que les purges commençaient par les généraux et pouvaient toucher jusqu’aux capitaines et aux policiers, comme le révèlent certaines confessions de militaires [viii] .

 



[i] Dans sa confession du 14 mai 1977, Aem Min alias Sæn, membre du Comité de direction du district de Baray dans le secteur 42 indiquait comment son équipe avait envoyé en avril 1975 au bureau de la sécurité ceux qui étaient suspectés d’être des officiers planqués. Le rôle de la Sécurité avait été de faire le tri, pendant deux mois, entre ceux qui étaient officiers de rang de ceux qui ne l’étaient pas. Sæn confessait que le président du district et le président de la Sécurité avaient libéré sans raison quarante personnes, et « gardé » au milieu des « nouveaux » des personnes qui ne devaient pas l’être : l’ancien ministre Eung Hong Sat (Ung Hong Sat), le prince Monireth Oudamvong, et I Tuy le maire de Kampong Cham.

[ii] Stephen R Heder, Kampuchea Occupation and Resistance, Asian Studies Monographs n°27, Chulalongkorn, January 1980, p.15.

[iii] Michael Vickery estimait d’abord, au cours de deux entretiens, l’un avec un civil, l’autre avec un chef de village, à Kampot, et dans une autre région non précisée, que les premières instructions avaient été qu’il était permis de tuer les « nouveaux » sans discrimination, mais qu’en octobre, un contre-ordre était parvenu pour interdire de tuer, ou de tuer sans instruction d’en haut. Vickery était d’avis qu’une telle politique était absente du Sud-Ouest, et estimait, à la suite de Ponchaud, dans le Monde du 18 février 1976 au sujet des paroles prononcées par un cadre du Nord-Ouest lors d’un meeting, qu’il avait d’abord été donné entière discrétion aux échelons locaux sur le sort des nouveaux (Vickery, Cambodia 1975-1982, pp.98-99, 112).

[iv] Sur Battambang, Chandler, Kiernan, Muy Hong Lim, The Early Phases of Liberation in NorthWestern Cambodia : Conversations with Peang Sophi, Working Papers, Monash University, Clayton Victoria, rééd. 1996, p.2.

[v] Témoignages sur le génocide du Cambodge, n° spécial d’Item, juillet-août 1976, p. 77 et 90.

[vi] Sur les ordres arrivant de Phnom Penh, Chandler, Voices from S-21, 2000, p.45 (The 1975 purges), 176. Vickery, Cambodia, 1975-1982, p.98. The Early Phases of Liberation in NorthWestern Cambodia : Conversations with Peang Sophi, qui avait entendu des révolutionnaires avouer dans des meetings que des personnes de l’ancienne société avaient été tués, mais que l’Organisation avait ordonné l’arrêt de ces exécutions (rééd. 1996, p.6). Outre ce dernier témoignage, Ben Kiernan mentionnait à propos de cet ordre, Bangkok Post, 25/6/75 et 23/7/75 ( « Social Cohesion in Revolutionary Cambodia », Australian Outlook, Dec. 1976, vol.30, n°3, p.374). Kiernan, « Pol Pot et le mouvement communiste cambodgien », in Khmers rouges !, p.348, n.162 (entretien avec Sim Savuth, dont le mari fut mis au travail dans les champs avec 3 000 autres soldats).

[vii] Ben Kiernan, Le génocide au Cambodge, pp.70, 72.

[viii] S. Heder & B. D. Tittemore, Seven Candidates for Prosecution …, June 2001, pp.31, 56, 95.

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