L’interprétation de « [si vous] Garder n’est pas un gain, alors [vous] retirer n’est pas une perte » (pp.190-192 du Kampuchéa des "Khmers rouges"...)
Tok min chamnénh, dâk chénh kâ: min khat, avec la rime en énh : cette formule apparaissait à beaucoup comme une menace lapidaire et dégradante. Pin Yathay précisait qu’elle s’adressait aux hommes cultivés coupables d’afficher un complexe de supériorité – et il apparaît de maints témoignages du Nord-Ouest que les soldats ou les cadres du Parti n’aimaient pas les gens fiers d’eux-mêmes. François Ponchaud écrivait qu’elle visait ceux qui n’étaient pas acquis à la cause du Parti. Kèn Khun, qu’elle était prononcée à l’endroit des paresseux et des réactionnaires. Haing Ngor l’entendit au moment où il était interrogé sur sa profession et torturé. Someth May rapporte qu’elle avait été employée au sujet de grévistes du secteur 6 au Nord-Ouest. Yi Tan Kim Pho y eu droit une première fois alors qu’elle pleurait en travaillant ; et la deuxième fois lorsque son groupe, revenu d’une tentative de fuite, fut sermonné en public, mais sans conséquences fâcheuses après que sa réintégration eût été décidée. A l’évidence, cette menace récurrente résume l’implacabilité des serviteurs de l’Organisation révolutionnaire à effectuer des purges, mais des écarts de traduction, ou des citations ne donnant pas la phrase khmère, laissent supposer que les personnes visées de la sorte étaient vouées à une mort certaine. Or la formule rapportée paraît parfois s’adresser à chacun sous la forme d’une injonction à travailler, et non à une catégorie : « Si on vous garde et pas de rendements, il vaut mieux éliminer, il n’y a pas de perte » (d’après Meas Sothy, déplacé dans la région de Battambang) [i] . A d’autres moments, les soldats battaient quelqu’un en le menaçant de ne pas le garder, puis le laissaient filer [ii].
Les documents internes nous permettent de préciser l’origine ou la signification de ce slogan qui semble avoir été repris ou entendu de différentes manières. Le 9 septembre 1976, Son Sen jugeait qu’il n’y avait « aucun gain » à disperser les déserteurs dans plusieurs unités, et prenait la peine de préciser qu’il fallait les rassembler pour leur faire « faire de la production à un endroit ». Pour ce qui était des seuls « mauvais éléments », les instructions de l’état-major préconisaient non pas d’exterminer, de détruire, ou de se débarrasser d’eux, mais de les « retirer » (dâk), de les « enlever » de leur unité d’organisation, pour les « envoyer travailler » ou les « concentrer » dans une unité séparée, afin qu’ils soient rééduqués séparément. Selon Steve Heder, le slogan qui nous préoccupe suggérait probablement au départ qu’une unité d’organisation serait meilleure si certains éléments en étaient exclus. D’ailleurs, avant septembre 1976, tous ceux qui étaient transférés à S-21 n’étaient pas exécutés, comme l’illustrait le cas Keo Meas [iii]. Nous n’excluons donc pas que l’expression ait servi de première étape à un processus criminel, mais le contexte des témoignages indique que nul groupe de personnes n’était ainsi brocardé comme le croit une certaine presse. Le mode de pensée des dirigeants semble même s’être généralement assez bien transmis aux subordonnés : seuls les ennemis avérés, après avoir été isolés, pouvaient être tués. Il n’était pas question de diaboliser une catégorie dans son ensemble. Le journal du Parti d’octobre-novembre 1977 invitait les cadres à rassembler le plus de personnes derrière la révolution : « Même les féodaux, les paysans riches et les capitalistes, tant qu’ils nous suivent et ne suivent pas l’ennemi, sont un gain pour nous » [iv]. Il est donc erroné de prêter aux dirigeants des formules déshumanisantes légitimant des crimes du seul fait de l’appartenance d’un individu à un groupe, formules qui ressemblent à d’autres qu’ils avaient sans doute combattu lorsqu’ils militaient au Parti Communiste Français [v] .
Comme nous l’avons vu plus haut avec Pin Yathay, une dernière expression semble avoir rempli d’effroi les populations civiles : les cadres locaux ne manquaient pas de les prévenir que la roue de l’histoire ou de la révolution, en tournant, couperait le pied, la main, ou écraserait quiconque tenterait de l’arrêter. La « roue de l’histoire » est une expression employée par Mao, Thorez, et d’autres après Marx et Engels (chapitre II de leur Manifeste : les classes moyennes et réactionnaires « cherchaient à faire tourner à l’envers la roue de l’histoire »). Au niveau du ministère B-1, l’enseignement idéologique comportait l’injonction de courir rapidement pour ne pas être dépassé par le mouvement de la révolution socialiste, et, en 1978, un cadre disait à son épouse : « si tu ne veux pas être écrasée par la roue de l’histoire, tu dois oublier tes liens avec ta famille ». La direction, elle, demandait aux paysans et aux ouvriers de se rééduquer pour « rattraper » la « roue de l’histoire ». Il apparaît donc que ce qui n’était qu’une image en haut lieu a probablement échauffé les esprits de certains cadres peu instruits et promus au gré des combats [vi], ou fait frissonner certains travailleurs.
Sans une connaissance approfondie des mécanismes des services de sécurité du K.D., on serait aisément tenté de rattacher la catastrophe démographique cambodgienne à des formules à l’emporte-pièce de certains penseurs ou militants révolutionnaires des deux ou trois derniers siècles légitimant des sacrifices humains importants afin d’amender radicalement l’humanité. Il convient alors de souligner que leur influence directe sur les chefs du P.C.K. est très improbable [vii].
En matière de violence théorique, on trouve plus radical que le P.C.K. Que l’on pense, pour les XIXe et XXe siècles, à l’exaltation des révolutionnaires proches de Bakounine aux prises avec la répression tsariste et la difficulté de résoudre le problème social [viii], ou aux jeunes agitateurs maoïstes français de la fin des années soixante qui étaient d’autant plus enclins à sacrifier certains éléments de la société qu’ils se disaient, chacun, prêts à se sacrifier pour le peuple [ix]. Les milieux intellectuels n’étaient pas épargnés par une sorte d’arithmétique des générations : Arthur Koestler, du temps où il était agent du Komintern, avait vu des paysans ukrainiens mourir de faim, mais acceptait l’explication qu’ils mendiaient parce qu’ils avaient refusé la collectivisation, et admettait sans difficulté « l’intimidation des masses pour les sauver de leur propre myopie (...) la liquidation des groupes d’opposition et des classes hostiles (...) le sacrifice [économique ? Note de l’auteur] d’une génération entière au bénéfice de la suivante » [x]. Une autre formule, attribuée à un communiste afghan, est assez similaire par sa rigidité arithmétique à celle prêtée aux communistes cambodgiens, mais comme elle aurait été prononcée par un détraqué, son fondement idéologique en est fort douteux [xi]. On relève également que Zinoviev, le 17 septembre 1918, avait fixé l’objectif de rallier quatre-vingt dix des cent millions de Russes, le reste devant être exterminé (unictozat), mais, chose parfois oubliée, le contexte était celui d’une guerre civile de survie, quelques jours après l’assassinat d’Ouritski et une tentative d’assassinat contre Lénine [xii].
A côté de certaines élucubrations impatientes, arrogantes ou meurtrières, les jeunes révolutionnaires cambodgiens réunis à Paris dans les années cinquante étaient plutôt timides : si l’on en croit un ancien membre du Cercle d’Etudes Marxistes cambodgien, deux mille morts étaient jugés suffisants pour parvenir à prendre le pouvoir. Ce type de calculs n’apparaît pas plus tard, matérialisme oblige, même si la direction prit la décision de tuer les officiers de l’ancien régime et les ennemis avérés et se rendit compte qu’il fallut arrêter beaucoup plus de personnes pour conserver l’ordre, à mesure que la crise du système devenait patente et intenable. Analysons maintenant ce système.
[i] Notre traduction émane des expressions khmères relevées dans Henri Locard, Le petit livre rouge de Pol Pot, pp.175-176 (tok min chomnénh, dâh chénh kâ: min khat, avec la traduction « Si on te garde, aucun gain, si on t’extirpe, aucune perte »), Mœung Sonn et Henri Locard , op. cit., p.106 (traduction « Si on vous garde, aucun gain, si on vous détruit, aucune perte », et contexte de la citation absent) Vandy Kaonn, La nuit sera longue, p.63 (tuk kâ min cham neh dâk chenh kâ min khat, avec la sur-traduction « Ceux qui ne rapportent rien, il faut les éliminer ») et dans Témoignages sur le génocide du Cambodge, n° spécial d’Item, juillet-août 1976, p.106 avec semble-t-il des erreurs typographiques (Tuk kâ minn chamneh, yok chenh kâ minn kât). S. Heder & B. D. Tittemore, Seven Candidates for Prosecution … June 2001, p.34, n.119 (tuk meun châmnenh dâk meun khat, « nothing to be gained by keeping [alive], nothing to be lost by removal », phrase qui « manque dans les textes officiels du P.C.K. » et qui fut utilisée à l’égard des « nouveaux » et des « Chams »). Pour des traductions sans les textes khmers, Ponchaud, op. cit., p.91, (rééd. p.93) : « A les garder en vie, nul profit, à les faire disparaître nulle perte » (même formulation que celle de Yen Savannary dans Le Monde, 18-19 avril 1976. Kèn Khun, De la dictature…, p.61 : « Garder ? (sous-entendu le paresseux, le « réactionnaire »..). Cela n’apporte rien. Le supprimer ? Ce n’est pas une perte ». Pin Yathay (p.307) : « Les laisser en vie n’apporte rien. Les exterminer ne fait rien perdre à la révolution ». Haing Ngor (pp.175, 242) : « Si tu vis on ne gagne rien. Si tu meurs on ne perd rien », « Si tu en réchappes ce n’est pas grave, si tu meurs, ce n’est pas une grosse perte ». Ida Simon-Barouh et Yi Tan Kim Pho, op. cit., 1990, pp.36 et 94 (« les gens comme toi, si on vous garde, on ne gagne rien. Et si on vous enlève, on ne perd rien non plus », « Si vous voulez agir seuls, on peut vous envoyer là où vous serez seuls. On ne gagne rien à vous garder, on ne perd rien à vous supprimer »). David Chandler , The Tragedy of Cambodian History, p.249 : « Garder [les habitants des villes] n’est d’aucun avantage, les perdre n’est pas une perte ». Dans Chandler, « A Revolution In Full Spate », in Ablin & Hood, The Cambodian Agony, p.167, le slogan « à propos des nouveaux » est « Pas de profit à les épargner; pas de perte à les perdre ». Y Phandara, op. cit., p.74 (également sur les nouveaux, dont un ouvrier dit qu’on ne garde que ceux que l’on peut fléchir). Meas-Sothy, Le Cambodge, la France & mon destin, imprimerie Grou-Radenez, juin 2000, p.50.
[ii] Un jeune surpris en train de procéder à des échanges la nuit pouvait être menacé de la sorte et n’être que battu à deux reprises (Phnom Penh Post, Issue 10/18, April 13-26, 2001). Pour le terme dâk, pour des listes de personnes « enlevées », ou « enlevées à l’extérieur », et pour les suites variables des arrestations avant et après septembre 1976, Heder & Tittemore, Seven Candidates for Prosecution…, June 2001, p.36, et n.123, p.90. Sur les déserteurs, Heder, Documentary …
[iii] Pour le terme dâk, pour des listes de personnes « enlevées », ou « enlevées à l’extérieur », et pour les suites variables des arrestations avant et après septembre 1976, Heder & Tittemore, op. cit., p.36, et n.123, p.90. Sur les déserteurs, Heder, Documentary Evidence …
[iv] « Learning in Abbreviated Form From the History of Kampuchean Revolutionary Movement », pp.11-12.
[v] Les communistes français dénonçaient en 1952 un slogan du Sud des Etats-Unis : « Pas plus grave de tuer un sale nègre qu’un chien ! » (La Pensée de sept.-oct. 1952, p.14, une revue lue aussi par des étudiants indochinois). L’origine de cette formule mériterait sans doute d’être creusée.
[vi] David Chandler citait les notes d’un cadre (sur rattraper la roue de l’histoire) dans Pol Pot..., p.156, et indiquait qu’il était dit au début du régime : « Ceux qui se mettront sur le chemin de la révolution seront écrasés en-dessous d’elle » (The Tragedy of Cambodian History, p.254). Voir aussi Pin Yathay, op. cit., pp.237 et 411. Haing Ngor, op cit., p.69. Someth May, op. cit., p.187. Y Phandara, op. cit., p.101. John Barron et Anthony Paul, Un peuple assassiné, pp.153 et 167. Entretien avec Meng Kimly : roue de l’histoire se disait kong pravatesas’. L. Picq, témoignage dactylographié, pp.201, 309. Maurice Thorez, Fils du peuple, Editions Sociales, 1949, p.244 : « On ne fait pas tourner en arrière la roue de l’histoire ».
[vii] Kropotkine écrivait dans La Grande Révolution : 1789-1793, lu par Pol Pot à Paris, que Mably avait bien plus inspiré les hommes de la Révolution Française que Rousseau. Cet abbé communiste, dont les œuvres ne furent rééditées qu’en 1972 en France, estimait qu’une dépopulation ou qu’une guerre civile serait aussi bénéfique que d’amputer un membre malsain. Il n’était certes pas le seul à envisager une dépopulation à l’époque. Autre exemple : il a été observé dans une tentative maladroite d’explication des dérives « khmères rouges », que quelques députés zélés de la Révolution Jacobine avaient prôné de dépeupler la Vendée jusqu’à ce qu’il n’y eût plus un seul habitant. Or, ce type de sentences exceptionnelles en des temps où il était officiellement fait la chasse aux « brigands », n’était pas rapporté par les historiens communistes français des années cinquante et soixante (Gabriel de Mably, Des droits et des devoirs du citoyen, Didier, 1972, p.113. Jean-Clément Martin, « Crime et Révolution française, pour un bon usage des mots », in Révolution et Contre-révolution en France 1789-1989, p.117. Eugenio Corti in La responsabilité de la culture occidentale dans les grands massacres du XXe siècle, L’Age d’homme, les cahiers du révizor, 1999, 32 p., s’interrogeait sur l’influence française de six « Khmers rouges » dans leur politique de « dépeuplement », en citant des extraits de discours exterminateurs de Jacobins tirés de la Gazette Nationale de 1794, La Guerre de Vendée et le système de dépeuplement de Babeuf, Tallandier, 1987, et Le génocide franco-français : la Vendée-Vengé de Reynald Secher, P.U.F., 1988).
[viii] Jeanne-Marie Gaffiot, Netchaïeff, l’Age d’Homme, Lausanne, 1989. Michael Confino, Violence dans la violence, le débat Bakounine-Necaev, Maspéro, 1973. Dostoïevski, Les Possédés, Le livre de poche, pp.411-412 est peut-être une source trop littéraire : un partisan sincère et exalté de l’établissement du paradis terrestre, Zaïtsev, un propagandiste des idées de Tchernychevski (lui-même auteur du Que faire ? qui inspira fortement Lénine ), ne voyait, après mûre réflexion, qu’une solution unique à tous les maux de la Terre : « Le partage de l’humanité en deux parties inégales. Un dixième obtient la liberté individuelle et des droits illimités sur les neuf autres dixièmes. Ceux-ci doivent perdre leur individualité et devenir une sorte de troupeau et, par une obéissance absolue, parvenir, au moyen d’une série de transformations, à l’innocence primitive, quelque chose comme le paradis primitif, quoiqu’ils doivent cependant travailler ». L’idéologue envisageait d’abord la rééducation de générations entières, mais s’était vite rallié à la « profondeur » de l’avis d’un intervenant, qui proposait de faire sauter les neuf dixièmes de l’humanité, « si tant est qu’on ne sache qu’en faire » pour ne laisser « qu’une poignée de gens instruits qui commenceraient à vivre heureux scientifiquement ». (voir aussi A. Camus, L’homme révolté, chap. le chigalevisme). Le processus des purges et des arrestations était si avancé sous le KD que l’on peut penser qu’à terme, seuls seraient restés les hommes supportant une vie de travailleurs manuels constamment mobilisés pour la production et psychologiquement formatés par les réunions, la radio et les chansons révolutionnaires. Le jeune révolutionnaire Piotr Tkatchev (19 ans !), estimait, d’après sa sœur, que « pour régénérer la Russie, il est nécessaire d’exterminer tous les gens de plus de 25 ans ». Plus âgé, ce dernier continua à penser que « pour le bien commun, non seulement on peut, mais on doit sacrifier des individus » (Témoignage d’Alexandra Annenskaïa dans la revue Russkoïe Bogatstvo, janvier 1913, p.63, voir aussi H. M. Enzensberger, Les rêveurs de l’absolu, Editions Allia, 1998, p. 27, et A. Camus, op. cit., p.211).
[ix] Entretien avec Stéphane Courtois, ancien maoïste, 23 janvier 2001.
[x] Arthur Koestler, Les militants ,Ed. Mille et une nuits, 1997, fin du chap. VI, p.85. Il intéressant de noter au passage que l’on donne à une phrase de Bertold Brecht le contraire de ce qu’elle voulait signifier dans la bouche de l’auteur. En 1953, au moment de la répression ouvrière de Berlin-Est, le dramaturge en instance de rupture avec le communisme soviétique ironisait sur la répression menée par le gouvernement est-allemand en déclarant par un raisonnement absurde que si le peuple n’était plus digne de confiance, le Parti n’avait qu’à le changer. (Cette citation notoire était reprise par Serge Thion dans l’introduction à Khmers rouges !).
[xi] Nous avions d’abord été frappés par le cas rapporté dans le Livre Noir du communisme (1997, p.777) d’un directeur de prison afghan qui répétait aux prisonniers « Nous ne laisserons qu’un million d’Afghans vivants, c’est suffisant pour construire le socialisme ». En remontant à la source de la citation, il s’avère que le directeur était « apparemment un déséquilibré mental » (Mike Barry, La résistance afghane, 1989, p.307). Serge Thion avait discuté de la validité de la phrase rapportée par Mike Barry dès le 23 mai 1980 dans Le Monde (Khmers rouges ! , p.351, note 212).
[xii] Présentation de la citation dans Ernst Nolte, La guerre civile européenne, Syrtes, 2000, pp.90-92.