Passé prérévolutionnaire des Khmers rouges, chapitre 7
I. Thèses de doctorat (1954-1959).
Trois étudiants de gauche ont rédigé des thèses en droit et en sciences économiques à la Sorbonne: Hou Yuon, Phung Ton et Khieu Samphan. Hu Nim, un autre étudiant de la Sorbonne a écrit sa thèse au Cambodge. Les auteurs de ces thèses n’étaient peut-être pas les plus révolutionnaires des étudiants politisés. Mais leurs idées étaient novatrices et reflétaient sans doute bon nombre de préoccupations politiques ou philosophiques propres aux étudiants anticolonialistes de gauche vivant à la cité universitaire internationale, avec une nette propension à s’interroger sur la question paysanne. La paysannerie était composée de différentes strates. Hu Nim, Hou Yuon et Khieu Samphan s’accordaient pour dire que les propriétaires fonciers étaient ceux qui possédaient plus de 10 hectares. Les paysans riches étaient les possesseurs de plus de 5 ha (Hu Nim), de plus de 7 ha (Khieu Samphan), ou de plus de 10 ha (Hou Yuon estime qu’ils sont alors des propriétaires fonciers en puissance) [1]. Si l’on suit leur classification, Pol Pot aurait été considéré comme un fils de propriétaire foncier, puisque son père disposait de neuf hectares de rizière et d’un important élevage. Il apparaît cependant que la proportion globale des propriétaires fonciers était faible et que la situation variait beaucoup d’une région à une autre. Phung-Ton estimait que les propriétaires fonciers avaient acquis de grands domaines depuis 1884 mais qu’ils étaient « très peu nombreux ». Le responsable Viêtminh Nguyen Than Son remarquait en 1950 dans son Exposé relatif à la révolution khmère qu’à Battambang, « les plus gros propriétaires fonciers possèdent au maximum 50 ha de rizières » et qu’à Kampot et Takéo les plus riches propriétaires fonciers « n’ont pas plus de 10 ha de terres » [2] . Comme nous le verrons, le problème paysan majeur était l’endettement auprès des commerçants.
Penchons-nous d’abord sur les travaux de Khieu Samphan et de Hou Yuon , deux figures incontournables et emblématiques de l’évolution de la direction du mouvement révolutionnaire cambodgien — l’un fut propulsé à la tête du Kampuchéa Démocratique, et l’autre éliminé en avril-mai 1975 dès que les premières mesures à l’échelon national furent prises, après avoir plusieurs fois exprimé ses désaccords.
Khieu Samphan arriva à Paris en 1956 muni d’une maîtrise de droit (un DES, à l’époque) et, d’après les renseignements français, d’une formation à l’Ecole Supérieure de Commerce de Montpellier. Sa thèse de sciences économiques fut réalisée en trois ans et fut soutenue le 13 mai 1959 devant Gaston Leduc et MM. Courtin et Villey. Elle était dédicacée à « Monseigneur Samdech (mot qui signifie déjà Monseigneur) Preah Upayuvareach le prince Norodom Sihanouk ». Samphan suivait par cette marque de respect la ligne de vénération apparente au prince qui était celle de l’U.E.K., dont il était le président. Et, de la même manière que l’U.E.K. envoyait ses bulletins à Sihanouk, sans doute souhaitait-il attirer sur ses travaux l’attention de l’homme qui avait troqué son titre de Roi pour celui de Président du Conseil. Il se reconnaissait aussi dans les mesures d’« austérité éclairées » prises par le gouvernement San-Yun de 1956 à mars 1957, avec l’aval de Sihanouk.
On retient souvent de l’expérience économique du Kampuchéa Démocratique, qu’elle n’était qu’une tentative d’imposer un communisme agraire. La simplification va jusqu’à résumer la thèse de Khieu Samphan comme « la première esquisse d’un plan de retour utopique du pays à l’agriculture, base mythifiée d’un avenir socialiste radieux » [3] sans mentionner son titre L’économie du Cambodge et ses problèmes d’industrialisation, qui indique l’exact contraire et n’est pas sans rappeler l’ouvrage immanquable de Staline Les problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S. (1952). Samphan s’employait tout au long de ces deux cents pages à chercher des remèdes aux carences de l’économie de son pays, dont les éléments d’industrialisation n’étaient encore que des « prolongements des industries des pays capitalistes avancés ». A cette fin, la part des « instruments de production » dans l’agriculture familiale, 1 à 2 %, devait être augmentée, car pour le moment seuls quelques « éléments évolués » dans la région des berges constituaient une sorte de « bourgeoisie locale ». Seules les plantations de caoutchouc étaient « le fait de grandes sociétés capitalistes, faisant largement usage de capitaux et de salariés » et appartenaient à des grandes « unités internationales » [4] .
Il convenait de moderniser la structure artisanale et précapitaliste de l’économie et l’industrie essentiellement légère, composée de « manufactures utilisant peu de capitaux fixes comme on en rencontrait en Europe du 17eme et 18eme siècles » et de « fabriques de type du bas moyen-âge ».
Les industries nationales étaient « étouffées dans l’œuf par la concurrence des marchandises étrangères ». Ceci forçait « la production marchande et capitaliste » à produire « des cultures d’exportation » et faisait que « le choix des cultures et leur production [était] subordonnées le long des années aux fluctuations des cours mondiaux des différents produits agricoles » [5].
Samphan formulait déjà un certain nombre de jugements de valeur visant les produits de luxe importés — ruinant l’artisanat national et constituant un « véritable gaspillage du point de vue de la société » —, les distilleries d’alcool et de riz qui devaient « leur prospérité à l’empoisonnement systématique de la population » [6] , sans oublier le commerce et le secteur bancaire qui étaient jugés « improductifs », les « activités tertiaires » se rapprochant plutôt du « chômage déguisé ». Seuls l’agriculture, l’artisanat, et la petite industrie étaient véritablement créateurs de valeur au Cambodge. Ces thèmes sont communs à Rousseau, aux utopistes, et aux marxistes, qui ont une conception matérielle de la richesse, à l’inverse d’autres courants qui admettent une productivité liée à l’utilité créée par le travail. De plus, Samphan recourait à la distinction faite entre travail productif et improductif par Adam Smith considéré maintenant sur ce point comme en partie prisonnier des préjugés physiocrates anciens.
Les branches d’activité comme l’administration, la défense, sans être inutiles à la société, n’étaient pas considérées non plus comme productives. Au total, Samphan retranchait 5 milliards de riels (50 milliards de francs d’alors) au produit national net de 12 milliards de riels en 1956 (chiffre tiré de l’annuaire statistique rétrospectif du Cambodge, 1937-1957).
Il faisait d’ailleurs référence au prince Norodom Sihanouk qui avait « dénoncé à plusieurs reprises, la tendance au "fonctionnarisme" et s’[était] efforcé d’opérer un mouvement de "reconversion" vers les activités productives ». A partir de janvier 1959, Sihanouk organisa des campagnes de revalorisation du travail manuel. Des travaux « volontaires », auxquels participaient instituteurs, officiers, soldats, étudiants, et qui visaient également à renforcer l’indépendance vis-à-vis de l’aide étrangère [7] . Sans se demander si une insuffisance de fonctionnaires assurant l’ordre ou la sécurité ne risque pas, suite à une recrudescence de délits en tout genre ou de la lenteur de la justice dans la réparation des préjudices, de démotiver les producteurs de richesse, Khieu Samphan se risquait à une loi générale : « Plus le nombre d’individus occupés à l’organisation générale de la Société est réduit, plus on peut occuper d’individus dans la production, plus vite la nation s’enrichit » [8] . Il laissait même entrevoir une réduction du nombre de coiffeurs, d’hôteliers, de fonctionnaires civils etc. Cette affirmation n’est pas sans surprendre de la part du futur représentant de l’Angkar lœu (littéralement « organisation d’en haut », ou « suprême »), véritable incarnation et déification du principe d’« organisation générale de la société » . A moins que la mise en cause des fonctionnaires comme relais du pouvoir en place ne faisait que servir l’entreprise de subversion. Le remplacement des hommes de la superstructure capitaliste par d’autres hommes moins corrompus et mettant en place une nouvelle société pouvait partir d’un espoir de changement véritable, seulement au système féodal de l’administration et des gouverneurs de provinces fut substitué une administration étatique encore plus étouffante.
Il nous paraît intéressant d’aborder ici la question, fondamentale, du commerce. Nous reviendrons sur la question étrangère ou les moyens employés pour faire adopter les réformes dans d’autres chapitres.
Pour le docteur en droit, « à l’origine profonde de ce courant vers le "fonctionnarisme" se trouve l’intégration internationale de l’économie » [9] . Il convient donc d’imposer des limites au commerce comme le fera Sihanouk.
Le « surdéveloppement » du commerce intermédiaire et des activités tertiaires et improductives étant directement lié à la concurrence étrangère dans les autres secteurs, les « commerçants accapareurs et usuriers qui font office de précieux auxiliaires des sociétés étrangères d’import-export » [10] , exercent « une pratique commerciale qui confine au vol » puisqu’elle absorbe 40 % de la production nationale [11] . A cet égard les achats par la France entre 1930 et 1937 de 500 000 tonnes de riz, 200 000 tonnes de maïs et 250 000 tonnes d’anthracite « à des prix nettement supérieurs [!] aux cours mondiaux » sont fustigés comme une « absorption "forcée" des surplus indochinois par la France » [12] , là où d’autres y verraient plutôt une chance. Ce qui n’empêchait pas Samphan de reprocher deux lignes plus bas à la France, dans un louable effort dialectique, d’avoir provoqué l’effondrement des exportations indochinoises de riz et de maïs en 1935, à la suite d’une bonne récolte de blé en France.
Alors que la démarche de Sihanouk partait d’un compromis, la vision de Khieu Samphan était celle d’un changement de structure. Les mesures d’« austérité éclairées » prises par le gouvernement San-Yun, bien qu’ayant réussi à renverser le solde négatif de la balance commerciale, pour les premiers mois de 1957, étaient insuffisantes. Dès qu’elles étaient stoppées en mars 1957, la deuxième partie de l’année était marquée par le retour « infaillible » du « déséquilibre chronique provenant d’un mauvais ajustement structurel ». Alors que les mesures provisoires prises sous San-Yun d’ « interdiction des importations non essentielles » et de « contrôle des échanges extérieurs » avaient réussi à surmonter le déficit, Samphan établissait que la « tendance profonde de l’économie est donc à l’accentuation constante du déséquilibre ». Notons qu’avec le recul, une projection longue révèle que le déficit commercial tendait à se réduire : entre 1957 et 1960, il restait stable entre 20 et 30 millions, s’accroissait fortement jusqu’en 1962, mais n’était plus que de 4 et 8 millions en 1964 et 1965, avant de fluctuer jusqu’en 1969. La priorité du Sangkum pour un développement auto-centré privilégiant les industries destinées au marché intérieur plutôt qu’au marché extérieur aurait fini par rééquilibrer la balance commerciale autour de 1990 [13].
Samphan ne dissociait pas les mesures à l’égard du commerce des transformations économiques internes. Pour résorber les méfaits liés à la concurrence, « on pourrait » orienter la demande vers les produits intérieurs « en contingentant les importations. La demande interne est alors satisfaite par la petite industrie et l’artisanat nationaux. Elle peut être satisfaite sans avoir besoin d’un volume d’investissement trop important, en organisant des coopératives de production et d’approvisionnement qui augmentent la productivité du travail » [14].
Le statut de ces coopératives n’est pas précisé. Les traits s’entremêlent d’abord pour dessiner un capitalisme tiré par l’Etat. Ainsi le « secteur public est indispensable pour appuyer et orienter l’industrie privée naissante » ou encore l’initiative de l’industrialisation « doit être prise au début par l’Etat » [15] .
Mais ce qu’il retient du mode de production capitaliste pour le caractériser est seulement qu’il fait « usage de capitaux et de salariés », non qu’il favorise l’émulation. L’Etat seul est doué de la capacité de stimuler l’économie. La vision de Son Sann, conseiller privé du chef de l’Etat sous Sihanouk et gouverneur de la Banque nationale du Cambodge, laisse, elle, la porte ouverte « à l’émulation des travailleurs et à la concurrence entre les diverses entreprises », l’Etat jouant « en somme un rôle de relais » [16].
Pour limiter la « réexportation des profits » ou les « bénéfices exportés » (40 % des profits globaux) qui ponctionnaient l’économie cambodgienne, Khieu Samphan estimait que les taxes ou « le simple contrôle des changes » étaient insuffisants, et que « les moyens ne pourraient être que le monopole d’Etat du Commerce extérieur des principaux produits d’exportation : caoutchouc, riz, maïs » [17] . Mais sa formulation était trompeuse lorsqu’il parlait de nationaliser le commerce des « principaux produits ». Ceux-ci englobaient en réalité la quasi-totalité des exportations, et, suite aux mesures conférant à l’Etat le monopole de l’achat des denrées destinées à l’exportation, une des conséquences serait, comme l’écrivait finalement Samphan qu’ « aucun transfert de valeur ne pourrait plus être camouflé ». La production, disait-il pour le moment, était laissée « à l’initiative privée » [18] .
Dans son séminaire, Samphan était conscient que ces mesures de contrôle des exportations et de limitation des importations « devenues effectives, ne manqueraient pas de détourner les capitaux privés étrangers. A tort ou à raison, les grands consortiums financiers estimeraient qu’elles enlèvent tout motif d’investissement dans le pays ». Mais cette carence serait palliée, selon lui, par les dons ou prêts publics internationaux à faibles intérêts provenant notamment des pays socialistes, Chine comprise, qui étaient disposés à « offrir une aide inconditionnelle, sur la base des “ 5 principes ” de coexistence pacifique » [19] (Notons qu’à l’époque, le Conseil Supérieur du Plan de Sihanouk est sur le point de recevoir ces aides). En 1963, Sihanouk inaugura bien une économie dirigée à travers un comité des réformes composé de Son Sann, Chhean Vam, Ly Kim Heng et Hu Nim qui étendit le secteur nationalisé fut étendu à plusieurs branches d’activités, « fermes expérimentales, manufactures, industries de transformation, tourisme », nationalisa provisoirement la dizaine de banques du Cambodge en deux banques d’Etat (annonce faite le 10 novembre 1963 avec effet au 1er juillet 1964, mais qui résulta dès décembre 1963 dans la faillite de la Banque de Phnom Penh et la fuite à Saïgon de son directeur sino-thaï Songsakd Kitchpanich avec 4 millions de dollars de la banque, et de l’homme d’affaires Ngoy Kann [20]), nationalisa les distilleries et les assurances, et tenta d’imposer un monopole dans l’import-export par la création de la Société Nationale d’Exportation et d’Importation (SONEXIM) le 12 décembre 1963. Le fonctionnement de cette dernière souffrit de retards dans l’achat et la commercialisation du riz pendant environ trois mois, engendrant un certain mécontentement dans les campagnes où la récolte avait été bonne. Comme l’on manquait de liquidités, on acheta en février le concours technique des banques étrangères. En 1964, l’économie subit un ralentissement et les activités de la SONEXIM furent interrompues en 1969 [21]. Les importations de produits de luxe devaient être réduites, dans la ligne des idées de Khieu Samphan, mais ce dernier critiqua la hauteur des compensations qui étaient données dans le cadre des nationalisations [22]. Samphan estime que durant les premières années, les réformes constituaient une réussite, les réserves en devises avaient augmenté, et le riel était stable. Selon lui, la SONAPRIM, la société responsable de la vente en gros et au détail des produits importés n’avait cependant pas le monopole et l’extrême droite des opportunistes fit tout pour saboter les réformes. La volonté d’économiser les devises étrangères exigeait aussi une diminution des produits importés et la montée des prix de certaines denrées, ce qui était impopulaire [23]. Samphan avait préconisé que l’Etat ait entre ses mains « 80 % des devises » afin de limiter la pression à l’importation provenant du « désir d’imiter le mode de vie occidental (notamment américain) manifesté par certaine fraction de la société khmère », et afin d’enrayer la « contrebande » et les « importations illicites ». Une fois revenu au Cambodge, Khieu Samphan a pu constater à quel point le trafic des devises entravait le développement du fait que la mise en place d’entreprises d’import-export entraînait plus de profits que des investissements productifs. Le taux de change officiel et le taux du marché noir différaient de près de dix fois car « la chute du prix des matières premières entraînait la diminution de la rentrée des devises, qui, à son tour affectait la valeur de la monnaie nationale ». Les entreprises exagéraient leurs demandes de devises au gouvernement destinées à acheter des machines et des pièces de rechange. En tant que secrétaire du commerce, Khieu Samphan s’en était rendu compte et avait réduit l’octroi de devises [24]. Mais le but fixé par la SONEXIM était avant tout la disparition de la contrebande. Le Sangkum estimait en juin 1967 qu’elle avait réalisé 100 % des exportations. En avril 1966, l’Etat devenait l’actionnaire unique de la société, mais en novembre 1966, des cas de contrebande dans l’importation et l’exportation étaient constatés malgré la répression. Les devises manquaient pour importer, mais en fait, le problème principal semble avoir été que les importations organisées par le gouvernement étaient trop chères. Chau Khong proposait ainsi que d’autres organismes d’Etat entrent en concurrence avec la SONEXIM et la SONAPRIM (l’organisme chargé de la distribution des marchandises importés), car la SONEXIM prélevait une marge bénéficiaire assez considérable de 25 % et les prix intérieurs de certains produits avaient augmenté depuis la création de ces deux organismes [25]. Bien entendu, Samphan comme Sihanouk, tout en se disant progressistes, n’avaient pas prévu le tribut que le consommateur aurait à payer à l’Etat pour que ses fonctionnaires remplacent les intermédiaires dans l’organisation de la sélection, du transport, du stockage et de la transformation des produits. En 1971, des documents du P.C.K. décrivaient assez simplement parmi les hommes d’affaires intermédiaires, les riches marchands qui « achètent du paddy pas cher, le prennent pour le faire moudre afin de le vendre cher » [26]. Mais les communistes donnèrent aux cadres une situation de stabilité qui ne saurait être comparée à celle, relative, des anciens intermédiaires, si bien que ces cadres eurent un train de vie sans aucun rapport avec celui de la population grâce au contrôle complet dont ils disposaient du marché noir. Le naturel était revenu au galop.
Samphan détaillait ensuite secteur par secteur comment les importations pouvaient être réduites, et, dans le cas des engrais chimiques, supprimées. Un exemple sort à notre avis du lot pour sa saveur : à la suite, n’en doutons pas, d’une sérieuse enquête marketing sur les produits alimentaires français au Cambodge, il ne faisait pas le moindre doute que « les sauces de soja Khmers [étaient] sont préférées par la population parce que plus conformes à leurs goûts que les sauces Maggi importées »... En 1960, son journal pris position contre l’importation de bière qui concurrençait le jus national du palmier à sucre [27]. Quarante ans plus tard, Samphan expliquait que les usines de boisson des compagnies internationales implantées au Cambodge importaient tous les produits qui entraient dans leur composition. On ne pouvait donc pas dire qu’il y avait une industrie de boisson qui stimulât l’économie interne, puisque le Cambodge n’y apportait que l’eau du Mékong. Pour développer l’artisanat et les petites industries, il faudrait « appliquer une politique de protection », quitte à ce que cela entraîne « un certain recul », et « se contenter pour un temps des produits locaux, inférieurs en qualité aux produits importés » [28].
Samphan fut nommé secrétaire d’Etat au Commerce par Sihanouk d’octobre 1962 à juillet 1963. La « nationalisation » du commerce extérieur ne fut annoncée qu’en novembre 1963. Voulait-il appliquer cet « ensemble de mesures très sévères » préconisé de manière vaporeuse en conclusion de la section I de son chapitre II ? Lui-même dit qu’il voulait mettre en pratique l’idéal qu’il avait eu à l’époque, « de façon honnête » et non par désir de « saboter » l’économie, comme l’aurait avancé Lon Nol . Il aurait soumis son plan à Sihanouk par l’intermédiaire des modérés Penn Nouth et Son San, le président de la Banque Nationale, en leur disant qu’il soutenait la politique de neutralité du prince [29]. Le procès-verbal du 14e congrès National du 31 décembre au 2 janvier 1962-1963 rapportait l’intervention de Khieu Samphan en faveur de l’établissement de sociétés mixtes dont la gestion serait confiée à des particuliers connus pour leur honnêteté et leur compétence. Il proposait d’autre part de supprimer les monopoles dont l’action était néfaste à l’économie nationale, de permettre à l’Etat de disposer d’un certain droit de contrôle sur les investissements privés pour les orienter au mieux des intérêts du pays, par exemple dans la construction productive d’usines et d’ateliers plutôt que dans celle de buildings et d’immeubles destinés à la location [30]. Ces réformes mécontentèrent certains députés, qui prirent prétexte de ce qu’il n’aurait pas applaudi à des spectacles cambodgiens en l’honneur de Liu Shaoqi, pour l’attaquer, ainsi que Hou Yuon. En mai et juin, Sihanouk agita l’idée d’un référendum pour que les électeurs votent leur défiance aux députés « rouges », et l’on déposa une motion de censure contre Samphan à propos de la hausse des prix, mais comme la motion ne passa pas ce n’est qu’en juillet au Congrès du Sangkum qu’il fut poussé à démissionner devant des attaques fabriquées. L’agitateur qui lui succéda, Nin Nirom, devint premier ministre mais dut démissionner dès le mois d’août pour n’avoir pas réglé la hausse des prix et avoir profité frauduleusement de sa fonction [31]. Plusieurs témoins et historiens s’accordent pour dire que Sihanouk aurait vu en Samphan quelqu’un qu’il ne pouvait plier ni s’attacher par des faveurs et de l’argent - sa méthode habituelle pour se rallier les opposants [32] .
Le dernier chapitre de sa thèse, intitulé « Nécessité d’une réforme de structure », lève un coin du voile, mais les mesures proposées sont en demi-teinte.
Outre créer des entreprises mixtes et d’entreprises d’Etat nouvelles (pour les centrales thermiques par exemple), construire des voies de communication au moyen de projets communautaires recourant au travail volontaire des paysans, l’Etat devait accorder des priorités aux coopératives dans la distribution ou l’achat des marchandises, en leur accordant des crédits favorables. Pour chaque branche du secteur secondaire l’accent devait être mis sur le rassemblement des fabricants individuels et familiaux en coopératives de production ou en usines d’Etat pour éviter la « dispersion du travail actuel » et bénéficier des « avantages de la division du travail » pour lutter efficacement contre les spéculateurs et les intermédiaires [33] . La grande Rationalisation, pour ne pas dire Nationalisation, s’étendait pratiquement sur tous les secteurs manufacturiers, y compris l’agriculture, le but étant de « populariser les méthodes d’avant-garde » [34]. Nombre de ces réformes de structures furent réalisées par le « socialisme bouddhique » de Sihanouk mais ces nouvelles structures servaient au bout du compte les profits privés de l’entourage princier. Comme l’indiquait Michael Vickery, les capitalistes modernistes ou progressistes (derrière Douc Rasy) et les révolutionnaires socialistes étaient tout autant « subversifs au système Cambodgien » [35] .
« La constitution des équipes d’entr’aide mutuelle, dans lesquelles les instruments de travail, la terre, et les produits du travail reste propriété privée, mais mis en œuvre par une méthode de travail collective correspond pleinement à l’état d’esprit actuel du paysan khmer. Il n’est pas rare de voir nos paysans s’organiser en équipes de plusieurs familles pour s’entr’aider dans le travail de repiquage ou de la moisson, tout cela au milieu des chants mélodieux très connus. Il s’agit de généraliser systématiquement cette pratique (...) Cet effort pour organiser de plus en plus rationnellement la production doit être soutenu moralement, techniquement et financièrement par l’Etat (...) L’organisation méthodique de cette énergie, d’abord en équipe d’entr’aide et progressivement en coopérative sera de nature à décupler son efficacité et permettre de défricher de nouvelles terres, de les irriguer, d’en délivrer de l’inondation(...) ».
« Il n’y a pas de doute que l’organisation rationnelle de l’élevage avec les méthodes scientifiques de traitements et la lutte contre les épidémies, autant de mesures rendues possibles par l’organisation des coopératives ou la création des fermes d’Etat contribue à un essor considérable » [36].
Sihanouk, lui, ne souhaita jamais généraliser à l’ensemble du pays ses fermes expérimentales, et, à lire ces lignes, on s’étonne moins d’apprendre de la plume de Sihanouk qu’en 1960, Samphan « ne supportait pas qu’on louât la vie facile et l’individualisme bon enfant du “ populo ” cambodgien qui n’en faisait qu’à sa tête ». Entraîné dans une logique de critique de l’ancien régime, Samphan aurait tenu devant ce dernier en 1978 un discours bien caricatural sur la vie paysanne :
«Il n’y avait que quelques jours de fêtes par an (...) Nos bâng-p’aaun [aînés-cadets] trimaient chacun pour soi et ne pouvaient jouir de la vie en communauté que de façon exceptionnelle. La vie était triste... Aujourd’hui, la vie de nos bâng-p’aaun est fort joyeuse. Ils vivent en communauté, ne sont plus isolés les uns des autres. On travaille ensemble, on mange ensemble. On chante en travaillant. C’est tous les jours fête » [37].