Lexique (1) (Source : Le Kampuchéa des "Khmers rouges"..., pp.295-299)
Angkar lœu : « organisation suprême, supérieure », ou « d’en haut ». Appelée aussi Angkar Padévat, « organisation révolutionnaire ». Sous la révolution cambodgienne, la population entendait parler de l’Organisation et non des « Khmers rouges » (expression forgée par Sihanouk), et parfois du Parti Communiste du Kampuchéa (seulement à partir de fin 1976-1977). Angkar lœu est probablement la traduction de l’expression vietminh thuong cap (« autorité supérieure »). Au début des années cinquante, il existait à chaque échelon du Parti Révolutionnaire du Peuple du Cambodge un « organisme supérieur », et sous le K.D., le terme pouvait se référer, pour des soldats ou des cadres, à l’échelon du Parti qui se trouvait au-dessus d’eux. Tous les Cambodgiens obéissaient donc à cette structure mystérieuse qui dissimulait en son sommet le Comité Permanent du Comité Central du Parti Communiste du Kampuchéa.
Le noyau dur des dirigeants était constitué d’une demi-douzaine voire d’une douzaine de membres du Comité Permanent du Comité Central derrière Pol Pot comme secrétaire et Nuon Chea comme président [i] : Pol Pot (pseudonyme de Saloth Sar) étudiant en radio-électricité à Paris devenu secrétaire du Pak Kommuyni Kampuchea en 1962, Premier ministre du Kampuchéa Démocratique en avril 1976, et n°1 de l’Organisation ; Nuon Chea, étudiant en droit à Bangkok, membre du P.C. thaïlandais, formé politiquement essentiellement par les Nord-Vietnamiens,longtemps resté à Phnom Penh, président de l’Assemblée des représentants du peuple, devenu provisoirement premier ministre en titre après septembre 1976 et n°2 de l’Organisation ; Ieng Sary , étudiant en propédeutique à la Sorbonne, futur vice-premier ministre chargé des Affaires étrangères ; Son Sen , élève-maître à l’école normale d’instituteurs de Melun en France, inscrit en philosophie à la Sorbonne, chef d’état-major desforces armées anti-Lon Nol, vice-premier ministre chargé de la Défense nationale et haut responsable de la Sécurité du K.D. ; le chef militaire Ta Mok , qui resta toute sa vie au Cambodge. D’autres membres du Comité Permanent du Comité Central du P.C.K., tels Ros Nhim (ou Ruoh Nheum), Vorn Vet , Kong Sophâl (alias Koe, membre titulaire dudit Comité en 1978 ) furent victimes des purges, respectivement à la moitié de l’année 1978, et, pour les deux derniers, à la finde l’année 1978. Sao Phim (Sao Pheum ), qui était impliqué dans une tentative de coup d’Etat, se suicida le 3 juin 1978.Huit jours plus tard était arrêté son beau-frère Ros Nhim. Koy Thuon (alias Thuch), dont on pensait qu’il était membre du Comité Permanent, ne l’était pas réellement mais avait été chargé par cet organe du commerce, et fut arrêté après une série d’explosions.
D’autres cadres dont le pouvoir de décision n’est pas comparable peuvent retenir l’attention pour ceux intéressés par le passage de certains cadres par la France : Khieu Samphan , docteur en économie, président du Présidium d’Etat (un poste à simple autorité nominale), membre du Comité Central.Toch Phoeun , étudiant à l’Ecole des Travaux Publics de Paris pendant six mois, ministre des Travaux Publics du K.D. et membre du ComitéCentral. Sok Knol , alias Lin : membre du P.C.F., adjoint de Sao Phim dans la zone Est jusqu’en mai 1978. Hu Nim , licencié en droit à la Sorbonne, ministre nominal de l’Information et de la Propagande de 1970 jusqu’à son élimination en1977. Keat Chhon , étudiant en génie maritime à Paris et diplômé en génie atomique à Saclay, haut cadre au ministère des Affaires Etrangères etfavori de Ieng Sary . Thiounn Thioeun , docteur en médecine à la Faculté de Paris, ministre de la Santé. Thiounn Mumm , polytechnicien, ingénieur en télécommunications, et chercheur en physique au C.N.R.S., tête politique du milieu étudiantkhmer à Paris dans les années soixante, chargé sous le K.D. de la formation des techniciens. Ok Sakun , étudiant préparant l’Ecole de Saint-Cyr et diplômé de l’Ecole Supérieure des Transports de Paris, chargé du départementpolitique au ministère des Affaires étrangères. Suong Sikœun, étudiant en histoire et géographie à la Sorbonne, responsable du département Information et Propagande du ministère desAffaires Etrangères. Thiounn Prasith , diplômé ingénieur en France, cadre au ministère des Affaires Etrangères. Khieu Thirith , femme de Ieng Sary, étudiante en anglais à la Sorbonne, responsable de la radio du FUNK à Hanoi et ensuite ministre desAffaires Sociales. Yun Yat , femme de Son Sen , ministre de la Culture, de l’Instruction et de l’Enseignement puis de laPropagande en remplacement de Hu Nim arrêté en juillet 1977. Khieu Ponnary , femme de Pol Pot et sœur de Khieu Thirith, une des premières femmes cambodgiennes à avoir obtenu lebaccalauréat [ii] , présidente de l’association des femmes du K.D. D’autres militants parmi les plus actifs et les plus professionnels à Paris furent éliminés par le P.C.K. avant d’obtenir le moindre titre sous le K.D. : Rath Samoeun , formé à Hanoi, et mort assez mystérieusement pendant laguerre civile, et Hou Yuon , docteur en sciences économiques, ministre de l’Intérieur, des Coopératives et de la réforme communale du GRUNK, écarté enavril-mai 1975 et mort tout aussi mystérieusement.
Depuis 1963 les secrétaire et secrétaire adjoint du Comité Central du Parti étaient Pol Pot et Nuon Chea , et les deux autres membres du Comité Permanent Ieng Sary et Sao Phim . Il n’a pas été retrouvé de document nommant les membres du Comité Central sous leK.D. En revanche, le 9 octobre 1975, les participants à une réunion du Comité Permanent du Comité Central étaient désignés dans cet ordre hiérarchique : Pol Pot (en charge de l’ensemble de l’armée etde l’économie), Nuon Chea (travail du Parti, bien-être social, culture, propagande éducation formelle ou travail de conscience), Ieng Sary (affaires étrangères du Parti et de l’Etat), Khieu Samphan (FUNK, GRUNK, comptabilité et fixation des prix pour lecommerce), Koy Thuon (commerce intérieur et extérieur), Son Sen (état-major général et sécurité), Vorn Vet (industrie, chemins de fer et pêche). Suivaientpêle-mêle Sao Phim, Ta Mok , Ros Nhim , Non Suon et Kong Sophâl (alias Ta Koe ). Koy Thuon n’était cependant jamais membre du Comité Permanent, Son Sen n’étaitalors que membre candidat et des sources orales affirment que Khieu Samphan n’était pas membre du Comité Central avant janvier 1976. Alors que Pol Pot et Nuon Chea sont toujours classés numéros un etdeux du Comité Permanent, la position de numéro trois semble être passée entre les mains de Ros Nhim, Ieng Sary, Sao Phim, puis Ta Mok, devenu deuxième secrétaire adjoint du Comité Central en 1978.L’ordre subit des changements après les arrestations de Koy Thuon (début 1976), de Ros Nhim (11 juin 1978), de Vorn Vet (novembre 1978), de Kong Sophâl (fin 1978) ainsi que le suicide de Sao Phim le 3 juin1978 [iii] .
A la tête des postes économiques, Mey Prang présidait le Comité des communications, Cheng An celui de l’industrie, Van Rith celui du commerce, VornVet celui de l’économie, et Savat celui de l’agriculture [iv]. Selon les cercles proches de Ieng Sary et Sary lui-même, interrogé par Steve Heder respectivement six et dix-sept mois avant les morts deSon Sen et de Pol Pot, le Comité Permanent ne servait qu’à entériner les décisions prises par Pol Pot, et les mesures répressives étaient décidées par le Comité Militaire ou Comité de Sécuritéclandestin dirigé par Pol Pot, Nuon Chea, et Son Sen – lequel subissait l’ascendant de son épouse Yun Yat , par ailleurs en charge de la Propagande et de l’Education à l’intérieur et àl’étranger depuis octobre 1975. Entre 1970 et 1975, ce Comité Militaire aurait compris Pol Pot, Nuon Chea, Son Sen, Sao Phim, et Ta Mok, ces deux derniers apparaissant nominalement après 1975 maissans fonction réelle, selon Ieng Sary [v]. Ces propos peuvent être rapprochés d’une biographie de Pol Pot diffusée sur Radio Pyongyang en octobre 1977 qui indiquait qu’ilavait été réélu en janvier 1976 Secrétaire du CC et président de la Commission Militaire ou du Comité Militaire du CC, au 4e Congrès du Parti [vi]. Etait-ce donc si secret que l’affirmait IengSary ? Une traduction vietnamienne de ce qui semble être le carnet de notes d’un cadre ayant assisté au 5e congrès du Parti en novembre 1978 – dont l’original n’a pas encore été retrouvé – mentionne les cinqou six membres du Comité Militaire du Centre : Pol, Nuon, Mok, Van (normalement pseudonyme de Ieng Sary, mais cela pourrait être une mauvaise transcription pour « Von », Vorn Vet, car la personneainsi décrite est « responsable pour l’économie et la planification »), Khiev (Son Sen), et Koe [vii] .
Les secrétaires des six puis sept comités de Zone du Parti chargés de conduire et d’appliquer ses tâches parmi les masses étaient : Sao Phim pour la Zone Est (comprenant Prey Veng, SvayRieng, et des parties de Kompong Cham et Kompong Thom) remplacé en 1978 par Nuon Chea ; Ta Mok au Sud-Ouest (Takeo, Kampot, Kaoh Kong), la région la plus peuplée où la pauvreté était aussi laplus ressentie, même si les propriétaires fonciers y avaient cinq fois moins de terres qu’à Battambang [viii] ; Ros Nhim puis Kong Sophâl au Nord-Ouest (Pursat, Battambang, Uddar Mean Chey) ; Thang Si (alias Chou Chet , ancien second de Ta Mok au Sud-Ouest avant 1975) pour l’Ouest (Pursat, Kompong Chhnang, Kompong Speu) jusqu’à sonremplacement par Ta Mok en mars 1978 ; Kæ Pok alias Kæv Vin en remplacement de Koy Thuon en 1976 pour la première zone Nord (incluant Kompong Cham, Kompong Thom) devenue zone centrale en1977 ; Ya alias Ney Saran puis Um Neng alias Vi au Nord-Est (Mondolkiri et Ratanakiri) ; Chan Sâm alias Kâng Chap alias Sæ pour la nouvelle zone Nord crée en décembre 1977 (Preah Vihear, Siem Reap). Ta Mok finit par placerses cadres à l’Ouest, au Nord et à l’Est. Tous les secrétaires de zone, à l’exception de Ya étaient membres du Comité Central. Jusqu’en 1977, lessecteurs de Preah Vihear (103), Siem Reap (106), et Kratié (505) étaient dits « autonomes », parce qu’ils ne dépendaient pas des zones, mais étaient dirigés par l’Organisation d’Etat, c’est-à-diredes membres du Comité Central. Quant au secteur de Kompong Som, il resta « autonome » sous la direction nominale de Thuch Rin alias Krin, membre suppléant duComité Central. Ces secteurs dits autonomes semblent avoir été calqués sur les républiques autonomes soviétiques, les régions autonomes peuplées de minorités tribales mises en place par la RépubliqueSocialiste du Vietnam entre 1955 et 1975, ou encore les régions autonomes (zizhiqu) mises en place par la Chine entre 1947 et 1965 là où vivaient des minorités et qui dépendaientdirectement du gouvernement central [ix]. Il ne semble pas que le critère ethnique pour la constitution de ces zones ait été en jeu, encore qu’un ancien haut membre duParti réduisait les zones autonomes à celles de Mondolkiri et Ratanakiri.