Notices biographiques (T) copiées de la thèse

Publié le par Sacha Sher

- Ta Mok (alias Chhit Cheuan, Nguon Kâng, Frère 15, surnommé “ le boucher ” par les journalistes, à la suite de James Pringle) : Issu d’une riche famille paysanne de la province de Takeo (Sud-Ouest), vivant de l’exploitation du bois [1]. Né en 1926 (année du tigre) il est l’aîné de ses trois frères et de ses quatres sœurs. Entré dans une école bouddhiste de province à Takéo, dans le district de Tram Kâk, étudiant dix ans à l’école de Pali de la pagode Mohamuntrei à Phnom Penh, aidé de son père patriarche, obtenant le grade élémentaire d’enseignant laïc mais échouant à l’examen d’entrée à l’Ecole Supérieure de Pali, il maintint une base Issarak communiste dans le Sud-Ouest à partir de 1949, et devint membre du Comité Central du Parti en 1963, puis secrétaire du Parti pour cette zone en 1968, en remplacement de Ma Mâng (Moong), mort de fièvre [2]. Il ne passa pas par la France ni ne fit partie de la fraction intellectuelle du Parti, mais parlait couramment le vietnamien. Il était très apprécié de ses combattants car il ne les laissaient jamais seuls sur le front. Les Vietnamiens ne protestaient pas non plus contre ses ordres. Son caractère extraverti s’exprimait jusque dans les réunions du Comité Central. Lui-même reconnut en 1999 que “ quand on parle de vie économique, je n’ai pas d’idéologie théorique. Qu’est-ce que la politique ? Quand on parle de vie on parle de terre et d’eau ”. Il dit avoir rejoint le P.C. du Kampuchéa parce que ce dernier se disait “ patriotique ” [3] . A partir de 1972, il était officiellement chef de la direction du matériel militaire des FAPLNK, sous le nom de Thieun Chhit. Dans le Sud-Ouest, il commandait aussi les forces armées et était responsable d’un centre d’information et de propagande. Les forces sous son commandement furent celles qui souffrirent le plus lors des attaques contre Phnom Penh à partir de juin-juillet 1973. Le numéro deux de la zone, Prasith (Chong) qui, selon Vorn Vet, ne cessait de provoquer des conflits avec Ta Mok, fut exécuté en 1973/1974 (il refusait l’autorité de Mok sur Koh Kong, et était mécontent de la ligne du Parti qui exigeait la cessation de toute relation politique ou autre avec des éléments bourgeois comme des commerçants Sino-Khmers ou Thaï-Khmers ) [4]. Après avril 1975, il devint vice-président de l’Assemblée des Représentants du Peuple du K.D. sous le nom de Nguon Kang et secrétaire de la zone Sud-Ouest. Sa zone disposait de sa propre prison. Au fil des purges, ses cadres remplacèrent bon nombre de cadres du Nord et de l’Est, et il prit la place de Thang Si (Chou Chet) au poste de secrétaire de la zone Ouest en mars 1978. Second secrétaire adjoint du Comité Central, il est classé numéro trois ou quatre du Comité Permanent du Comité Central. En décembre il remplaça Son Sen comme chef de l’Etat-Major Général, et devint vice-président du Comité Suprême de l’Armée. Ses troupes se sont par plusieurs massacres de Vietnamiens en 1993. Craignant d’être purgé après Son Sen, il captura Pol Pot, Khieu Samphan et Nuon Chea, et fut le dernier chef guérillero à combattre le gouvernement “ vietnamien ” d’Hun Sen, jusqu’en février, avant d’être arrêté le 6 mars 1999 près de la frontière thaïlandaise. Le même mois, un groupe d’experts des Nations-Unies préconisait la création d’un tribunal international pour juger les chefs du K.D.

- Tep Khunnal: ingénieur en travaux publics à Phnom Penh il poursuivit ses études en France vers la fin de l’année 1974. Retourné au Cambodge en 1977, il travailla vers la fin de 1978 à l’Institut technologique dont Thiounn Mumm était le Directeur. De 1980 à 1993, il fut conseiller à New York au sein de la délégation permanente du K.D. à l’ONU puis assista Khieu Samphan au Conseil National Suprême.

- Thiounn Mumm : né en 1925 à Phnom Penh d’une des plus puissantes familles aristocratiques de la capitale, son grand-père ayant été Secrétaire général et Ministre du Palais Royal, et son père, Thiounn Hol, secrétaire général du Conseil des ministres. Thiounn Mumm et ses frères furent d’après Sihanouk “ élevés comme des princes ” [5] . Une de leurs sœurs se maria à l’ancien chef démocrate et chef de gouvernement Chhean Vam. Arrivé en France en 1946, il aurait adhéré au P.C.F. en 1951 (son frère Thiounn Prasith indique dans une autobiographie que Mumm rejoignit la révolution à cette date). Polytechnicien en 1948, docteur ès-sciences et ingénieur des Télécommunications, s’étant construit une culture encyclopédique et bouillonnant toujours actuellement d’idées, il a instruit les révolutionnaires cambodgiens dans les années cinquante et soixante. Reparti de Marseille en bateau le 25 août 1954, il milita au Parti Démocrate jusqu’à faire partie de son comité exécutif. Il revint moins d’un an après en France pour fuir la répression, et se consacra dans les années soixante à des recherches de physique nucléaire en qualité d’attaché du CNRS [6] . En 1970, il partit pour Pékin où il devint ministre de l’Economie et des Finances du GRUNK jusqu’en 1973. Membre du Bureau Politique du Comité Central du FUNK [7], il en rédigea le programme et géra les subsides du gouvernement du FUNK jusqu’à l’arrivée de Ieng Sary en septembre 1971. A Pékin, il tenta de garder Sihanouk du côté de la résistance, allant jusqu’à envisager de le faire épouser une chinoise. Il surveillait aussi ses faits et gestes – par exemple ses réponses écrites aux journalistes [8]. Retourné au Kampuchéa en même temps que Sihanouk en septembre 1975, il présida l’Institut des Sciences et Technologies de Phnom-Penh de 1976 à 1978, fut chargé de former des techniciens, réécrivit des manuels d’enseignement, enseigna les Mathématiques et sensibilisa lui-même des techniciens à l’idéologie et au mode de vie révolutionnaire. En 1977, il forma à la chimie une quarantaine de gamins de douze ans en moyenne. Trois mois avant l’invasion vietnamienne, il fut chargé de faire réparer les vieux instruments de l’Institut Technologique Khméro-Soviétique et d’instruire 300 jeunes ainsi qu’une vingtaine d’intellectuels. Nombre d’enfants durent alors être soignés et consolés de la séparation de leurs parents [9] . Saloth Sar et Ieng Sary lui auraient reproché, selon Laurence Picq, son aménité et son manque de fermeté idéologique. Selon ses propres dires, il aurait été contre la destruction des livres, ce que l’on peut croire [10] . Il quitta le maquis khmer rouge en 1983.

- Thiounn Prasith (alias San, Sarn) : Frère cadet du précédent, né le 3 février 1930. Elève du collège Chasseloup Labat à Saïgon, et du lycée Sisowath. Il arriva en France en septembre 1949, après un voyage aux Philippines et à Hong Kong, et étudia d’abord la pharmacie pendant deux ans. Il écrit dans sa confession avoir rejoint en 1951 le Cerle marxiste fondé par les “ camarades frères ” Pol Pot, Van (Ieng Sary) et Khieu (Son Sen) – ce qui est mentir avantageusement à propos de Son Sen – et être devenu membre du P.C.F. en 1953 sur le conseil de ces derniers. Il acheva des études d’ingénieur spécialisé dans les Transports à Paris [11], se maria à une française en décembre 1954, et travailla entre décembre 1955 et juin 1963 au service d’exploitation des chemins de fer royaux à Phnom Penh (comme chef de la 3e subdivision) puis au ministère des travaux publics. Il monta une cellule du Parti parmi les cheminots et s’occupa encore de rallier des intellectuels. Après les arrestations qui touchèrent le Pracheachun, et après qu’il eût été désigné par le gouvernement comme un élément subversif en compagnie de trente trois autres personnes, le Parti établit un plan pour qu’il revienne à Paris, ce qu’il fit après avoir passé deux mois à Prague. Son travail de recrutement se poursuivit auprès des étudiants de l’Union des Etudiants Khmers. Il expliqua alors aux étudiants du Cercle Marxiste-léniniste la position du Parti à l’égard du révisionnisme russe, en conflit avec la Révolution. De 1965 à 1968, il travailla dans une compagnie pétrolière, puis à l’aéroport de Paris, et reçut en 1968 une forte somme de sa maman. En 1970, il partit rejoindre le FUNK à Pékin à l’appel du Parti, et devint ministre de la Coordination du GRUNK chargé de la coordination des efforts de lutte pour la libération nationale – avec notamment pour responsabilité celle de la correspondance avec l’intérieur. Il séjourna tour à tour en France, à Pékin, ou à Hanoi, et effectua quelques missions en Europe de l’Est, à Stockholm, Paris et Versailles pour évoquer la situation au Cambodge au cours de conférences sur la guerre d’Indochine. Membre remplaçant du bureau politique du Comité Central du FUNK en mai 1975, puis chef du service Asie au ministère des Affaires étrangères du K.D. et membre du département de politique générale du même ministère, il effectua des missions aux Nations-Unies, à Genève, Kuala Lumpur et Cuba (où l’accueil n’était guère chaleureux, les Cubains honorant davantage les Vietnamiens). En 1979, il devint ambassadeur de la partie du KD à l’O.N.U. [12]

- Thiounn Thioeun (alias Pæn): Né en 1920 ou 1925 à Phnom Penh. Frère aîné des précédents. Il étudia d’abord la médecine à Hanoi (1942-1945), puis à Paris, à partir de 1946-7. Docteur en médecine de la Faculté de Paris dans les années cinquante, il appartenait plutôt à la catégorie des sympathisants communistes. Il ne semble s’être inscrit à aucun parti, mais, en tant que doyen et professeur de la faculté de médecine de Phnom Penh à partir de la fin des années cinquante, il se serait opposé à la nomination d’un professeur pour des considérations politiques. Il dirigea également l’hôpital Preat Khet Mealea et fut médecin-chef ou directeur de l’hôpital khméro-soviétique de Phnom Penh. Il rejoignit le maquis du FUNK en 1970 et, nommé ministre de la Santé Publique de 1970 à 1975, effectua des voyages en France comme représentant du GRUNK. Décrit par des sources de renseignement françaises comme “ communisant ”, il était vice-directeur du Comité de la ville de Phnom Penh en 1972 [13]. Ministre de la Santé après 1975, il était un fervent admirateur de Pol Pot et sans doute n’a-t-il pas exprimé d’opposition à la ligne d’autosuffisance globale dans le domaine de la santé. Ministre de la Santé du gouvernement du Kampuchéa démocratique après septembre 1979, et ministre chargé des Affaires Sociales du gouvernement de coalition tripartite du Kampuchéa Démocratique (G.C.K.D., incluant le FUNCINPEC et le F.N.L.P.K.), il continua de diriger les hôpitaux Dâr 25 puis Kamreang, de 1986 à 1992.

- Thong Sereivut:  Né en 1931 à Svay Rieng d’un père enseignant. Etudiant marxiste à l’Ecole française de radio-électricité et à l’Ecole des Travaux Publics à Paris, il logea à la Cité Universitaire de Paris de novembre 1952 à mai 1955 au moins, date à laquelle il demanda une prolongation de séjour. Militant dévoué, fraternel et optimiste, il conduisait la voiture emmenant Khieu Ponnary, Ieng Thirith et Yun Yat vers le maquis en 1965. Sous le K.D., il travailla au bureau des installations téléphoniques du ministère des Travaux Publics. Comme son supérieur Toch Phoeun, il fut éliminé vers 1976, peut-être en partie parce qu’il était marié à la fille adoptive du “ super-traître ” Sirik Matak.

- Tiv Ol : D’abord démocrate, il se familiarisa avec les outils critiques communistes sous l’influence de Mey Phat et Uch Ven, puis rencontra Son Sen. Etudiant à l’Ecole Normale de Phnom Penh (formant les instituteurs et les professeurs du primaire et du secondaire), jusqu’en 1954, il devint professeur à Kompong Cham. En 1960, il étudia à l’Institut des Arts Libéraux Pédagogiques pour devenir professeur dans le secondaire, et devint secrétaire général de l’Association des Professeurs Khmers, puis professeur à l’Institut Pédagogique National de Phnom Penh, avant d’être transféré par le gouvernement à un poste au ministère de l’Education. Ol enseignait encore quotidiennement aux lycées privés Chamrœun Vichea et Kampucheabot et continuait de jouer un rôle important à l’association des professeurs. Devenu plus tard professeur au lycée de Prey Veng, il était actif à l’A.G.E.K., une association d’étudiants qu’il estimait gérée de manière bourgeoise [14]. Contrairement à la ligne orthodoxe du Parti, il conseillait à ses élèves de l’Institut Pédagogique – Sang Rin, Thuch Rin, Khek Pen, etc. – de réussir dans leurs études et se présentait à eux comme un homme aimant bien vivre et bien s’habiller [15] . Il était rapporté qu’à la fin des années soixante, il aurait pris en charge l’administration de Kratié, rouvert le lycée et l’hôpital, et amorcé une réforme agraire avant de devenir officiellement vice-ministre de l’Information et de la Propagande du GRUNK en septembre 1970 [16]. Il semble en effet à lire la confession de Koy Thuon que Tiv Ol fut transféré dans la zone Nord en octobre 1967. A la fin de l’année 1968, Ol fut demandé à Ratanakiri par Pol Pot et travailla à ses côtés pendant cinq ans [17] . Pendant deux mois, un rôle d’organisateur du terrain au district de Chamkar Loeu lui fut confié, mais comme les cadres qu’il nommait étaient issus de “ classes élevées ”, le mécontentement des cadres des “ classes de base ” obligea Koy Thuon à le relever de ses fonctions et l’organisation le transféra à la radio. La femme de Tiv Ol s’était aussi attiré le mécontentement de son supérieur en ne faisant pas exécuter les espions et agents de pacification qu’elle préférait rééduquer. Elle accusait même ceux qui exécutaient d’être de vrais traîtres à la révolution et refusait de réduire les rations à moins de deux plats de riz dur par jour, malgré les réquisitions demandées par le Parti pour nourrir l’armée [18]. Ol se chargea ensuite de donner des séminaires destinés avant tout à des éléments de “ classes spéciales ” : intellectuels, paysans riches, Khmers Islam, résidents étrangers Chinois et Vietnamiens, anciens fonctionnaires, soldats et policiers. Après 1975, en tant que membre de l’office C-33 du ministère de la Propagande, il était un des poètes attitrés du K.D. avant d’être purgé le 6 juin 1977, deux mois après Hu Nim , ministre de la Propagande [19]. D’après d’anciens cadres révolutionnaires, sa trajectoire d’intellectuel ou son attitude vis-à-vis des femmes n’auraient pas convenu au Parti. Des confessions, dont la sienne, indiquent en effet que ses avances forcées et répétées lui valurent des remarques puis une pétition lancée par Hu Nim – que Ol ne consultait d’ailleurs jamais – si bien qu’il fut “ refaçonné ” par le travail en septembre 1975 à Prek Phnov au Nord de Phnom Penh ou à l’Office responsable de la pêche à Chrang Chamreh, jusqu’en mai 1976. Après une hospitalisation due à des problèmes cardiaques, il fut envoyé travailler à l’Office K-1 de l’administration centrale où il se rendit compte que les paysans chargés de la protection militaire de l’Organisation révolutionnaire, et qui portaient en eux les espoirs du Parti, étaient mécontents de la surcharge de travail, du manque de nourriture et de l’interdiction qui leur était faite de se marier. Il leur expliqua que le but recherché était de les “ tempérer ” politiquement, mais il pensait au fond de lui que le “ Grand Bond en Avant trop rapide ” du Parti risquait de le priver de nombreuses forces. Il confessait aussi –sans excès – avoir souhaité un processus révolutionnaire similaire aux autres pays socialistes, suivant le “ cours de l’évolution historique ”. Cette révolution n’aurait pas exclu ceux qui n’étaient pas en phase avec elle et ne se serait pas interdit de recourir aux services de patriotes révolutionnaires ayant une compétence technologique pour opérer la construction nationale. Steve Heder pense que le rôle important tenu par Ol en tant que recruteur dans les années soixante le plaçait en position de mobiliser une opposition composée d’intellectuels petits-bourgeois et d’anciennes figures du Pracheachun. Certaines confessions montrent aussi qu’au cours de l’année 1975, lors d’une session d’étude à Phnom Penh, Ol critiqua l’évacuation de Phnom Penh, soulignant à quel point elle avait mécontenté les gens, provoqué des souffrances inutiles et fragilisé l’Organisation révolutionnaire en terme de soutien [20].

- Toch Kham Doeun: né en 1935 à Skuon (Kompong Cham) il indique en 1955 être fils unique de Toch Phnong, décédé, et de Pot Yun, cultivatrice. Elève au lycée Sisowath en 1953-1954, puis étudiant boursier à la Faculté des Sciences de Paris en février 1955, il poursuit des études de Mathématiques générales. De 1955 à 1961, il logea à la Maison d’Indochine et à la Maison du Cambodge et entama en 1960 un Doctorat de Sciences Mathématiques grâce à une bourse de l’Office des Etudiants Cambodgiens. Président de l’U.E.K. de 1960 à 1969, il aurait été formé plus que d’autres par le P.C.F. En mai 1970, il partit avec Suong Sikœun à Pékin auprès de Sihanouk pour développer la coopération entre le Prince et les forces communistes, et fut nommé ambassadeur du GRUNK à Cuba en 1970, puis à Pékin de 1973 à 1975. On lui reprochait, en son absence, de s’être dépêché de soutenir sa thèse, de connivence avec la C.I.A. Après avoir travaillé de ses mains dans une coopérative, il revint à Phnom Penh en 1976 comme fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères (B-1) et fut emmené en voiture pour, fut-il dit, “ effectuer une mission ”, en réalité vers S-21 (Tuol Sleng) le 14 mars 1977, un mois à peine après son frère. Ce dernier indiquait dans ses confessions que lors de leurs brèves rencontres, Doeun lui avait parlé de la discipline militaire et de l’atmosphère de peur qui régnait à B-1, de l’ostracisme dont étaient victimes les intellectuels, de l’absence de discussion démocratique avec le Centre, comme au P.C.F., qui empêchait de résoudre des difficultés, et aussi de la politique d’auto-isolement international dont faisait preuve le Parti en ne participant pas à des conférences internationales cruciales. Doeun était sceptique sur une fin prochaine de la dictature car les gens avaient peur de disparaître s’ils ouvraient la bouche. La deuxième et dernière fois que Phoeun rencontra son frère, en décembre 1976, celui-ci n’aurait plus pensé possible de lutter à l’intérieur du Parti pour infléchir la ligne, tout le monde étant pétrifié et ne pensant qu’à sauver sa peau. Il aurait envisagé de faire passer à l’extérieur un récit critique du régime pour qu’il fût publié, mais mourut finalement de “ maladie ” le 6 mai 1977 après avoir rédigé sa confession [21]. Sa fille eut le malheur de regretter que ses parents ne fussent pas là pour s’amuser avec elle, et fut emportée avec son frère dans une estafette [22].

- Toch Phoeun (alias Phin): Frère aîné du précédent, qu’il rencontrait à de rares occasions. Né le 29 avril 1928 à Kompong Thom d’un père instituteur. Elève à Kompong Thom puis au lycée Sisowath il devient employé des travaux publics en 1948 dans la province de Kampot. En 1949, il fut poursuivi en tant que Démocrate par les autorités françaises et se résolut à partir avec d’autres Démocrates étudier en France [23]. Diplômé de l’Ecole des Travaux Publics de Saïgon, il s’inscrivit aux cours préparatoires supérieurs de l’Ecole des Travaux Publics de Paris sous le nom de Toch Phoeum pendant 6 mois en 1952-1953, mais on lui conseilla de se réorienter. Phoeun était alors membre du P.C.F. et participait aux réunions de la cellule de la Maison d’Indochine à la Cité Universitaire Internationale qu’il quitta le 1er mai 1955. Revenu peu avant les élections de septembre 1955, il faisait partie d’une liste de démocrates surveillés par la police. En 1956, il était membre d’un “ Comité de Défense de la politique de Neutralité de Sa Majesté ” en compagnie de Hou Yuon, Saloth Chhay et Son Phuoc Tho, tout en étant mis en contact par l’Organisation avec Keo Meas, Non Suon, Paen Yut, et Maen San (alias Ya alias Sieng), d’anciens combattants devenus membres du groupe Pracheachun. Son enthousiasme déclina après les élections de 1955, à la fois parce que les Cambodgiens semblaient apathiques, et parce que Keo Meas lui faisait comprendre que toute aide vietnamienne substantielle était repoussée. Tout en écrivant dans le journal Pracheachun, il choisit de son propre chef de retourner travailler dans le bâtiment, et donna, contre rémunération du Parti, des emplois à des membres du Parti venus de l’Est tels Seng Hong alias Chan, et Um Neng alias Vi. Mais son travail le rendit beaucoup moins actif et le Parti décida de le faire passer de secrétaire de branche à simple membre. En 1958, il participait à Kompong Cham à une réunion de vétérans du Parti Démocrate qui prônaient une lutte non-violente. Toch Phoeun confessait s’être opposé, à partir de cette date, à toute activation prématurée de la lutte de classes contre le régime de Sihanouk, jugé fort, même s’il admettait que la société était traversée par la lutte de classes, comme le montrait la répression des intellectuels tentant de s’unir à Sihanouk contre l’impérialisme. En mars 1963, il figurait sur une liste d’éléments jugés subversifs par Sihanouk. Phoeun confessait s’être opposé dès 1958 à toute manifestation anti-américaine ou anti-Lon Nol, ce qui paraît peu probable, même s’il s’occupait plus de ses affaires de construction d’hôtels et d’usines que de révolution. Il avouait aussi n’avoir envisagé la solution armée que vers 1969, pour la raison que Sihanouk était trop fort et même imbattable grâce à ses soutiens internationaux. Il déclarait avoir été confronté à un dilemme, comme d’autres, entre son désaccord avec la ligne du Parti et l’évidnce que la répression de Lon Nol s’accroissait. Phoeun profita d’une formation militaire donnée par le gouvernement Lon Nol avant de partir pour le maquis le 1er novembre 1971. Transféré du Sud-Ouest au Nord, sous la direction de Koy Thuon , il dut, comme il le dit, réapprendre à écrire pour composer des articles pour la radio du FUNK. Comme d’autres intellectuels, il restait cantonné à sa tâche sans pouvoir établir le moindre contact avec les “ racines ” (le peuple), ni pouvoir effectuer un travail militaire. Il ne sortait que pour aller à l’Ecole annuelle du Parti. En juillet-août 1971, il rejoignait le ministère de la Propagande dirigé par Hu Nim et Tiv Ol, mais n’avait aucun rôle dans le Parti. Avant 1975, il était officiellement membre du Comité de la ville de Phnom Penh derrière Norodom Phurissara et aurait dirigé le réseau clandestin du P.C.K. à Phnom Penh. Après le 17 avril, il travailla pendant trois mois au Ministère de la Propagande, d’abord avec enthousiasme, puis s’étonnant à haute voix avec Hu Nim du retard à faire revenir les intellectuels rééduqués à Preah Vihear. Il fut alors transféré au ministère des Affaires Etrangères, où il dut s’occuper d’organiser des projets de construction. Ce n’est qu’en août 1975 qu’il fut chargé de diriger un Ministère des Travaux Publics pour la supervision des travaux de reconstruction, mais non des problèmes politiques et des installations électriques et hydrauliques, restés sous la responsabilité de l’Organisation jusqu’en mars 1976. Membre du Comité Central, il fut arrêté le 17 février 1977. Interrogé au sujet du supposé coup d’Etat de Koy Thuon, il avoua que ce dernier, qui lui offrait des cadeaux en échange de services d’ordre techniques, lui en avait parlé, mais qu’il jugeait folle une telle tentative. Bien qu’il soit allé rechercher des ouvriers spécialisés dans les campagnes et accompli tout son possible pour réaliser les travaux demandés à temps, il fut accusé d’avoir saboté plusieurs installations électriques, de ne pas avoir formé assez vite à la technique des travailleurs des classes de base, de ne pas avoir fait purger les travailleurs qu’on lui avait présenté comme provenant du réseau clandestin du P.C.K., et qui étaient soupçonnés d’être infiltrés par la CIA, ou encore d’avoir jugé bons travailleurs des combattants de la division 170 assignés à la réparation du Palais et soupçonnés d’avoir jeté des grenades. Lui-même rétorquait dans ses confessions que l’examen politique du personnel avait dépendu de l’Etat-Major jusqu’en mars 1976 et que la ligne arbitraire du Parti contre l’expertise et contre les technocrates et en faveur d’une “ collectivisation toujours grandissante ” était improductive et plaçait le Kampuchéa derrière le Vietnam en matière d’installations électriques. Les tâches étaient remplies avec retard, car, “ quelle que soit ce qui [était] fait, il rev[enai]t à l’Organisation ” de décider. De plus, le Parti allait à l’encontre des règles communes en empêchant les familles de se rassembler et en dénonçant comme du luxe des choses qui, jusque-là, étaient ordinaires. Dans ses confessions, Toch Phoeun ne se montrait pas fondamentalement opposé à la ligne du Parti. Il estimait qu’elle devait être “ quelque peu ” ou “ d’une certaine façon adoucie ” [relaxed somewhat], même si les réformes à mener ne pouvaient passer que par “ une autre révolution (ou un événement ressemblant à un coup d’Etat) ”. Les réformes qu’il envisageait consistaient à rassembler dans “ les forces technocratiques ” ceux qui pouvaient être rééduqués, à accorder suffisamment de nourriture, à supprimer les inégalités de distribution de nourriture entre unités d’organisation, à annuler les punitions pour ceux qui demandaient un supplément, à enregistrer les commentaires des masses avant d’établir des plans détaillés. Ce contrôle sur la direction aurait permis de modifier la réalité d’alors où “ tout le monde se lev[ait] toujours pour dire qu’il [était] d’accord sans même y réfléchir ”. La lecture de Drapeau Révolutionnaire à partir d’octobre 1977 montre que ces avis sur le rassemblement de certains éléments petit-bourgeois furent pris en compte, et que la vérification de l’application du plan auprès des masses fut réexprimée.

- Toth Kim-Teng: Né en 1939 à Siem Reap. Arrivé en France en 1957, il étudia les sciences et devint ingénieur à la Compagnie Internationale d’Informatique en 1967. Commissaire aux activités sociales à l’UEK en 1960 et 1961 il fut vice-président de l’Association des Travailleurs Khmers à l’Etranger à partir de 1971.

- Tun Chot Sirinn: entré en France en 1953. Chercheur à l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale, en biologie, trésorier de l’Association des Travailleurs Khmers à l’étranger fondé en 1971, et représentant du FUNK en France, au 2 place de Barcelone. Militant communiste actif, il fit partie du comité de permanence qui se tint à la Maison de l’Iran à la Cité Universitaire où s’étaient réfugiés les partisans du FUNK dans la bagarre qui les avait opposés aux partisans de Lon Nol le 7 septembre 1970. Il était en liaison avec Huynh Trung Dong, animateur des progressistes vietnamiens de France. Il interrompit ses recherches dans un  Centre d’expérimentation à Orsay pour rejoindre la zone révolutionnaire du Cambodge, via Pékin. En 1974, il fut employé à la station de radio-diffusion du FUNK émettant depuis Hanoi avant d’être un des organisateurs du ministère des Affaires Etrangères en 1975. Il fut incarcéré à S-21 après avoir été soupçonné d’appartenir à la D.G.S.E. ou au S.D.E.C.E. (Direction Générale de la Sécurité Extérieure, Service de Défense et du Contre-Espionnage Français).



[1] Becker, When the war …, pp.190-1 (Paris, p.180), information s’appuyant sur la confession de Non Suon.

[2] Searching for the Truth, N°8, August 2000, p.7. Heder, Racism, marxism..., p.125, communication personnelle du 5 juin 2001, Seven Candidates…, p.87, et communication d’Henri Locard.

[3] Searching for the Truth, N°8, August 2000, p.8. Phnom Penh Post, 24 oct. - nov. 6 1997, p.5.

[4] Communication de Steve Heder, 17 et 21 juin 2000. Kiernan, How Pol Pot..., p.327.

[5] Ben Kiernan, How Pol Pot ..., p.30.

[6] Archives du Ministère des Affaires Etrangères, C.L.V., Cambodge n°108, rapport de la direction des Renseignements Généraux du 9 juin 1964 : la colonie cambodgienne en France.

[7] S.W.B., Far East, BBC, 18 juin 1975.

[8] Norodom Sihanouk, Prisonnier des Khmers rouges, p.92.

[9] Henri Locard, Deux utopistes khmers en France : Thiounn Mumm & Vandy Kaonn, 1999, p.28.

[10]  William Shawcross, Le poids de la pitié, Balland, 1985, p.306.

[11] Entretiens avec Bui Xuan Quang du 24 février 1998 et avec Chau Xeng Ua du 29 avril 1999.

[12] Lire à son sujet le document traduit sur le site www.yale.edu/cgp Autobiography of Thiounn Prasith,

former Khmer Rouge Ambassador to the United Nations, dated December 25, 1976

[13] Voir rapport sur le Cambodge du 25 mars 1972, archives de l’Institut d’Histoire Sociale. Ith Sarin, Op. cit., p.214, en faisait le vice-président du comité du FUNK chargé d’administrer la région de Phnom Penh, et en effet, le Comité de la ville de Phnom Penh, avait été annoncé par Sihanouk.

[14] Synthèse des confessions de Tiv Ol, alias Penh, par Steve Heder.

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